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son entretien, à celui de sa vieille servante Martha et de son cheval Bruno.
Maître Frantz était le type curieux des anciens doctores medicinœ, theologiœ ou philosophiœ de la bonne école allemande; sa figure exprimait la plus douce quiétude , la plus parfaite bonhomie ; sa passion dominante était la métaphysique... Le plaisir que vous auriez, je suppose, à relire Candide ou le Voyage sentimental, il l’éprouvait à méditer le Tractatus thcologico-politicus de Baruch Spinosa, ou la Monadologie de Leibnitz. 11 faisait aussi des expériences de physique et de chimie pour se distraire.
Ayant mis un joui’ de la farine de seigle ergoté dans une bouteille d’eau, il s’aperçut au bout d’un ou deux mois, que son seigle avait fait naître de petites anguilles, lesquelles en produisirent bientôt une foule d’autres. — Mathéus, transporté d’enthousiasme à cette découverte, en conclut aussitôt que si l’on pouvait faire des anguilles avec de la farine de seigle, on pourrait faire des hommes avec de la farine de froment... Mais, après y avoir mieux réfléchi, le savant docteur pensa que cette transformation devait s’opérer lentement... progressivement; que du seigle naissaient des anguilles, des anguilles d’autres poissons de toute espèce; de ces poissons des reptiles, des quadrupèdes, des oiseaux, ainsi de suite, jusqu’ à l’homme inclusivement ; le tout en vertu de la loi du progrès. Il appela cette progression l’échelle des êtres. — Et comme maitre Frantz avait étudié le grec, le latin et plusieurs autres langues, il se mit à composer un magnifique
ouvrage, en seize volumes, intitulé : Palingénésie psycologico-antliropo-zoologique, expliquant la création spontanée, la transformation des corps et la pérégrination des âmes; alléguant Brahma, Yichnou, Siva, Isis etOsiris, Thalès de Milet, Héraclite, Démocrite... enfin tous les philosophes cosmologiques, tant anciens que modernes.
Il envoya quelques exemplaires de cet ouvrage aux universités d’Allemagne, et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est, que bon nombre de philosophes adoptèrent son système ; on lui conféra les titres de membre correspondant de l’Institut chirurgical de Prague, de la Société royale des sciences de Gœttingue et de conseiller vétérinaire des haras de Wurtzbourg.
Mathéus, encouragé par ces illustres suffrages, résolut alors de faire une seconde édition de sa Palingénésie , enrichie de notes hébraïques et syriaques pour en élucider le texte.
Mais sa vieille servante, femme de grand sens, lui représenta que cette glorieuse entreprise lui coûtait déjà la moitié de son bien, et qu’il serait forcé de vendre sa maison, son verger et ses prairies pour faire imprimer les notes syriaques ; elle le supplia de songer un peu plus aux choses terrestres et de modérer son ardeur anthropo-zoologique.
Ces considérations judicieuses contrarièrent beaucoup maître Frantz, mais il ne put se dissimuler que la bonne femme avait raison : il exhala de profonds soupirs, et renferma dans son cœur ses aspirations vers la gloire.
Or tout cela s’était passé depuis longtemps; Mathéus avait repris le cours de sa vie habituelle ; il montait à cheval de grand matin, pour aller visiter ses malades; il rentrait tard, harassé de fatigue; le soir, au lieu de s’enfermer dans sa bibliothèque, il descendait au jardin pour émonder sa treille, écheniller ses arbres, sarcler ses laitues; après le souper, arrivaient Jean-Claude Wachtmann le maître d’école, Christian le garde champêtre, et quelques commères du voisinage avec leurs rouets... On s’asseyait autour de la table, on causait de la pluie et du beau temps, Mathéus s’entretenait de ses malades... puis on allait tranquillement se coucher à la nuit close, pour recommencer le lendemain.
Ainsi se passaient les jours, les mois et les années... Mais celte existence paisible ne pouvait consoler maître Frantz d’avoir manqué sa vocation ; souvent, dans ses courses lointaines, seul au milieu des bois, il se reprochait son inaction funeste : Frantz, se disait-il, ta place n’est point au Graufthal : tous ceux que l’Être des êtres a rendus dépositaires des trésors de la science se doivent à l’humanité... Que répondras-tu, Frantz, à ce grand être, quand l’heure de rendre tes comptes sera venue et qu’il te dira d’une voix foudroyante : Frantz Mathéus, je t’avais doué de la plus magnifique intelligence, je t’avais dévoilé les choses divines et humaines, je t’avais destiné dès l’origine des siècles, à répandre les lumières de la saine philosophie... Où sont tes œuvres? En vain voudrais-tu t’excuser sur la nécessité de soigner tes malades; ces devoirs
vulgaires n’étaient pas faits pour toi; d’autres les auraient remplis à ta place... Va, Frantz! va, tu n’étais pas digne de la confiance que je t’avais accordée, je te condamne à redescendre dans l’échelle des êtres!
Quelquefois même le bonhomme s’éveillait au milieu de la nuit, en s’écriant : Frantz! Frantz! tu es bien coupable!... Sa vieille servante accourait toute effarée :
— Que se passe-t-il donc, mon Dieu !
— Ce n’est rien, ce n’est rien, répondait Mathéus... je viens de faire un mauvais rêve.
Cet état moral de l’illustre docteur ne pouvait durer toujours ; la compression de ses tendances métaphysiques était trop forte. — Un soir qu’il rentrait au village en suivant les bords de la Zinsel, il rencontra un de ces colporteurs de bibles et d’alma- , nachs qui pénètrent jusque dans la haute montagne pour débiter leur marchandise. — Maître Frantz n’avait jamais perdu le goût des bouquins ; il mit pied à terre et s’informa des livres que vendait le colporteur. — Par le plus grand des hasards, celui-ci possédait un exemplaire de l 'Anthropo-zoologie, dont il n’avait pu se défaire depuis quinze ans, et, voyant Mathéus considérer cet ouvrage avec un amour tout paternel, il ne manqua point de lui dire qu’on ne. vendait plus que cela, que tout le monde voulait lire ce livre, qu’on n’en faisait plus, et qu’il devenait tous les jours plus rare, à force d’être demandé.
Le cœur de maître Frantz battait avec force, sa
main tremblait... «Oh! grand Démiourgos ! grand Démiourgos, murmurait-il, c’est ici que je reconnais ta sagesse infinie... par la bouche des simples, tu rappelles les sages à leurs devoirs ! »
En rentrant au Graufthal, maître Frantz était dans une agitation extrême ; il allait et venait au hasard ; une foule d’idées incohérentes se pressaient dans son esprit: irait-il siéger à Gœttingue?... irait-il à Prague?... Ferait-il réimprimer la Palinyénésie avec de nouvelles notes?... ou bien apostropherait-il le siècle sur son indifférence en matière anthropo -zoologique?
Tout cela le tourmentait, l’émouvait... mais ces moyens lui paraissant trop longs, et son impatience n’admettant plus de retard, il résolut de suivre l’exemple des anciens prophètes, et d’aller lui-même prêcher sa doctrine dans l’univers.
Lorsque Frantz Mathéus eut pris la généreuse résolution d’éclairer le monde de ses lumières, un calme étrange, indéfinissable descendit au fond de son âme. C’était la veille de la Saint-Boniface, vers six heures du soir; un soleil splendide illuminait le vallon du Graufthal et découpait sur le ciel limpide les flèches immobiles des hauts sapins.
