Léon Vaudoyer, ibid
3. C'est, en effet, ce que Percier et Fontaine appellent modestement <• épurer le goût avec des monuments dignes de l'ancienne Rome, élevés dans le sein de la capitale ». (Recueil de monuments, etc.).
de tous les artistes de celle époque, depuis David, Gérard, Gros, Prudhon lui-même, jusqu'aux artistes de second ordre, tels que le spirituel Debucourt, si fort à la mode actuellement, le merveilleux Choffart et l'illustrateur par excellence, Moreau le Jeune.
3° Quel est le style de la peinture décorative sous le premier Empire ?
Louis David, ce jeune bomme, parent de Boucber, qui, après avoir dit : « N'est pas Bouclier qui veut! » s'était écrié, à la vue des chefs-d'œuvre de Rome : « Je suis opéré de la cataracte! » Louis David, de retour en France avec cette passion fanatique pour l'Italie, donnait successivement au public les Horaces, Brutus recevant le corps de son fils, Socrate buvant la ciguë, avant de peindre le Serment du Jeu de paume en 1792. Dans le milieu admirablement préparé où se révélait un homme de cette valeur, il ne pouvait manquer de réussir. Il ne tint pas à David que toute la peinture ne devînt grecque et romaine, lui qui aurait bien préféré peindre les acteurs du Serment du Jeu de paume dans « la nudité sublime et vertueuse des Grecs1 ».
Il ne faut donc pas s'étonner que, sous un tel maître, les élèves ne choisissent pas leurs sujets ailleurs que dans le grec ou le romain, histoire ou mythologie. Pendant que David peint Hélène et Pdriset le fameux Léonidas aux Thermopylcs, pour qui sont en mourant ses dernières pensées, Guérin peint Sextus-Quintus, Enée et Bidon, Gérard sa Psyché et l'Amour et son Bélisaire, Girodet son Endymion, etc. Tels sont les disciples de cette école qu'on devait qualifier un peu plus tard, avec trop de dédain, par ce mot : école du poncif, et conspuer tout à fait à la fia du siècle, en lui lançant cette vulgaire insulte : pompier. Et cependant, franchement, quel talent,
1. Dans une brochure publiée en l'an VIII (1800) sur le tableau des Salines, David s'exprime ainsi : « Nous cherchons à imiter les anciens dans les arts, etc. Ne pourrions-nous pas faire un pas de plus et les imiter aussi dans leurs mœurs et les institutions qui s'étaient établies chez eux pour porter les arts à leur perfection? »
quel génie déployèrent ces vaillants et savants artistes dans les pages inoubliables inspirées par Napoléon, depuis le Couronnement et la Distribution des aigles du maître jusqu'aux batailles de Gros, de Gérard et de biep d'autres î
Que d'œuvres remarquables pouvant supporler sans crainte la comparaison avec toutes les écoles et de tous les temps et de tous les pays! On l'a bien vu à l'Exposition universelle de 1889.
Mais pendant que les artistes courent aux toiles de dimensions immenses, nous ne voyons pas qu'on se soit occupé de peindre soit sur place, soit sur toile, des compositions allégoriques destinées à la décoration des plafonds, les Tuileries exceptées. On se borna à y appliquer tout l'arsenal, bizarre aujourd'hui, de l'ornementation du temps, soit peint, soit en pâte rapportée. On ne vit plus que figures de femmes aux ailes éployées et arrondies (Victoires, Muses, Grâces, etc.), guirlandes de fleurs et de fruits, couronnes et palmettes, trépieds à encens, autels de sacrifices, bucranes, rinceaux, thyrses, vases, médaillons peints en camaïeu ou en porcelaine, carquois, flèches, arcs, caducées, sphinx, oiseaux, cygnes, (oh! les cygnes! en a-t-on assez abusé!), griffons, chimères, sirènes, etc., etc., le tout clans des cadres de bronze et de cuivre doré, appliqué en blanc sur bleu clair, sur jaune clair, sur jaune de Sienne, avec des draperies imitant la soie, bleues, roses, jaunes, etc., une renaissance des arabesques de Raphaël, revues et corrigées. Il faut avouer que l'Empire vint nous délivrer des fameux emblèmes — que quelques grotesques voudraient bien faire reparaître aujourd'hui — tels que faisceaux consulaires, mains fraternelles, niveaux égalitaires, bonnets phrygiens, etc. Les foudres seules réussirent à se glisser sous l'aigle impériale et échappèrent au désastre.
