DANIEL VIERGE
difformités en est encore accentué avec une complaisance curieuse, côté bien caractéristique de ce cerveau, cherchant l'étrange et ne se trouvant à l'aise que dans le « curieux ».
D. Vierge est né en Espagne le 5 mars 1851, fils d'un célèbre dessinateur d'illustrations nommé Urabietta-Ortiz, dont la production dans ce pays et pour l'Amérique est des plus importantes.
D. Vierge a conquis ses vrais titres de gloire en France. Ses meilleures œuvres furent conçues pour notre pays ; notre art national lui doit beaucoup, par l'attachement qu'il lui voua en même temps que par les progrès que son originalité lui fit faire.
Au reste, l'artiste n'a presque jamais quitté Paris; il se plaît parmi nous ; enchaîné par une douce reconnaissance, il a conquis ses lettres de naturalisation.
Daniel Vierge sut d'abord dessiner avant de savoir lire, ses dons l'emportaient sur l'étude. Dès l'âge de dix ans, l'artiste copia des « Gavarni », épris de leur couleur, de leur tache amusante. Nous retrouvons facilement, du reste, une analogie de facture entre les deux dessinateurs, tous deux coloristes, épris de ces noirs francs, d'un « heurté » souvent si captivant. A quinze ans, le jeune homme eutra à l'École des beaux-arts de Madrid, d'où il ne sortit qu'en 1869.
Là Vierge apprit ce que Ingres appelait la probité de l'art, dessinant sérieusement et laborieusement d'après nature, puis épurant graduellement son étude jusqu'à ce que le petit personnage fût fixé sur le papier, non seulement avec l'expression caractéristique du mouvement, mais encore avec ses principaux traits typiques et pittoresques. Cette règle qu'il s'était faite, du reste, de ne pas faire des croquis clans la rue, et de ne point prendre de notes, imposait à l'artiste des efforts de mémoire et l'obligeait à une sorte de synthèse, d'où naquit son individualité.
Que nous voilà loin des tendances inhérentes aux écoles d'aujourd'hui! Ne semble-t-il pas que de cette étude mathématique qui préside aux com-
positions compliquées que nous voyons de nos jours (pensées de réflexion surtout) et que de cette exécution faite seulement en face du modèle, l'esprit d'un sujet se soit évanoui? Combien la culture de la mémoire de l'œil, si nécessaire à tout artiste, demeure aussi indispensable que la composition et le dessin académique!
A cette époque, l'artiste produit des œuvres remarquables pour son pays, la Nuit de Blasco, les Mystères de Borne, entre autres.
Tous ces dessins sont d'une ardeur bien espagnole, toujours espagnole même, en plein soleil avec des ombres arrêtées, des taches d'un effet sûr dans un mouvement étrange.
En raison de ses qualités natales bien particulières, l'artiste reste plus attachant dans la traduction des scènes de son pays; sans cesse entraîné par la fougue de son talent exubérant, il ne se maîtrise pas volontiers; il vibre quand même dans cette facture toujours la même. Quelquefois le dessin devient confus, souvent presque incompréhensible ; mais cela est beau pourtant, conçu dans une chaleur d'exécution qui rappelle Goya.
Daniel Vierge résume, en un mot, l'artiste doué, passionné de musique, adorant les vers. Les manifestations d'art, les moindres, il s'en imprègne, cerveau accessible au « beau » sous toutes ses formes. Producteur fécond, sans cesse tourmenté par la soif des formules, toujours entraîné par sa pensée, l'artiste demeure un des plus puissants interprètes de la nature.
Ce fut au Monde illustré que D. Vierge fit ses premiers dessins en France, présenté par l'écrivain Yriarte, un admirateur du nouveau venu.
Il exécuta pour ce journal ses plus belles pages peut-être, ces pages suggestives qu'il suffit d'avoir vues une fois pour les retenir. Ce sont : Moisson en Gallicie, Cabaret espagnol, le Dimanche, Scènes de la révolution en Espagne.
A cette époque Vierge parlait très peu notre langue, et pendant la guerre de 1870, les aventures les plus drolatiques lui advinrent.
L'artiste, au moment de nos désastres, n'avait pas voulu quitter notre
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pays; un jour qu'il était arrêté devant une caserne de gardes nationaux, drapé dans un long manteau espagnol, en train de dessiner, il fut tout à
Dessin de Vierge, extrait de Don Pablo de Ségovie (librairie Baschet).
coup appréhendé, bousculé et finalement traîné au poste. On le prenait pour un espion, la foule voulait le déchirer. Devant le commissaire, l'artiste, tant bien que mal, dans un jargon peu compréhensible, se recom-
manda du Monde illustré. Au bout de quelques heures, après enquête, on le relâcha.
Daniel Vierge à son arrivée en France, très tourmenté par les moyens d'interprétation qu'on lui offrait, peu en rapport avec sa facture, dressa une équipe de graveurs toute attachée à la traduction de ses œuvres.
De plus, comme, malgré la rapidité de sa conception, Vierge était très souvent en retard pour ses dessins, il lui fallait pour arriver à temps une collaboration vraiment dévouée, qu'il trouva du reste chez des artistes tels que Alfred Martin, Quesnel, Lepère, Parys, etc. A mesure qu'il terminait une partie du dessin en cours d'exécution, il la donnait à graver, puis c'était une autre, retouchant, finissant, allant de droite et de gauche, tout cela joyeusement entremêlé de chansons espagnoles avec accompagnement de guitare.
Bientôt, les graveurs s'étant dispersés, Vierge se rabattit sur les papiers dits procédés, dont il tira par la suite un brillant parti.