Le bonhomme était assis dans l’antique fauteuil
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de ses pères, près de la petite fenêtre à vitraux de plomb;. ses regards parcouraient le hameau silencieux et s’étendaient autour des montagnes vaporeuses.
Les campagnards fauchaient l’herbe sur la lisière ombreuse des forêts; les femmes, et la vieille Martha elle-même, armées de leurs rateaux, retournaient le foin en chantant les vieux airs du pays.
La Zinsel murmurait doucement dans son lit de roseaux ; un vague bourdonnement remplissait l’air; de longues files de canards remontaient le cours de la rivière et jetaient parfois leurs cris insillards h travers l’espace; les poules dormaient h l’ombre des murs, aux bétons des charrettes, parmi les herses, les charrues et les attirails du labour; quelques enfants joufflus se traînaient et jouaient sur le seuil des chaumières, et tes chiens de garde, le museau entre les pattes, cédaient eux-mêmes à l’ardeur accablante du jour.
Ce spectacle si calme, émut insensiblement le cœur de Mathéus; des larmes silencieuses mouillèrent ses joues vénérables ; il prit sa tête déjà grisonnante entre ses mains, et, les coudes au bord de la fenêtre, il se mit à sangloter comme un enfant.
Une foule de souvenirs attendrissants se présentaient à sa mémoire ; cette demeure rustique, asile de son père ; ce petit jardin, dont il avait cultivé les arbres et semé les moindres plantes; ces vieux meubles de chêne, brunis par le temps, tout lui rappelait son bonheur paisible, ses habitudes, ses amis, son enfance, et l’on eût dit que chacun de ces ob-
jets inanimés prenait une voix touchante pour le supplier de ne pas les quitter, pour lui reprocher son ingratitude, et le plaindre d’avance de son isolement dans le monde. Et le cœur de Frantz Mathéus était l’écho de toutes ces voix, et de nouvelles larmes, à chaque souvenir, débordaient plus abondantes de ses yeux.
Puis, quand il venait à penser h ce pauvre hameau dont il était en quelque sorte l’unique providence, quand il regardait h travers ses pleurs chacune de ces petites portes ou il s’était arrêté tant de fois pour donner des consolations, pour distribuer des secours et soulager les souffrances humaines ; quand il se rappelait toutes les mains qui avaient pressé les siennes, tous les regards d’affection et d’amour qui l’avaient béni, alors il restait comme accablé sous le poids de sa résolution et n’osait songer â l’heure du départ.
« Que dira Christian Schmitt, pensait-il, lui dont j’ai sauvé la femme d’une maladie cruelle, et qui ne sait comment me témoigner sa reconnaissance?* Que dira Jacob Zimmer, que j’ai préservé de la ruine, lorsqu’il n’avait plus un pauvre liard pour faire rebâtir sa grange? Que dira la vieille Martha, elle qui me soigne comme une tendre mère, qui m’apporte tous les matins mon café à la crème, qui raccommode mes culottes et mes bas, et qui ne peut se coucher qu’après m’avoir bien couvert et tiré le bonnet de coton sur les deux oreilles? Pauvre Martha! pauvre, pauvre bonne vieille Martha!... encore hier elle me tricotait des
chausettes bien chaudes et mettait à part la douzaine de chemises neuves qu’elle a filées pour moi de ses propres mains ! Et que dira Georges Brenner, qui m’amenait, il y a quinze jours, du bois pour Tliiver prochain, par affection, le brave homme!... car il ne voulut rien recevoir!... Oui! que dira Georges Brenner en apprenant que son bois sera brûlé par un autre ? Il se fâchera, c’est un homme de la race canine, qui n’entend pas raison et qui ne me laissera jamais partir. »
Telles étaient les réflexions de Frantz Mathéus, et si sa résolution n’avait pas été ferme, inébranlable, tant d’obstacles auraient abattu son courage.
Mais à mesure que le soleil s'inclinait vers le Falberg et que la fraîcheur de la nuit s’étendait au fond de la vallée, il sentit le calme et la sérénité renaître dans son âme, ses yeux se levèrent au ciel avec amour, les derniers rayons du crépuscule illuminèrent son front inspiré ; on eût dit qu’il priait en silence : Frantz Mathéus rêvait aux conséquences incalculables de son système pour le bonheur des races futures, et l'arrivée de Martjia put seule interrompre le cours de ses méditations sublimes.
Il entendit sa vieille servante entrer dans la cuisine, déposer son rateau dans le coin de la porte et prendre la vaisselle pour faire les apprêts du souper.
Ces bruits familiers à son oreille, les pas de Mariha qu’il aurait reconnus entre mille, les rumeurs du hameau, le chant des faneuses et des faucheurs qui rentraient joyeusement chez eux, les petites fenêtres
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qui s’éclairaient une if une, tout cela émut encore le bonhomme: il n’osait bouger de son siège; les mains jointes, la tète inclinée, il recueillait avec attendrissement ces bruits confus: « Écoute ces voix amies, se disait-il, car peut-être tu ne les entendras plus jamais!... jamais !... »
Tout à coup Martha ouvrit la porte ; elle ne pouvait voir son maître et demanda :
— Êtes- vous là, monsieur le docteur?
— Oui, Martha! je suis là, répondit Mathéus d’une voix tremblante.
— Mon Dieu, monsieur, comment pouvez-vous ainsi rester dans l’obscurité! je cours chercher delà • lumière.
— C’est inutile , j’aime mieux te parler ainsi... J’aime mieux te dire... viens!... Ecoute-moi!
Mathéus ne put articuler un mot de plus, son cœur battait avec force, il pensait: « Si je voyais sa figure quand je lui dirai... ce que je dois lui dire, ça me ferait trop de peine. »
Martha sentit à l’aCcent du docteur qu’elle allait apprendre quelque funeste nouvelle, ses genoux fléchirent.
— Monsieur le docteur, dit-elle, qu’avez-vous?... votre voix tremble !...
— Ce n’est rien... ce n’est rien, ma bonne, ma chère Martha. ..[ce n’est rien... assieds-toi là... près de moi; il faut que je te dise...
Mais les paroles expirèrent de nouveau sur ses lèvres.
Après quelques instants de silence, il reprit:
— Tu ne m’en voudras pas, il ne faudra pas m’en vouloir.
La vieille servante, dans une grande anxiété, courut chercher la lampe ; lorsqu’elle rentra , elle vit Mathéus pâle comme la mort.
— Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes malade... vous souffrez, je le vois bien.
Mais l’illustre docteur avait eu le temps de recueillir ses pensées; une idée lumineuse venait de frapper son esprif: « Si je parviens à convaincre Martha, tout ira bien et cela prouvera clairement que l’humanité entière ne saurait résister à l’éloquence de Frantz Mathéus. » Plein de cette conviction, il se leva.
— Martha, dit-il, regarde-moi bien en face.
— Monsieur le docteur, répondit la vieille servante stupéfaite, je vous regarde.
— Eh bien, tu as devant les yeux Frantz Mathéus, docteur en médecine de la faculté de Strasbourg, membre correspondant de l'institut chirurgical de Prague et de la société royale des sciences de Gœttingue, conseiller vétérinaire des haras de Wurtzbourg, et jadis, par un concours de circonstances vraiment effrayantes, chirurgien-major de la bande de Schinderhannes.
