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L'illustre Brizacier; drame en un acte

En l'année 1862, j'avais esquissé dans le Boulevard d'Etienne Carjat la figure d'un vieux Cabotin, affolé de son métier, et mourant de misère et d'espérance sur le talus d'un fossé. Ce martyr d'une chimère, grotesque et touchant, avait plu à quelques-uns de nos amis, à vous entre autres, et au pauvre grand comédien Rouvière, qui entendait déjà tinter à son oreille le ricanement sinistre de la mort.

Cet article oublié d'un petit journal disparu me revenait souvent en mémoire. Je pensais qu'il renfermait peut-être le germe d'un drame, et que ce serait intéressant de faire vivre, devant sa rampe adorée, un être humain pour qui Thalie eût été une réalité, un de ces fous qui, malgré tout, bafoués, raillés, croient à l'existence de la Muse, et lui donnent leur vie avec joie, sans espoir de récompense; mettent leur honneur à réciter des vers devant un public qui

A Jules Claretie.

se bouche les oreilles, et à force d'amour, de foi, finissent par vivre au milieu de triomphes imaginaires, s'enivrent d'applaudissements idéals et meurent dans l'éblouissement de leur rêve.

Que de tels êtres soient communs, je n'ose l'affirmer, mais, à coup sûr, ils existent, plus nombreux qu'on ne le croit. D'où viendraient les railleries des sceptiques de l'Art contre les poètes crottés et les ragotins, s'il ne se trouvait des malheureux, ou des heureux, pour qui l'Art, la Poésie sont des choses sacrées ? Le bourreau fait songer nécessairement à la victime.

Et par victimes de l'Art, je n'entends point ces tristes créatures dont une fièvre de vanité a troublé la cervelle et qui j)osent avec amertume pour des génies incompris. Ceux-là sauront à un moment donné tirer parti de leur situation. Ils rentreront dans la vie bourgeoise avec un petit air foudroyé que les teintes couperosées du bien-être effaceront rapidement, et feront implacables pour leurs aiv:iens compagnons de misère.

Non, les héros ignorés, chers à mon cœur, n'ont jamais connu l'envie; comme les pigeons et ,les colombes avec qui ils partagent l'amour du libre espace, ils n'ont pas de fiel. Jamais une plainte n'est tombée de leur bouche. Pourquoi se plaindraient-ils d'ailleurs? Ils sont heureux, leur âme déborde de joies ineffables, des ciels étoiles se déroulent sur leur front. Vous vous apitoyez sur leur sort, mais ne voyez-vous pas que c'est à vous qu'ils ont envie de faire l'aumône .>

<{ Ils sont heureux, dit le chœur de la comédie

A Jules Claretie. 3

moderne, avec moins de lyrisme que le chœur de la comédie antique, ils sont heureux, mais ce n'en sont pas moins des fous. Ils sont couverts de loques. Leurs camarades même en font des gorges chaudes et sont les premiers à les repousser. Ils devraient s'apercevoir ue leurs efforts sont inutiles. Ils se trouvent bien de leur misère. Tant mieux! Qu'ils la gardent! Somme toute, ce sont des gens qui n'ont point réussi dans ce qu'ils tentaient, pourquoi voulez-vous qu'ils m'intéressent? »

Peut-être parce que l'on doit s'intéresser à tout ce qui a voulu s'élever, parce que rien n'est plus digne de respect que le jeune Icare meurtri et brisé pour s'être trop approché du soleil, et sur qui, seul, l'escargot se croit le droit de baver , parce que vous-même, cruel homme positif, qui êtes censé personnifier le XIX« siècle, et qui ne personnifiez rien du tout, heureusement! vous vous inclinez devant le spéculateur qui s'est trompé et ne pouvez vous empêcher de murmurer : « Il méritait mieux que cela! » Or, il est des gens pour qui il est aussi beau d'essayer d'avoir du génie que de risquer un coup de bourse. Gringoire assistant à la chute de son mystère sera plus tragique pour certaines personnes que Mercadet ruiné par une baisse subite. Vous riez de l'halluciné qui se lamente sur le sort d'une chimère perdue ; si vous saviez combien sont nombreux ceux qui hausseront l'épaule en recevant la nouvelle du désastre financier qui vous fera pousser des rugissements de douleur.^

Ces amoureux de la lune, ces poursuivants d'une étoile, je les ai aimés de tout mon cœur; je les ai cherchés à travers les chemins multiples de la vie, et

A Jules Claretie.

je les ai rencontrés. La joyeuse chanson qui retentit sans cesse en eux, je l'ai entendue, et c'est une belle et merveilleuse chanson, je vous le jure, une chanson pleine d'amour et d'espérance, comme celles dont l'écho affaibli nous arrive par les lèvres entr'ou vertes et souriantes des petits enfants endormis. Oh! la belle chanson et quel musicien la notera jamais? Le malheur est que pour bien l'entendre, il faut résolument fermer son oreille au charivari des bruits terrestres, et c'est bien difficile.

Cependant on y parvient.

Il nous est arrivé à tous, à un moment donné, de traverser un bourg égaré loin des lignes du chemin de fer. Sur les murailles étonnées se pavanait une affiche annonçant que la troupe de M. Corail donnerait ce soir une représentation de la Tour de Nesle. La salle de spectacle était tout ce qu'on voulait, un lieu sombre, lamentable, traversé par des vols de chauves-souris. Tout au fond de l'antre, derrière quatre quinquets asthmatiques, se démenaient quelques malheureux, couverts d'oripeaux. Eh bien, vous pouvez être certain que plusieurs d'entre eux avaient trouvé leur part de paradis en ce monde. Le Buridan eût refusé de recevoir l'ambassadeur de Trébizonde lui-même, s'il lui eût fallu interrompre son rôle et cesser de tenir sous le charme, ne fût-ce qu'une seconde, son public de paysans. Etre heureux de jouer la comédie dans une belle salle dorée, éclatante de lumières, la belle affaire ! Mais se sentir transfiguré au contact de quatre planches jetées au hasard sur deux tréteaux chancelants! pleurer de tendresse et d'orgueil, oublier qu'on n'a pas dîné et qu'on ne

A Jules Claretic.

déjeunera pas demain, parce qu'un lambeau de toile s'est levé devant un espace sombre et noir, — on rira de ma naïveté si l'on veut, — mais je trouve cela beau et consolant.

Quelques lignes jetées par Gérard de Nerval dans la Préface des Filles du FeUj me donnèrent le nom du héros que je cherchais. Vous vous rappelez sans doute, mon ami, ces huit ou dix pages, commencement d'un livre qui n'a jamais été fait, et où un comédien raconte qu'il est abandonné par ses camarades? Ces adorables pages je les ai lues et relues pour les relire encore, et bien que l'action de mon modeste drame n'ait aucun rapport avec celle du roman indiqué, je peux dire que Vlllustre Briiacier est entièrement tiré de Gérard de Nerval. Cette hallucination du théâtre, cet amour passionné de la chimère qui me tourmentaient sans que je trouvasse le moyen de les exprimer, je les ai rencontrés là formulés de la manière la plus nette et la plus précise, et tout embarras a dès lors disparu. Le drame s'est dessiné immédiatement devant mes yeux, d'un seul jet, et j'ai marché vers le but sans hésitation, sans réflexion. Ce drame, le voici, je vous l'offre en témoignage de notre ancienne et solide amitié.

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