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YAN DARGENT

Yan Dargent est un Breton fervent. Son imagination, tout émue par les légendes fantastiques qui courent les genêts et les roches, nous captive par sa saveur spéciale.

C'est surtout comme dessinateur que l'artiste conquiert sa véritable place

Dessin de Yan Dargent (librairie Ch. Delagrave).

au soleil. Son œuvre dans ce genre est très importante et d'une valeur très réelle ; elle semble toute se résumer dans une de ses meilleures productions : la Vie des saints . Cet ouvrage renferme des encadrements d'une belle allure mystique, des lettres ornées et des titres symboliques d'un effet très religieux et très artistique.

Yan Dargent est un de ceux qui ont le plus vaillamment aidé à maintenir aux sommets qu'il a atteints cet art si éminemment français de l'illustration.

Son talent délicat et fin, ses conceptions grandioses et sereines, ses croquis et ses esquisses fantastiques, lui gardent une place bien personnelle.

Comme peintre, son œuvre reste seule inspirée de la Bretagne, dont il traduit très fidèlement le caractère sauvage et simple de ses landes et de ses bruyères.

Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher le nom de Yan Dargent de celui de Pierre Loti, tous deux épris delà même poésie simple et grande.

Parmi ses tableaux, nous citerons : Au bord de la mer, Dernier Rayon, Saint Houardon, la Légende des lavandières, etc. Dans cette dernière toile, nous retrouvons bien la note fantastique qui domine dans l'art de Yan Dargent. — Les arbres qui parlent dans la légende qu'Emile Souvestre nous conte dans son volume le Foyer Breton, parlent bien davantage dans le tableau. Leurs troncs noueux, évocateurs de formes humaines, brandissent des bras gigantesques.

Mentionnons encore : la Chanson de Laouic, Falaise à Morgat, Souvenir d'enfance, le Menhir, etc.

Ces tableaux sont d'une tenue cle coloris très fidèle, la composition originale est puissante ; Yan Dargent semblerait rappeler, par la passion du sol qu'il habite, Millet, dont la célébrité ne dépassa jamais la description naïve avec laquelle il nous traduisit le paysan qu'il rencontrait près de chez lui.

La cathédrale cle Quimper, les chapelles de Saint-Corentin, de Saint- Roch, de Sainte-Anne, l'église de Sainte-Houardon à Landerneau, doivent au pinceau de Yan Dargent des fresques de belle venue, faites avec un désintéressement d'artiste joint au patriotisme breton le plus élevé.

Yan Dargent est né à Saint-Servais (Finistère) en 1824. C'est Jobbé- Duval qui l'aida de ses premiers conseils. Le jeune artiste, dont l'originalité n'était due, dès le principe, qu'à la naïveté de ses tendances, voulut, dès ses débuts, se dégager de toute empreinte. C'est comme tel que nous l'admirons maintenant dans son œuvre immense.

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Les éditeurs les plus en renom réclamèrent tour à tour le concours de Yan Dargent. Dans le Tour du monde, dans le Magasin pittoresque, la Vie

Dessin de Yan Dargent (librairie Ch. Delagrave).

à la campagne, les Aventures de Pierrot, la Divine Comédie du Dante, l'artiste nous émeut et nous charme. Dans cette dernière œuvre, une des suites les plus remarquables de l'auteur, Yan Dargent n'a pas craint de s'attaquer au Dante après Gustave Doré, et il a réussi dans son entreprise. Puis

viennent les Contes d'Andersen, Christophe Colomb, le Désert et le Monde sauvage...

L'aspect de l'ensemble des productions de Yan Dargent nous rappelle, du point de vue de l'effet et de l'exécution, certaines pages de Gustave Doré.

Les deux illustrateurs, en effet, se laissèrent emporter par leur imagination, tous les deux personnels cependant dans une fantaisie toute différente.

Yan Dargent vit retiré en Bretagne, au milieu des schistes, des granits, clans cette contrée solitaire où les champs se mêlent aux bois, aux landes et aux bruyères, près de Saint-Pol-de-Léon.

L'artiste n'a jamais possédé de pied-à-terre à Paris; toujours épris du ciel bleu et de l'atelier en plein air, il préfère les routes poudreuses et les sons plaintifs du biniou au macadam de nos villes.

Il habite le plus souvent son castel cle Créac'h-André, petit manoir qui se dresse sur la falaise solitaire, à l'endroit même où, étant à l'école, il venait en promenade les jeudis et les dimanches.

Dans l'atelier de Yan Dargent, rien de caractéristique; seulement une foule de productions variées qui couvrent les murs. Du reste, la mer offre ses grèves à l'étude, et l'artiste préfère le plein air. Très ardent pour la pêche au large, excellent nageur malgré son grand âge, Yan Dargent ne se repose pas encore.