Ici le docteur fit une pause, afin de laisser à Martha le temps d’apprécier toute la magnificence de ses titres ; puis il continua :
— Frantz Mathéus, seul inventeur de la fameuse doctrine psycologico-anthropo-zoologique, laquelle a remué le monde, consterné l’ignorance, exaspéré
l’envie et frappé d’admiration l’univers! Frantz Mathéus, dépositaire des destinées dej’humanité et de la philosophie cosmologique, fondée sur les trois règnes de la nature : végétal , animal , humain ; Frantz Mathéus, qui depuis quinze ans languit dans un lâche repos, et dont la conscience indignée lui reproche chaque jour d’abandonner au hasard des systèmes, aux sophismes des écoles, à l’influence désastreuse des préjugés, l’avenir du genre humain. •
Martha tremblait de tous ses membres, jamais elle n’avait vu son maître dans un tel état d’enthousiasme.
De son côté, l’illustre philosophe découvrait avec satisfaction la stupeur de sa servante. Il poursuivit donc avec un redoublement d’éloquence.
—*r Jusqu’à quand, Mathéus, assumeras-tu sur ta tète cette effrayante responsabilité? Jusqu’à quand oublieras-tu la mission sublime que t’impose le génie? N’entends-tu pas les voix qui t’appellent? Ne sais-tu pas que, pour monter l’échelle des êtres, il faut souffrir, et que souffrir, c’est mériter? L’ignorance, le sophisme s’élèvent en vain contre toi! Marche! marche, Frantz Mathéus! sème sur ton passage les germes bienfaisants de l’anthropo-zoologie, et ta gloire, immortelle comme la vérité, grandira de siècle en siècle, abritant de son feuillage toujours vert, les générations futures!... C’est pourquoi, Martha, dès ce soir tu vas préparer ma valise; tu diras à Nickel, le cordonnier, de raccommoder la selle de Bruno ; tu donneras un double
picotin d’avoine à la pauvre bète, et je partirai demain avant l’aube du jour, pour aller prêcher ma doctrine dans l’univers.
A cette conclusion Martha faillit tomber à la renverse; elle crut que son maître avait perdu la tète.
— Quoi , monsieur le docteur, balbutia-t-elle, vous voulez nous quitter, nous abandonner? Oh non! ce n’est pas possible... vous si bon! vous qui n’avez que des amis dans le village!... vous n’y pensez pas ! *
— Il le faut, répondit stoïquement Mathéus... Il le faut, c’est mon devoir !
Martha ne dit plus rien et parut se résigner; comme d’habitude elle mit la nappe, arrangea le couvert et servit le souper du docteur. — Ce jourlà, c’était une poule au riz et des noisettes pour dessert: Frantz Mathéus, de la famille des rongeurs, aimait beaucoup les noisettes. Sa servante multipliait autour de lui tous les genres de séduction : elle découpait elle-même la volaille et lui présentait les morceaux les plus délicats; elle remplissait son verre jusqu’au bord, et le regardait d’un œil mélancolique, comme pour le plaindre.
Quand le repas fut terminé, elle conduisit Mathéus jusque dans sa petite chambre à coucher, elle découvrit elle-même son lit, et s’assura que le bonnet de coton était sous l’oreiller.
Tout cela était blanc, propre, bien arrangé; la cuvette de porcelaine sur la commode, la carafe d’eau fraîche dans la cuvette, la petite glace étince-
lante entre les deux fenêtres, la bibliothèque renfermant Y Anlhropo-zooloyie en seize volumes, les auteurs latins et quelques livres demédecine soigneusement époussetés ; partout il fallait reconnaître les soins attentifs de la vigilante ménagère.
Après s’être convaincue que tout était à sa place, Martha ouvrit la porte et souhaita le bonsoir à son maître d’une voix si touchante, que l’illustre philosophe se sentit navré jusqu’au fond de l’àme. Il aurait voulu sauter au cou de l’excellente femme et lui dire : « Martha, ma bonne Martha, tu ne saurais croire combien Frantz Mathéus admire ton courage et ta résignation ; il te prédit les plus hautes destinées futures ! » Voilà ce qu’il aurait voulu lui dire ; mais la crainte d’une scène trop pathétique calma son émotion profonde; il se contenta de lui recommander de nouveau, avec douceur, de donner un double picotin à Bruno et de venir l’éveiller à la pointe du jour.
La bonne femme s’éloigna lentement et l’illustre docteur Mathéus, heureux de ce premier triomphe, se coucha dans son lit de plume.
Longtemps il ne put fermer l’œil : il récapitulait tous les événements de ce jour mémorable et les conséquences sublimes du système antropo-zoologique ; les images, les invocations, les prosopopées s’enchaînaient les unes aux autres dans son esprit lumineux, jusqu’à ce qu’enfin ses paupières s’appesantirent et qu’il s’endormit profondément.
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
Les pâles rayons du crépuscule éclairaient à peine le petit hameau du Graufthal, lorsque Frantz Mathéus ouvrit les yeux à la lumière. Le coq rouge de Christina Bauer, sa voisine, venait de l’éveiller par son cri matinal au moment où Socrate et Pythagore lui posaient sur la tète des couronnes immortelles.
Cet heureux présage le mit aussitôt de bonne huhumeur; il tira ses culottes et ouvrit sa fenêtre pour respirer le grand air. Mais jugez de sa surprise, quandil découvrit à quelques pasdu seuil, Jean-Claude Wachtmann, le maître d’école, qui se promenait de long en large un papier à la main, et qui faisait des gestes vraiment extraordinaires.
Ce qui redoubla l’étonnement du docteur, ce fut de voir que Jean-Claude avait revêtu son grand habit des dimanches et qu’il portait son immense tricorne et ses souliers à boucles d’argent.
— Maître Claude, lui dit-il , que faites-vous donc là de si grand matin ?
— Je lis, répondit gravement le maître d’école sans s’émouvoir, je lis un morceau d’éloquence composé par moi-même, quelque chose qui attendrirait un cœur de rocher !
Le geste, l’attitude et le regard imposant de Jean-
Claude portèrent le trouble dans l’àme de Frantz Mathéus ; il se prit à concevoir de vagues inquiétudes.
— Monsieur Claude, dit-il d’une voix émue, je n’ignore pas vos talents et vos belles connaissances, auriez-vous la bonté de me faire voir çe discours ?
— Nous l’entendrez, monsieur le docteur, vous l’entendrez quand les autres seront tous réunis, répondit Claude NVachtmann en mettant son papier dans la grande poche de son habit noir ; c’est devant tout le monde que je veux lire cette œuvre remarquable, fruit de mes études et de ma profonde douleur.
Le maître d’école avait un regard auguste en prononçant ces paroles, et Frantz Matliéus se sentit pâlir :
— Martha! Marlha! murmura-t-il, qu’as-tu fait ? non contente d’ébranler mon courage par tes larmes, tu profites encore de mon repos pour soulever le village contre moi ! -
Hélas! l’illustre docteur Mathéus ne se trompait pas; sa perfide servante avait donné l’éveil, et le bruit de son départ s’était répandu dans tout le pays.