Le calendrier républicain nous offrait le niveau, le bonnet, la cocarde, la pique, la charrue, le compas, le faisceau, le canon, le chêne, etc.
On remarque chez Percier et Fontaine, ces imaginations fécondes, une curieuse tentative, quelquefois heureuse, de l'application de la flore de nos
pays à leur décoration, tentative reprise depuis avec succès par quelques
écoles.
Si on n'imita pas réellement les peintures décoratives, alors très peu connues, de l'antiquité, à Paris, on crut qu'on les imitait : cela suffit. Le principal était de rompre avec tout ce qui aurait pu rappeler les petits culs nus d'Amours et les gracieuses mythologies des dessus de porte d'un Watteau ou d'un Bouclier, et de les remplacer par une mythologie aussi gracieuse, mais plus sévère, ayant plus de caractère, suivant l'expression qui s'est conservée depuis cette époque prétentieuse et fait le fond de l'enseignement officiel à l'Ecole actuelle des beaux-arts. La pauvre Vénus et ses colombes furent contraintes de céder le pas à Minerve, la déesse au hibou1.
Il ne nous reste guère aujourd'hui de spécimens de ce genre de décoration, qu'on ne rencontrerait que dans certains palais nationaux, et surtout dans les cahiers et recueils de documents publiés à l'époque.
4° Quel est le style de la sculpture décorative du premier Empire ?
La sculpture décorative se vit entraîner dans le grand mouvement de retour vers l'antiquité grecque et romaine. Les décorations en pâte ou en plâtre s'appliquèrent sur les murs, ce qui produisit un effet analogue à celui qu'on obtient aujourd'hui au moyen d'un gaufrage de certaine composition, telle que le linoléum, mais avec des arêtes plus fines et plus vives. Ce fut le commencement de la fortune des pâtissiers, qui devait se continuer sous la Restauration, jusqu'à la fin du second Empire, et même jusqu'à nos jours, où, au milieu des moulures banales de la corniche du plafond des maisons
1. L'amour du grec fut poussé si loin que les trumeaux de Y infâme Boucher s'exposaient à terre sur les quais; les obscènes Clodion n'osaient se montrer que sur des socles pourvus d'un mouvement de Lepautre, et on trouvait honteux de laisser le Départ pour Cythère du galant Watteau dans la galerie du Louvre. Ce qui est consolant pour l'art français, c'est qu'en même temps les crayons du seizième siècle, les gravures d'Albert Diirer et d'Aldegraver s'obtenaient pour quelques sous. (Cf. P. Lacroix.)
à loyer, s'épanouit l'éternelle rosace Louis XVI que salit la fumée de la suspension placée en dessous.
Comme la sculpture décorative se servait alors du même fond que la peinture décorative, nous renvoyons au chapitre précédent. La statuaire, qui se rattache forcément et toujours aux traditions de l'école, sans pouvoir en sortir, nous échappe. Nous pouvons cependant ajouter que le modèle le plus souvent choisi, ou imposé, fut Napoléon lui-même, h pied, à cheval ou en buste. C'est par centaines que se comptent les images de l'empereur.
La décoration appliquée à l'industrie.
1° Arts industriels.
Au milieu de la tourmente révolutionnaire, c'est avec plaisir qu'on voit la Convention préoccupée du soin de sauvegarder les anciens monuments.
Mais, à la suite d'ordres mal compris et mal exécutés, une foule de pièces rares provenant des palais ou des églises furent jetées au creuset, les mobiliers des châteaux royaux vendus à l'encan ; on ne fit d'exceptions que pour les porcelaines et les meubles précieux.
Néanmoins, le 8 novembre 1793, un Muséum central des arts s'ouvrait, tandis que A. Lenoir s'occupait de former le Musée des monuments français.
Plus tard, quand le nouvel ordre de choses fut consolidé et que les arts commencèrent à renaître timidement, profitant de ce que les artistes de l'ancienne France vivaient encore, on aurait pu sauver de la misère un Gouthière, ou donner des commandes à un Riesener : on préféra adopter les idées nouvelles : vive l'antique ! Et ce furent les sempiternels Percier
et Fontaine qui se virent chargés par l'empereur d'exécuter ces coûteuses contrefaçons de l'art ancien, dont nous trouvons des exemples au Garde- Meuble, à Versailles et ailleurs.