Les productions de D. Vierge, extrêmement habiles, si facilement évocatrices, sont fort nombreuses à cette époque. Nous citerons : la Maison de Nazareth, le Musée des familles, le Tour du monde, la Mosaïque, le Magasin pittoresque, etc., et tant d'autres journaux, dans lesquels ce tempérament puissant témoigna de toute sa flamme.
Puis c'est dans Y Homme qui rit, de Victor Hugo, dans les Travailleurs de la mer, Notre-Dame de Paris, Y Histoire cV un crime, Quatre-vingt-treize, etc.
Le célèbre poète avait pour son éminent interprète une haute considération; il voulut même un jour le connaître. Des relations sympathiques s'établirent alors entre les deux hommes, au cours desquelles le dessinateur fit, d'après l'immortel auteur des Châtiments, des portraits curieux, d'un précieux intérêt pour l'avenir.
Parmi les autres œuvres de l'artiste nous voyons encore : Gil Blas, Don Quichotte, le Voyage au pays des milliards, les Va-?iu-pieds de Cladel, et les illustrations remarquables de Y Histoire de France de Michelet.
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Don Pablo de Ségovie nous parait devoir être le chef-d'œuvre du grand artiste.
Un épouvantable malheur a frappé dans ces dernières années Daniel Vierge : une attaque de paralysie a complètement immobilisé le côlé droit
Dessin de Vierge, extrait de Don Pablo de Ségovie (librairie Baschet).
de l'artiste. Quelle navrante chose, et combien il a dû souffrir de cette inaction obligatoire, celui qui a produit tant de jolies choses, et qui croyait avoir le droit de récolter tranquillement en paix le fruit d'un labeur si acharné !
Chose curieuse, alors que la mémoire s'évanouissait dans ce cerveau fécond, alors que les facultés les plus indispensables avaient déserté cette
grande intelligence, Fintellect seul du dessin, de la forme, subsistait, subordonné seulement à des difficultés matérielles.
C'est ainsi que, doué d'une énergie surprenante, Daniel Vierge ne se repose pas; il dessine de la main gauche, et semble avoir retrouvé maintenant le talent qui s'était un moment dérobé. Dans ses productions actuelles, les qualités qu'il avait affirmées jadis apparaissent encore, un peu atténuées peut-être, mais toutes dignes cependant de la griffe du maître. Daniel Vierge travaille en ce moment plus particulièrement pour l'Amérique.
Daniel Vierge s'est retiré, depuis longtemps déjà, dans une petite maison située à Boulogne-sur-Seine. C'est là que nous avons été voir le grand artiste, pour tâcher d'obtenir de lui des détails complémentaires.
Vêtu d'un long sarrau blanc, un chapeau de feutre rabattu sur les yeux, Vierge se lève aussitôt de sa table de travail, installée dans son jardin. 11 nous serre cordialement les mains, et nous causons.
La conversation nous est heureusement facilitée par l'intermédiaire de quelques amis réunis autour du maître, car, comme nous l'avons dit, l'hémiplégie qui vint si terriblement frapper Vierge lui interdit presque la parole.
L'artiste comprend fort bien tout ce qui lui est dit, ses yeux s'allument soudain, il veut parler, et, hélas! les mots échouent sur ses lèvres dans la fièvre du débit, dans le désir intense de s'exprimer.
« Mon mari, nous dit Mme Vierge, possède une mémoire excellente encore, malgré son terrible accident; mais, chose curieuse, il a perdu la notion des lettres, il ne sait plus lire; il comprend la musique, vous entend fort bien, mais, quoique en possession de toute sa lucidité d'esprit, il ne voit que du blanc et du noir dans un livre. Depuis quelques jours il apprend les lettres de l'alphabet...
« Seules ses facultés artistiques demeurent; cela est presque miraculeux. »
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Et comme nous demandons encore à Mmo Vierge à quelle époque le terrible malheur frappa son mari :
« C'est au lendemain de l'anniversaire de la quatre-vingtième année de Victor Hugo, nous répond-elle. Vierge se trouvait dans un hôtel situé vis-à-vis de celui du maître, où il faisait des croquis de cette imposante fête. Il sentit un courant d'air et s'affaissa. Aussitôt on manda le grand médecin Charcot... »
A ce souvenir, les yeux de l'artiste qui nous occupe étincellent, et un compatriote de Vierge, assis à ses côtés et quija surpris les regards allumés de son ami, nous conte que le célèbre praticien, lorsqu'il se trouva en face de Vierge, presque inanimé, s'écria :
« Cet homme est perdu, il n'en a pas pour trois jours. »
L'artiste avait entendu cette lugubre prophétie, dont il garda, semble-t-il encore, rancune au grand docleur jusqu'au jour de sa mort. On nous dit même que Vierge, ce jour-là, respira de meilleur cœur et se rappela quelque peu les trois journées qu'il lui avait seulement prédites, de façon si bourrue, sans égards.
« Notre compatriote Rico, nous dit M. Brocos dans un pur accent espagnol, venait jouer souvent de la guitare au chevet du malade ; cela le distrayait ; il voyait son pays à travers les sons grêles de cet instrument qui nous est familier...
« Il déploya une énergie extraordinaire pour réagir contre sa maladie. Les médecins avaient conseillé à Vierge beaucoup d'exercice, les marches forcées. Pendant plusieurs années ce grand et malheureux artiste fit de trente à quarante kilomètres tous les jours, quelque temps qu'il fit, marchant seul, un bâton à la main, couvert de poussière, le teint pâle, méconnaissable.
« Il parvint ainsi à enrayer les progrès de son terrible mal et lire faire sa carrière artistique.
« De jour en jour des progrès s'observent chez notre ami, et cela au grand