Georges Brenner , le bûcheron , ne tarda point à paraître; il lança un coup d’œil farouche vers la maison du docteur et vint s’asseoir sur le banc de pierre près de la porte ; puis arriva Christian, le batteur en grange, dont tous les traits exprimaient la désolation, puis Katel-Schmitt, la sœur du meunier, puis tout le hameau , femmes, enfants , vieillards, comme pour un enterrement.
Mathéus, caché derrière ses vitres, frissonnait en voyant grossir l’orage; d'abord il eut l’idée de confondre cette foule ignorante, entièrement dépourvue des plus simples notions sur les trois règnes de la nature, de la faire rougir elle-même de son égoïsme, en lui démontrant d’une manière évidente que Frantz Mathéus se devait à l’univers, que ce génie sublime ne pouvait s’ensevelir au Graufthal sans commettre un crime épouvantable envers le genre humain; mais ensuite sa prudence naturelle lui fit concevoir un projet moins grandiose, quoique légitime et rempli de finesse : il résolut d’entrer tout doucement dans la cuisine, delà cuisine dans la grange, de seller Bruno et de se sauver par la porte de derrière.
Ce dessein ingénieux fit sourire le bonhomme ; il se représenta la stupéfaction de maître Claude croyant surprendre le lièvre au gîte , tandis qu’il serait déjà bien loin à chevaucher sur la montagne.
Aussitôt il mit ses bas de laine tout neufs, sa grande capote brune, ses grosses bottes de fatigue, garnies d’éperons comme des roues d’horloge ; il se coiffa de son feutre à larges bords qui lui donnait un air respectable, et ouvrit sa porte avec une prudence merveilleuse... Mais en traversant la cuisine il se rappela fort heureusement Y Anthropo-zoologie, et revint à la hâte en mettre le répertoire dans sa poche.
L’illustre docteur regrettait de ne pouvoir emporter les seize volumes in-quarto, mais il en possédait tous les développements dans sa tète, ainsi que les
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notés, les corollaires, les renvois et line foule d’observations inédites et curieuses, résultat de ses nouvelles études.
Enfm, après un dernier regard d’adieu à sa chère bibliothèque, il se glissa tout tremblant dans l’écurie , comme un malheureux captif qui s’échappe de la main des infidèles.
Le grand jour y pénétrait déjà paî les vitres ternes d’une lucarne et la vue de Bruno ranima son courage.
Bruno était un vigoureux roussin à l’encolure massive, large du poitrail, court, épais, trapu, solide des jarrets, en un mot le digne et robuste soutien du médecin campagnard.
Chacun devait se dire, en voyant passer Mathéus sur Bruno :
— Voilà bien la meilleure bête et le plus grand philosophe du pays.
Frantz Mathéus reconnut à sa panse luisante et bien arrondie, qu’il avait mangé ses deux picotins d’avoine ; c’est pourquoi , sans dissertation aucune, il lui passa la bride, lui mit sa grande selle de cuir, enfonça dans l’une des fontes l’exemplaire de son répertoire; puis, avec une précipitation qui prouvait son grand désir d’échapper à l’éloquence de Claude Wachtmann , il conduisit le cheval dans la grange, leva la barre et ouvrit la porte à deux battants.
Mais on ne saurait s’imaginer la colère et l’exaspération du docteur, lorsqu’il vit autour de la porte tout le village réuni , Jean-Claude Wachtmann en
tète, Hubert le forgeron à sa droite, et Christian Bauer à sa gauche. Une rougeur subite empourpra sa figure vénérable, et ses yeux , d’habitude calmes et méditatifs, lancèrent les éclairs d’une noble indignation.
Il se mit brusquement en selle et s’écria :
- — Faites place!...
Mais la foule ne bougea point, et maître Frantz crut même apercevoir un sourire moqueur sur toutes les lèvres, comme pour le défier de sortir.
— Allons, mes amis, faites-moi donc place, repritil d’un ton moins décidé; je vais voir mes malades dans la montagne.
Ce mensonge, contraire à son système, lui coûta beaucoup ; et pourtant les paysans, qui connaissaient toute sa bonté, n’en tinrent aucun compte :
— Nous savons tout, s’écria la grosse Catherine en feignant de verser des larmes dans son tablier, nous savons tout! Martha nous a tout dit; vous voulez quitter le village.
Mathéus allait répondre, quand Jean-Claude Wachtmann , d’un seul geste , imposa silence à tout le monde ; puis il vint s’établir en face du docteur pour l’accabler de ses regards, tira majestueusement ses lunettes de leur étui, les enfourcha sur son grand nez, déploya leur papier d’un air grave, promena de nouveau ses regards sur la foule, pour lui commander l’attention, et se mit enfin à lire le chefd’œuvre suivant, d’un accent solennel, en s’arrêtant aux points et aux virgules et en gesticulant comme un véritable prédicateur :
« Quand le grand Antiochus, empereur de Ninive et de Babylone, forma le dessein ambitieux de sortir de son royaume , pour aller faire la conquête des cinq parties du monde, dans le but coupable de se couvrir de lauriers , son ami Cinéas lui dit : Grand Antiochus, illustre rejeton de tant de rois, empereur de Babylone, de ISinive et de la Mésopotamie, terre située entre le Tigre et l’Euphrate ; guerrier magnanime et invincible, daignez prêter l’oreille aux paroles touchantes de votre ami Cinéas, homme sensé qui se prosterne à vos genoux et qui ne peut vous donner que les meilleurs conseils... Qu’est-ce que la gloire, grand Antiochus?... qu'est-ce que la gloire? l'ne vaine fumée, semblable à une ombre épaisse qui n’a pas le moindre corps pour la soutenir... La gloire!... Le fléau de l’humanité, qui renferme la peste, la guerre et la famine, l’opprobre et la désolation !
» Quoi ! illustre Antiochus, vous voulez abandonner votre femme, mie auguste reine toute remplie de vertus, et vos pauvres enfants qui se tordent les bras et se couvrent de cendres ?
» Quoi! vous auriez l’âme assez dure et perverse pour précipiter dans l’abîme de la désolation ce peuple qui vous adore, ces femmes nubiles, ces hommes mûrs, ces enfants à la mamelle et ces vieillards aux cheveux blancs comme la neige du mont Ida, dont vous êtes en quelque sorte le père !... Vous entendez leurs cris, leurs larmes... leurs... »
Il ne put continuer, car la foule se prit d’un seul coup à fondre en larmes; les femmes sanglotaient,
les hommes soupiraient, les enfants piaillaient et toute la maison était remplie de gémissements.
En ce moment Claude Wac-htmann se Pressa sur la pointe des pieds et promena son grand nez de droite à gauche, pour s’assurer que chacun faisait son devoir. 11 aperçut le petit de Jacques Burins, enfant incorrigible qui venait de grimper sur l’échelle de la grange et retenait par la queue le chat gris de la vieille Martha, ce qui faisait pousser des miaulements lugubres à la pauvre bête... 11 lui fit un signe menaçant du doigt, et le petit drôle, se rappelant ses ordres , jeta des cris perçants comme la trompette du jugement dernier.
Alors Claude Wachtmann jouit de son triomphe , car on n’avait jamais rien entendu de pareil.
La figure de Frantz Mathéus exprimait la consternation ; cependant lorsqu’il entendit Cinéas parler au grand Antiochus, un sourire imperceptible effleura ses lèvres; il fit encore un pas, de sorte que la tête de Bruno se trouvait en dehors du cercle.