Nous avons eu le plaisir de lire à M. Yan Dargent les quelques lignes que nous lui consacrons ici. — Les yeux humides, très heureux, l'artiste nous prend les mains: « Ah! dites-le bien haut, Monsieur, dites-le, l'illustration est le berceau de l'esprit d'interprétation ; grâce à elle les enfants ont appris à lire dans la création, par le spectacle qu'elle leur présentait, de même qu'en littérature les Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand surtout, les Bayard, les Doré, etc., furent des initiateurs véritables de la nature. Voyez le Salon depuis 1850! Combien il s'est transformé avec la hardiesse et l'imagination des dessinateurs!

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« Vous parlez ici de mon culte pour les légendes, de la presque personnalité que je leur dois; cela est juste : pensez qu'elles hantèrent toute ma jeunesse.

« Dans cette vie factice, imbue du moyen âge, j'ai, pour ainsi dire, été

Dessin de Yan Dargent (librairie Furne).

façonné par ces visions de rêve. Aujourd'hui, l'influence de la religion un peu exaltée de ma Bretagne n'a pas empêché en moi la liberté d'opinion. — La franchise de mon caractère, mon entêtement, si vous le voulez, de Breton, m'ont fait rejeter toute chose que je ne sentais pas; je désirerais

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que la vie fût d'accord avec l'âme j et que jamais on ne transigeât avec

sa conscience.

« Je demeure cependant encore très impressionné des premières empreintes de mon enfance : quelques légendes de jadis, quelques peurs accrues par mon cerveau enclin à la chimère, me sont restées, malgré leur très naturelle explication, comme des apparitions mystiques, des manifestations... diaboliques, qui me font frissonner encore.

« Esprit patient, lent, peu avide de civilisation, j'étais resté dans ma lande et parmi mes genêts sans nul autre désir que celui de satisfaire naturellement'mes désirs artistiques, ne m'inspirant que de ce que je voyais, sans maître, sans références, par conséquent allant tout seul au gré de ma nature. »

Et comme nous nous étonnons de l'extraordinaire verdeur de notre interlocuteur, il nous dit : « C'est à cette émission simple de nature qui ne froisse pas l'être, à la tranquillité de mes goûts et à la placidité que j'apporte dans l'exercice de mon art, que je dois mon heureuse santé; il faut vivre à mon âge synthétiquement, voyez-vous.

— Que pensez-vous de l'art actuel? demandons-nous encore.

— Dans la fantaisie des dessinateurs, des peintres d'aujourd'hui, je remarque une tendance purement individuelle : plus d'écoles, plus d'ateliers achalandés, plus de passivité en art; donc on s'émet, semble-t-il, davantage selon soi-même, et quand il sera donné à l'individualité de se produire strictement, comme le pommier donne des pommes, il naîtra, selon moi, quelque chose de beau!

« La photographie, je suis de votre avis, entre autres désastres que vous signalez dans l'art qui vous occupe, causa la mort du grand paysage, j'entends par là la fin de cette manière célébrée par Poussin, Claude Gelée et, plus tard, Corot, Français.

« Pour moi, ce paysage-là était le plus vraiment intellectuel; il émanait du cerveau, on l'exécutait de chic après l'impression ressentie du beau

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site que l'on venait de voir, Maintenant on s'assied devant la nature, on la copie tout bêtement. La photographie, alors, ne vous paraît-elle pas plus exacte, ne la préférez-vous pas? »

Dessin de Y an Dargent (librairie Furne).

Nous parlons ensuite à M. Yan Dargent de Gustave Doré, que le grand dessinateur connut beaucoup; nous lui demandons son avis sur ce maître.

« Doré, voyez-vous, possédait un sentiment du mouvement extraordinaire; il n'avait, en revanche, aucun égard pour les sentiments intimes, les scènes familiales, les choses du cœur. Il avait la science du mouvement,

c'est-à-dire la symétrie de l'action. Tout ce qu'il dessinait était fait de « chic » ; ses démons de l'enfer débordaient d'une audace outrecuidante presque, dans leur anatomie fantastique, donnant la sensation juste, alors que les erreurs les plus imaginables s'offraient seules à l'œil, souvent rachetées, il est vrai, par une symétrie qui le sauvait presque toujours.

« Le déhanchement, les ports de jambe, les inflexions du corps, tout ce qui, en un mot, n'est pas mathématiquement correct, le déroulait totalement et lui faisait commettre des fautes énormes. »

Nous quittons, sur ces dernières paroles, M. Yan Dargent, et nous le remercions ici des excellentes idées d'art qu'il a émises ainsi que des souvenirs si intéressants qu'il a bien voulu nous communiquer.

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