2° Le meuble. ■ — Les ébénistes.
Le seul survivant alors, de ces merveilleux artistes qui, comme l'Allemand David Rœntgen, de Neuwied, ou Joubert, de la butte Saint-Roch, avaient fabriqué les derniers spécimens du style Louis XVI, était l'auteur du bureau-secrétaire de Louis XV que l'on peut admirer aujourd'hui au Louvre, qui l'avait exécuté en collaboration avec son patron, Oèben. Ce chef-d'œuvre, orné de bronzes modelés par Duplessis et de Winant, fondus et ciselés par Hervieux, est dû à J.-H. Riesener, qui demeurait en 1794 (an II) à l'Arsenal, dans la deuxième cour. Né en 1735, Riesener mourut le 6 janvier 1806, ne laissant aucun souvenir de sa fabrication sous l'Empire : on sait seulement qu'il racheta quelques meubles aux ventes ordonnées sous la Révolution. Mais un de ses collègues, autre fabricant comme lui, qui était mort en 1789, avait laissé deux fils qui demeuraient rue Meslée. Il se nommait Jacob. L'un de ses fils prit le nom de Jacob Desmalter et, quittant la rue Meslée, alla s'établir rue des Vinaigriers, où il travailla sous la direction de Percier. C'est là qu'il exécuta ces meubles en acajou et en bois précieux, décorés de cariatides et de figures de sphinx en bronze, revêtues d'une patine verte, qui rirent sa réputation.
Fournisseur de Marie-Louise, à laquelle il vendit pour cinquante-trois mille francs une armoire à bijoux, il travailla pour le directeur des Musées impériaux, dessinateur à ses heures, Vivant-Denon, pour les frères de l'empereur, pour l'empereur de Russie, pour l'Espagne, pour l'Angleterre, etc., etc. A l'Exposition de l'an IX, il obtint la médaille d'or, et en l'an X (1802) nous le voyons encore exposer, — mais hors concours cette fois, — avec Rurette, Papst, Neckel, Raudon-Goubaud et A. Rascalon, 144, faubourg Saint-Denis, tous inconnus aujourd'hui.
On peut voir des meubles de Jacob Desmalter à Versailles, au Garde- Meuble, au cabinet des Médailles (grande vitrine), et à Saint-Nicolas des Champs (banc d'œuvre, 1806).
La Mésangère a publié dans son Journal la plupart des modèles de meubles de cette période.
Parmi les marchands de meubles, à côté de certains noms qui se retrouveraient encore aujourd'hui dans la profession, nous ne citerons que Feuchère.
3° L'orfèvrerie dans le premier Empire.
« L'orfèvrerie du siècle de Louis XIV est empreinte du goût de Le Brun. L'armoire et le guéridon de Boule ont les contours, les profils et les cartels de Mansard. Le dix-huitième siècle fait reconnaître son goût mesquin, faux et insignifiant dans les contours de ses glaces, dans le chantourné de ses dessus de porte, de ses voitures, etc., comme dans les plans mixtilignes de ses bâtiments et la manière des compositions de ses peintres. Cependant, la fin du siècle, par une réunion de causes inutiles à décrire ici, vit son goût non seulement changer, mais passer brusquement d'un extrême à l'autre.
« ... L'architecture, qui, en général, donne le ton aux autres arts, et surtout h ceux de la décoration.... se trouve ramenée à la simplicité du goût antique, et môme du plus antique, chez les Grecs1. »
Ce passage montre bien la haine vouée par ces deux champions fanatiques de l'antiquité — Fontaine surtout — à un siècle que, pour beaucoup de raisons, ils ne comprenaient pas. Ce sont des ennemis farouches qui parlent, et cependant, cle bonne foi, supposons un amateur grec du temps de Périclès, éclairé, ce qui veut dire indulgent, en présence d'un beau spécimen français de style Louis XV, serait-il beaucoup plus étonné que nous ne le fûmes, il y a quelques années, devant les beaux échantillons de l'art
1. Percier et Fontaine, Recueil de décorations intérieures, Paris, 1801, in-f°.
japonais? Certainement, il trouverait que cela manque de science; mais que d'imagination! — Que dirait le même auteur devant les chefs-d'œuvre de Percier et Fontaine?