Jean-Claude leva la main, et tout le inonde se tut comme par enchantement.
« Illustre docteur Mathéus, reprit-il, semblables aux habitants de Babylone... »
Mais au même instant Frantz Mathéus, sans écouter la fin, piqua des deux et Bruno partit comme un ouragan à travers haies, jardins, moissons, broussailles, écrasant les choux de l’un, les navets de l’autre, le blé de celui-ci, l’avoine de celui-lè, enfin comme un véritable possédé.
Le cris de la foule le poursuivaient , mais il ne
tournait pas seulement la tète et traversait déjà la grande prairie communale.
Jean-Claude avait la figure longue et jaune comme un cierge ; il levait ses grands bras et criait :
— Je n’ai pas fini, je n’ai pas encore lu le passage de Nabucliodonosor changé en bœuf par orgueil, avec des plumes d’aigle!... Ecoutez donc, Jacques... Hubert... Christian!
Mais personne ne voulait l’entendre, tout le village était aux trousses de Matbéus ; on hurlait, on sifflait, les chiens aboyaient ; on aurait dit la fin du monde.
Bientôt on revit l’illustre docteur gravir au galop le Falberg; il avait traversé la Zinsel à la nage; il se tenait au cou de Bruno et les basques de sa grande capote flottaient en l’air, tant il allait vite.
Enfin il disparut dans les bois, et les paysans se regardèrent l’un l’autre tout ébahis.
Jean-Claude voulut alors reprendre la continuation de son beau discours , mais chacun lui tournait le dos en disant :
— A quoi sert ton discours , puisque nous avons perdu notre bon docteur?... Ah! si nous avions su! on l’aurait retenu par la bride !
Et voilà comment l’illustre docteur Frantz Mathéus, grâce à sa résolution héroïque, à sa présence d’esprit et aux vigoureux jarrets de Bruno, parvint à reconquérir son indépendance.
On peut se figurer la joie de Mathéus, quand il se vit sauvé de Jean Claude et de tous les autres. Les cris lointains du village expirèreut bientôt à son oreille et firent place au vaste silence des forêts.
Alors le bonhomme, louant Dieu de toutes choses, laissa tomber la bride sur le cou de Bruno et remonta tranquillement la côte de Sav( rne.
Le soleil était haut lorsqu’il atteignit la route , et quoique la chaleur donnât d’aplomb sur sa nuque ; quoiques on échine ruisselât de sueur, et que Bruno s’arrêtât de temps en temps pour brouter quelques touffes d’herbe au bord du sentier, l’illustre philosophe ne s’apercevait de rien. Il se voyait déjà sur le théâtre de ses triomphes, allant de ville en ville, de village en village, foudroyant les sophistes et semant dans le monde les germes bienfaisants de l’anthropo-zoologie.
— Frantz Mathéus, s’écriait-il, tu es vraiment prédestiné! A toi seul était réservée la gloire de faire le bonheur du genre humain et de répandre la lumière éternelle !... Regarde ces vastes pays, ces villes, ces fermes, ces hameaux, ces chaumières... Ils attendent ta venue !.. Partout se fait sentir le besoin d’une doctrine nouvelle, fondée sur les trois règnes de la nature; partout les hommes gémissent
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
dans le doute et l’incertitude ! Frantz, je te le dis sans vanité, mais sans fausse modestie, l’Être des êtres a les yeux fixés sur toi... Marche! marche, et ton nom, comme ceux de Pythagore, de Moïse, de Confucius et des plus sublimes législateurs, retentira d’écho en écho jusqu’à la consommation des siècles!
L’illustre docteur raisonnait ainsi dans toute la sincérité de son àme et descendait la côte du Kalberg à l’ombre des sapins, quand des cris de joie, des éclats de rire et les sons nasillards d’un violon le tirèrent de ses profondes rêveries.
11 se trouvait alors à deux lieues du Graufthal, en face du cabaret de la Lèchefrite , où les paroissiens de Saint-Jean-des-Choux vont manger des omelettes au lard et faire danser leurs amoureuses. Il y avait justement beaucoup de monde au cabaret : les faucheurs en manches de chemise et les paysannes du voisinage en jupons courts, tourbillonnaient comme le vent autour de la tonnelle; ils levaient la jambe, frappaient du pied, faisaient des passes, des doubles passes, des triples passes, et poussaient des cris à fendre les nuages.
Coucou Peter’, le ménétrier, le fameux Coucou Peter, fils de Yokel Peter, de Lutzelstein, fêté dans tous les bouchons, dans toutes les brasseries, dans toutes les tavernes de l’Alsace; le bon, le jovial Coucou Peter était assis sur une tonne de bière, au milieu de la gloriette, avec sa grosse camisole de bure, garnie de boutons d’acier larges comme des
' Prononcez : Pétre.
écus de six livres, avec ses joues fraîches et bien nourries et son feutre surmonté d’une plume de coq ; il raclait à tour de bras une vieille valse du pays, et formait à lui seul tout l’orchestre de la Lèchefrite... Le vin, la bière, le kirsch-wasser, ruisselaient sur les tables, et de vigoureux baisers, appliqués sans mystère, excitaient la joie universelle.
Malgré tous les soucis que lui donnait l'avenir du monde et de là civilisation, Frantz Mathéus ne put s’empêcher d’admirer ce joyeux spectacle ; il fil halte derrière la tonnelle, et rit de bon cœur des embrassades et des petites scènes amoureuses qu’il découvrait à travers la charmille. Mais tandis que le bonhomme se livrait à ces curieuses observations, tout à coup le ménétrier s’interrompit au milieu d’une ritournelle, sauta de son tonneau, et se mit à crier d’une voix retentissante :
— Ah! ah! ah! le docteur... le bon docteur Frantz! C’est vous, monsieur le docteur? Hé donc! laissez-moi passer, vous autres, que je vous amène l’inventeur de la pérégrination des âmes et de la transformation des hommes en pommes de terre!
11 faut savoir que l’illustre philosophe avait commis l’imprudence de communiquer à Coucou Peter ses méditations psycologico-anthropo-zoologiques, et que celui-ci ne craignait pas de compromettre le système par des allusions inconvenantes.
— Ah ! docteur Mathéus, s’écria-t-il en sortant de la tonnelle, vous tombez bien; vive la joie!
Et, lançant son feutre en l’air, il sauta le fossé, enjamba le treillage, et saisit Bruno par la bride.
Ce fut un hourra général, car toutes ces bonnes gens connaissaient Mathéus.
— Vous allez entrer, docteur ! prendre un verre de vin, docteur !... Non, un verre de kirsch-wasser... Par ici, docteur!...
L’un le prenait au collet, l’autre par le bras, un troisième par la basque de son habit; et l’on criait, et les femmes riaient, et le pauvre Frantz ne savait où donner de la tète.
On conduisit son cheval à l’ombre, on lui fit donner un picotin d’avoine, et deux minutes après, Tillustre philosophe se trouvait assis entre Petrus Bentz, le garde-chasse, et Tobie Muller, le cabaretier. Devant lui dansait Coucou Peter, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, en jouant le fameux hopser de Lutzelstein avec un entrain vraiment incroyable.
— Prenez donc ma cruche ! criait Tobie.
— Monsieur le docteur, disait la petite Suzel, vous boirez bien dans mon verre, n’est-ce pas?
Et ses lèvres, se relevant par un doux sourire , laissaient voir ses petites dents blanches comme la neige.
— Oui , mon enfant , balbutiait le bonhomme , dont les yeux pétillaient de bonheur; oui, avec plaisir !
On lui frappait sur l’épaule :
— Monsieur le docteur, avez-vous déjeuné?
— Non, mon ami.
— Eh! maître Tobie, une omelette au lard pour le docteur !
Enfin, au bout de quelques minutes, tout le monde avait repris sa place : les jeunes filles, leurs bras dodus sur la table, les mains entrelacées dans les mains de leurs amants; les vieux papas en face de leur canette, les grosses mères contre la charmille. Coucou Peter fit entendre de nouveau le signal de la danse, et les valses recommencèrent de plus belle.
L’illustre philosophe aurait bien voulu prêcher tout de suite, mais il comprit que cette jeunesse abandonnée aux plaisirs n’était pas en état d’écouter sa parole avec tout le recueillement désirable.
Dans l’intervalle de deux galops, Coucou Peter revint pour vider son verre, et s’écria :
— Eh bien, docteur Frantz, vos jambes doivent s’engourdir... Prenez-moi donc une de ces jolies poulettes, et en avant deux ! Voyez cette petite Grédel, là-bas, comme c’est tourné , comme c’est appétissant! Quelle taille! quels yeux! quels jolis pieds!... Grédel ! viens donc par ici. Est-ceque le cœur ne vous en dit pas ?
La jeune paysanne s’était approchée en souriant, elle était délicieuse avec son béguin noir et son corset de velours tout parsemé de paillettes scintillantes.
— Que voulez-vous donc, Coucou Peter ? fit-elle d’un air malin.
— Ce que je veux? dit le ménétrier en la prenant par son petit menton bien arrondi , rose et frais comme une pèche; ce que je veux... Ah ! si j’avais mes vingt ans... Si nous avions nos vingt ans, papa Mathéus !
Il appliqua la main sur son estomac avec expression et poussa un soupir à fendre l’àme.
La petite baissait les yeux et murmurait d’une voix timide :
— Vous voulez rire , Coucou Peter... bien sûr., vous voulez rire.
— Rire ! rire ! dis plutôt, ma jolie Gr-édel, que je
voudrais pleurer Ah! si j’avais mes vingt ans,
comme je rirais, Grédel, comme je rirais !
Il se tut un instant d’un air mélancolique, puis se tournant vers Mathéus , qui rougissait jusqu’aux oreilles :
— A propos, docteur Frantz, s’écria-t-il, ou diable allez-vous de si grand matin? 11 a fallu partir au ‘petit jour pour être sur la côte avant midi.
— Je vais prêcher ma doctrine, répondit Mathéus d’un ton simple et naturel.
— Votre doctrine, fit Coucou Peter en ouvrant de grands yeux, votre doctrine!
Il resta quelques secondes tout ébahi ; mais bientôt, parlant d’un éclat de rire :
— Ah ! ah ! ah ! la bonne farce , s’écria-t-il , la bonne farce ! Ah ! ah ! ah ! docteur Frantz, je ne vous aurais jamais cru si farceur !
— Que trouves-tu donc là de si comique? ne t’ai-je pas dit cent fois au Graufthal que je partirais tôt ou tard ? Il me semble que c’est tout simple.
— Ah bah ! vous allez prêcher comme ça ?
— Sans doute.
— Vous allez annoncer votre pérégrination des
âmes, votre transformation des plantes en animaux et des animaux en hommes?
— Oui , mon garçon , avec beaucoup d’autres choses non moins remarquables, et que je n’ai pas eu le temps de te faire connaître.
— Mais dites-donc , vous avez garni votre ceinture, au moins? C'est un article très important pour les prédications!
— Moi! s'écria iMathéus transporté d’un noble orgueil, je n’ai pas emporté un liard ! pas un kreutzer ! Quand on possède la vérité , on est toujours assez riche.
— On est toujours assez riche... répéta le ménétrier; tiens, tiens, tiens! c’est drôle... c’est tout à fait drôle !
Les paysans venaient de se réunir autour d’eux, et sans comprendre cette scène, ils voyaient bien k la figure de Coucou Peter qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.
Tout à coup le ménétrier se prit à danser, il agita son feutre d’un air joyeux et s’écria :
— Eh! eh! j’en suis... ça me va !
Puis se tournant vers la foule étonnée de ses manières étranges :
— Regardez-moi bien, vous autres, s’écria-t-il, je suis le prophète Coucou Peter!... ah ! ah! ah! Vous ne vous attendiez pas à ça , ni moi non plus ! Voici mon maître... Nousallons prêcher dans l’univers!... Moi je marche en avant, crin-crin ! crin-crin ! crincrin ! le monde arrive , nous annonçons la pérégrination des âmes , ça flatte le public, et lioupsasa !
30 L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
on mange bien , on boit bien , on roule sa bosse et houpsasa! on couche par ici , on se promène par là, et lioup et houp et houpsasa!
Il sautait, il riait, il se démenait, enfin on aurait dit un véritable fou.
— Papa Mathéus, criait-il, je vous suis, je ne vous quitte plus!
L’illustre docteur n’osait prendre ses paroles au sérieux, mais il ne conserva plus aucun doute, lorsqu’il le vit se dresser sur son tonneau et s’écrier avec force : ,
— Nous vous faisons savoir qu’au lieu de s’envoler au ciel comme dans les anciens temps, l’àme des hommes et des femmes rentre dans le corps des animaux, et celle des 'animaux dans les plantes, arbres ou légumes, ça dépend de leur conduite; et qu’au lieu d’être venus dans ce monde par le moyen d’Adam et d’Eve, ainsi que plusieurs le disent, nous avons été d’abord choux , raves, carottes, poissons ou autres animaux à deux ou quatre pattes , ce qui est beaucoup plus simple et plus facile à croire. C’est l’illustre docteur Frantz Mathéus, mon maître qui a découvert ces choses, et vous nous ferez plaisir de les raconter à vos amis et connaissances.
Sur ce. Coucou Peter descendit de son tonneau, agita son feutre et vint se placer gravement à côté de Mathéus en s’écriant :
Maître , j’abandonne tout pour vous suivre !
Mathéus, attendri par le vin blanc, se mit à verser de douces larmes. *
— Coucou Peter , s’écria-t-il , je te proclame à la
face du ciel mon premier disciple ! Tu seras la première pierre du nouvel édifice fondé sur les trois règnes de la nature. Tes paroles ont retenti dans . mon cœur ; je te reconnais digne de consacrer ta vie à cette noble cause.
Et il l’embrassa sur les deux joues.
Tous les paysans étaient émerveillés de ce spectacle; cependant, quand ils virent le ménétrier remettre son violon dans sa gibecière, un vague murmure s’éleva de toutes parts , et , sans leur respect pour Frantz Mathéus, ils se seraient emportés. Mais l’illustre philosophe se leva et leur dit :
— Mes enfants , nous avons passé bien des années ensemble; la plupart d’entre vous, je les ai vus grandir sous mes yeux , d’autres ont été mes amis. Vous le savez, j’ai fait pour vous tout ce que j’ai pu ; je n’ai jamais épargné mes peines pour vous rendre service, ni mes soins, ni ma petite fortune, fruit des pénibles travaux de mon père ! Aujourd’hui l’univers me réclame, je me dois à l’humanité; quittons-nous bons amis et pensez quelquefois à Frantz Mathéus, qui vous a tant aimés !