Il faut l'avouer, les artistes qui se distinguèrent dans l'exécution des projets de Percier et Fontaine en orfèvrerie avaient été formés sous la monarchie, et c'est ce qui fait leur mérite. Ceux qui furent apprentis sous l'Empire devinrent généralement la médiocrité de la Restauration.
Sans parler des Delaroche, sculpteur-ciseleur; des Hervieux, des Hauré, qui n'étaient pas, à proprement parler, des orfèvres, mais qui s'attaquaient au cuivre pour le fondre et le ciseler, nous citerons Martincourt, le maître de Gouthière ; Duplessis, sculpteur; Jean-Louis Prieur, sculpteur-ciseleur et doreur du roi, à qui on doit les cuivres du carrosse du sacre de Louis XVI; Delafontaine, Charité, maître-ciseleur, qui faisait des plaques de giberne et des hausse-cols; le Toulousain Vinsac; Ravrio (A. -A.), né à Paris en 1759, mort en 1814, qui demeurait rue de la Ferronnerie, au Lion d'or, et réussissait également au théâtre, où ses vaudevilles remportaient de vifs succès; enfin Thomire (Pierre-Philippe) (1751-1843), ciseleur, qui était sorti des ateliers de Pajou et de Houdon et avait travaillé pour Louis XVI. Après s'être tenu à l'écart pendant quelque temps, nous le retrouvons chargé de nombreux travaux sous l'Empire, torchères, candélabres, consoles, supports de vase, etc. C'est alors qu'il exécute pour le compte du fameux orfèvre Odiot les surtouts de table destinés aux Tuileries, la Psyché et la Toilette avec le fauteuil et le miroir d'argent doré, avec plaques de lapis, d'après les dessins de Prudhon, offertes à Marie-Louise par la ville de Paris, le 15 août 18101, et le berceau du roi de Rome, modelé par Raguier (et non Radiguet), d'après les dessins de Prudhon, le 3 mars 1811, aujourd'hui au trésor de Vienne.
1. Ce chef-d'œuvre, emporté à Parme en 181o, a été fondu depuis, sous prétexte d'une épidémie. Les dessins faisaient partie de la collection Maxille. « Ces objets avaient le tort de rappeler au palais de Parme et d'autres lieux, et d'autres temps, et d'autres personnes, » écrit un contemporain.
Thomire était fabricant de bronze. — Nous citerons encore Odiot (J.-B.- Claude), né à Paris le 8 juin 1763, mort en 1850, dont le père, orfèvre également, était mort en 1788. Le jeune Odiot, après avoir servi dans l'armée, où il était parvenu au grade de lieutenant de grenadiers, devint l'orfèvre attitré de l'empereur, à qui il fournit une argenterie massive, généralement lourde de forme, et de plus, quand elle n'était pas romaine, étrusque et égyptienne! Nous mentionnerons Auguste le fils, qui travaillait aussi pour l'empereur, et enfin le plus célèbre de tous ces artistes « qui avaient amené le bronze doré ou mat à une perfection que ne dépassait par l'orfèvrerie fine1 », le ciseleur sans rival, l'incomparable Gouthière, Gouthière le Beau, dont les bronzes se vendent aujourd'hui au poids de l'or.
Pierre Gouthière, « l'inventeur delà dorure au mat », comme il se qualifie, né vers 1740, sorti de chez Martincourt, travaillait, en 1771, pour Mmo du Barry, qui lui confiait les bronzes décoratifs de son pavillon de Louveciennes, exécutés sur les dessins de Ledouxet de J. -Denis Dugourc. La dépense, de 1771 à 1773, s'élevait à plus de 100,000 livres2. Gouthière, alors établi quai Pelletier, à la Boucle d'or, travaillait encore pour Mmo du Barry en 1789, 90, 91, 92 et même 93. En 1795, il habitait dans le faubourg Saint- Martin un hôtel décoré par lui, et occupé après lui par J.-B. Say, l'économiste, le baron Méchiu, et plus récemment, sous le second Empire, par un banquier, M. Delore, et tout dernièrement par un commerçant en vannerie, un fabricant de paniers. Cet hôtel, situé au numéro 78 de la rue du faubourg Saint-Martin, derrière la mairie du II0 arrondissement, entre une cour remplie de fabricants en chambre et un jardin, et garni de chaque côté de ces escaliers avec terrasse sur plein cintre, formant voûte en dessous, existe encore : il appartient à la famille Petit-Leroy3.