En prononçant ces derniers mots, les larmes étouffèrent sa voix, et il fallut le conduire jusqu’auprès de son cheval en le soutenant , tant le bonhomme était ému.
Tous pleuraient et regrettaient cet excellent médecin, le père des pauvres, le consolateur des malheureux. On le vit s’éloigner au petit pas , la tète inclinée dans ses mains ; personne ne disait une parole, ne poussait un cri, de crainte d’augmenter sa
douleur , et tous sentaient bien qu’ils faisaient une perte irréparable.
Coucou Peter, son chapeau sur l’oreille, sa gibecière en sautoir, le suivait, fier comme un coq; il .se tournait de temps en temps et semblait dire :
— Maintenant je me moque de vous, je suis prophète ! le prophète Coucou Peter, et houp et houp et houpsasa !
A voir Frantz Mathéus et son disciple descendre le petit sentier de la Steinbach, à travers les hauts sapins , on n’aurait jamais cm que ces deux hommes extraordinaires marchaient à la conquête du monde. Il est vrai que l’illustre philosophe, gravement assis sur Bruno , la tète haute et les jambes pendantes, avait quelque chose de majestueux, mais Coucou Peter ne ressemblait guère à un véritable prophète; sa figure joviale, son gros ventre et sa plume de coq, lui donnaient plutôt l’apparence d’un joyeux convive, qui nourrit des préjugés déplorables en faveur de la bonne chère, et qui ne songe pas aux conséquences désastreuses de ses appétits physiques.
Cette remarque ne laissa point d’inspirer de sérieuses réflexions à Mathéus, mais il se dit qu’en lui faisant suivre un régime psycologico-anthropo-zoologique , en l’engageant à se modérer , en le péné-
trant enfin des principes touchants de sa doctrine, il viendrait à bout de lui faire acquérir une physionomie plus convenable.
Coucou Peter envisageait 1’alTaire sous un autre point de vue.
— Vont-ils être étonnés de me voir prophète ! se disait-il. Ah! ah! ah! farceur de Coucou Peter, il n’en fait pas d’autres ! Où diable va-t-il pécher sa transformation des corps et sa pérégrination des âmes? je vous le demande un peu. L’almanach de Strasbourg en parlera l’an prochain, ça ne peut pas manquer ! On me verra sur la première page avec mon violon, et chacun pourra lire en grosses lettres:
« Coucou Peter, fils de Yokel Peter, de Lutzelstein, qui se met en route pour convertir l’univers. » Ah ! ah! ah! vas-tu t’en donner, farceur de prophète , vas-tu t’en donner! tu mangeras comme quatre, tu. boiras comme six et tu prêcheras l'abstinence aux autres ! Et qui sait ? sur tes vieux jours , tu pourras bien devenir grand rabbin de la pérégrination des âmes, tu dormiras dans un lit de plume, tu laisseras pousser ta barbe et tu mettras des lunettes sur ton nez ! Gueux de Coucou Peter, je n’aurais jamais cru que tu attraperais une aussi bonne place.
Pourtant, en dépit de lui-même, quelques doutes se présentaient encore à son esprit ; ces belles espérances lui paraissaient chanceuses, il prévoyait des anicroches et concevait de vagues appréhensions.
— Ditesdonc, maître Frantz, s’écria-t-il en allongeant le pas, la langue me démange depuis un quart
d’heure ; je voudrais bien vous demander quelque chose.
— Parle, mon garçon, répondit le bonhomme, ne te gêne pas. Est-ce que le doute ébranlerait déjà tes nobles résolutions ?
— Justement; ça me tracasse. Êtes-vous bien sûr de votre pérégrination desâmes, maître Frantz ? car, pour vous parler franchement, je ne me rappelle pas du tout d’avoir vécu avant de venir au monde !
— Comment, si j’en suis sûr? s’écria Mathéus ; crois-tu donc, malheureux, que je voudrais tromper le monde, jeter la désolation dans les familles, le trouble dans la cité, le désordre dans les consciences ?
— Je ne dis pas ça, monsieur le docteur, au contraire, je suis tout à fait pour la doctrine ; mais voyez-vous, il y en aura beaucoup d’autres qui ne voudront pas y croire et qui diront : « Que diable vient-il nous chanter avec ses âmes qui rentrent dans le corps des animaux... est-ce qu’il nous prend pour des bêtes ? Des âmes qui voyagent ! des âmes qui montent et qui descendent dans l’échelle des êtres ! des âmes qui vont à quatre pattes et qui poussent des feuilles ? Ah ! ah ! ah ! il est fou ce monsieur ! il est fou ! » Ce n’est pas moi qui dis ça, maître Frantz, ce sont les autres, vous comprenez? Moi je crois tout ; mais voyons un peu ce que vous leur répondrez. Voyons...
— Ce que je leur répondrai ? dit Mathéus tout pâle d’indignation.
L’ILLUSTRE DOCTEUR MÀTHEUS 35
— Oui, qu’est-ce que vous répondrez à ces impies... à ces rien qui vaille?
L’illustre philosophe s’était arrêté au milieu de la route ; il se dressa sur ses étriers et s’écria d’une voix éclatante :
— Misérables sophistes ! disciples de l’erreur et des fausses doctrines, vos détours captieux, vos subtilités scolastiques ne prévaudront point contre moi... En vain vous essayeriez d’obscurcir l’astre qui brille à la voûte des cieux; cet astre qui vous éclaire, qui vous réchauffe et féconde la nature !... malgré vos blasphèmes, malgré votre ingratitude, il • ne cessera point de prodiguer ses bienfaits !... Qu’aije besoin de voir cette âme qui m’inspire les plus nobles pensées? n’est-elle pas toujours présente dans mon être, n’est-elle point moi-même ? Retranchez ces bras, ces jambes, Frantz Mathéus en sera-t-il diminué au point de vue intellectuel et moral ? Non, le corps n’est que l’enveloppe, Pâme seule est éternelle!... Ah ! Coucou Peter, mets la main sur ton cœur, regarde en face cette voûte immense, image de grandeur et d’harmonie, et puis... ose nier l’Être des êtres, la cause première de cette magnifique création.
Pendant que Mathéus improvisait ce discours, Coucou Péter le regardait en clignant de l’œil d’un air malin :
— A la bonne heure, à la bonne heure, s’écriat-il, voilà comme il faudra parler aux paysans et tout ira bien.
— Tu crois donc à la pérégrination des âmes ?
— Oui, oui ! nous allons enfoncer tous les prédicateurs du pays ; il n’y en a pas un qui soit capable de pai ler aussi longtemps que vous sans reprendre haleine ; il faut que les autres se mouchent, qu’ils toussent de temps en temps pour rattraper le fil de leur histoire... mais vous... ça va tout seul ! c’est magnifique ! magnifique !
Ils arrivaient alors à l’embranchement des Trois- Fontaines, et Mathéus s’arrête
— Voici trois sentiers, dit-il ; la Providence, qui veille sans cesse sur le sort des grands hommes, va nous faire connaître celui qu’il faut suivre et nous inspirer une résolution, dont les conséquences sont incalculables pour le progrès des lumières et de la civilisation.
— Vous n’avez pas tort, illustre docteur Frantz, dit Coucou Peter, la Providence vient de me souffler à l’oreille que nous sommes aujourdhui à la Saint-Boni fa ce ; c’est -le jour où la mère Windling, la veuve de Windling l’aubergiste d’Oberbronn, tue un cochon gras tous les ans ; noùs arriverons pour manger du boudin et boire de la bière mousseuse.
— Mais nous ne pourrons pas commencer nos prédications ! s’écria Mathéus, indigné des tendances sensuelles de son disciple.
— Au contraire, tout cela peut très-bien aller ensemble, l’auberge delà mère Windling sera remplie de monde et nous prêcherons tout de suite.
— Tu crois qu’il y aura beaucoup de monde ?
— Sans doute, tout le village viendra manger des grillades.
— Eh bien ! allons à Oberbronn.
— Oui, s’écria le ménétrier, il faut obéir à la Providence.
Ils se mirent donc en marche, et, vers cinq heures du soir, l’illustre philosophe et son disciple débouchaient majestueusement dans Tunique rue d’Oberbronn.
L’animation du hameau réjouit Mathéus : car le bonhomme aimait surtout la vie champêtre ; ce parfum d’herbes et de fleurs qui imprègne l’air à l’époque de la fenaison ; les grandes voitures chargées qui stationnent sous les hautes lucarnes, tandis que les bœufs se reposent de leurs fatigues, que les bras s’allongent, pour recevoir les bottes de foin suspendues au bout de longues fourches luisantes, et que les faucheurs se couchent à l’ombre pour se rafraîchir; le tic-tac cadencé des batteurs en grange ; les tourbillons de poussière qui s’envolent des évents ; les éclats de rire des jeunes filles qui se roulent au grenier; les bonnes figures de vieillards, tètes blanches et osseuses qui s’inclinent aux fenêtres, le bonnet de coton sur leur crâne chauve ; les petites échappées de vue h l’intérieur des chaumières, où pendent les écheveaux de chanvre au-dessus de grands fourneaux de fonte, où 1er vieilles femmes chantent un vieil air à l’enfant qui s’endort ; les chiens qui se promènent et flairent le passant ; les cris des moineaux qui se dispersent sur les toits, ou viennent s’abattre avec audace dans les gerbes du hangar ; tout cela c’était la vie, le bonheur du docteur Frantz. Il se crut un instant de
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retour au Graufthal. Bruno lui-même relevait la tête, et des cris joyeux accueillaient Coucou Peter tout le long de la route.
— Hé ! voici Coucou Peter, il arrive pour manger du boudin... Ah! nous allons rire! Bonjour, Coucou Peter!...
— Bonjour, Karl! bonjour, Heinrich! bonjour, Christian, bonjour, bonjour!
11 distribuait des poignées de main à droite et à gauche ; mais tous les yeux se tournaient vers Mathéus, dont l’air grave, les beaux habits de drap et le gros cheval tout luisant de graisse, inspiraient le plus profond respect :
— C’est un curé ! c’est un ministre ! c’est un arracheur de dents! se disaient-ils entre eux.
On interrogeait Coucou Peter à voix basse, mais il n’avait pas le temps de répondre et se remettait à courir derrière le docteur.
Ils arrivèrent enfin au détour de la rue, et Frantz Mathéus conçut aussitôt les plus heureux présages, en découvrant l’auberge de la mère Windling; une jeune paysanne étendait justement la lessive autour du balcon de planches; entre les deux portes, on voyait un superbe cochon écartelé sur une large échelle et pourfendu depuis le cou jusqu’à la queue; c’était blanc, c’était rouge, c’était lavé, rasé, nettoyé; enfin, c’était ravissant; un gros chien de berger à longs poils gris recueillait quelques gouttes de sang sur le pavé ; les fenêtres de fornie antique; les peupliers qui s’effilent dans l’air ; l'immense toit de bardeaux abritant de ses ailes le bûcher, le pres-
L’ILLUSTRE DOCTEUR MÀTHEÜS
soir et la basse-cour, où caquetaient de jolies poulettes; le colombier, où perchaient, sur la petite fourche, deux magnifiques pigeons bleus, qui roucoulaient et faisaient la grosse gorge, tout donnait à l’auberge de la mère Windling une physionomie vraiment hospitalière.
— Hé! hé! hé! vous autres... Hans! Karl! Ludwig! voulez-vous bien sortir, paresseux! s’écria de loin le ménétrier. Quoi ! vous laissez à la porte le savant docteur Mathéus, mauvais gueux! N’avezvous pas de honte ?
La maison était remplie de son tapage, et l’on aurait cru qu’il venait d’arriver un contrôleur ambulant, un garde général, ou même un sous-préfet, tant il élevait la voix et se donnait des airs d’importance.
Nickel, le domestique, apparut tout effaré à la porte cochère, en s’écriant :
— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a donc pour faire tout ce bruit?
— Ce qu’il y a, malheureux? ne vois-tu pas l’illustre docteur Mathéus, l’inventeur de la pérégrination des âmes, qui attend que tu viennes lui tenir l’étrier? Allons! dépêche-toi... conduis le cheval à l’écurie; mais, je t’en préviens, j’aurai l’œil sur la mangeoire, et s’il y a seulement un brin de paille dans l’avoine, tu m’en réponds sur ta tète.
Alors Mathéus mit pied à terre, et le domestique s’empressa d’obéir.
L’illustre docteur ne savait pas que, pour entrer dans la grande salle, il fallait traverser la cuisine;
aussi fut-il agréablement surpris du spectacle qui s’offrit d’abord à ses regards... On était au milieu de la préparation des boudins ; le feu brillait sur Pâtre; les grands plats de l’étagère étincelaient comme des soleils ; le petit Michel tournait sa fourchette dans la marmite avec une régularité merveilleuse ; dame Catherina ■ Windling, les manches retroussées jusqu’aux coudes, en face du cuveau, tenait majestueusement la grande cuiller remplie de lait, de sang, d’oignons et de marjolaine hachée ; elle versait lentement, tandis que la grosse Soffayel, sa domestique, tenait le boyau bien ouvert, afin que cet agréable mélange pùt y entrer et le remplir convenablement.
Coucou Peter resta comme pétrifié devant ce délicieux tableau; il écarquillait les yeux, dilatait ses narines et respirait le parfum des casseroles. Enfin, d’une voix expressive, il s’écria :
— Grand Dieu! quelle noce nous allons faire ici! quelle noce!
Dame Catherina retourna la tète et jit une exclamation joyeuse :
— Ah! c’est toi, Coucou Peter, je t’attendais!... Tu ne manques jamais d’arriver pour les boudins.
— Le plus souvent que je manquerais d’arriver pour les boudins! Non! non! dame Catherina, je suis incapable d’une pareille ingratitude ; ils m’ont fait trop de bien pour que je puisse les oublier.
Puis, s’avançant d’un air grave, il prit la grande cuiller de bois, il la plongea dans le cuveau; et pen-
dant quelques secondes examina le mélange avec une attention vraiment psycologique.
Dame Catherina croisait ses bras rouges, et semblait attendre son jugement; au bout d’une minute il releva la tète, et dit :
— Dame Catherina, sauf votre respect, il faudrait encore un peu de lait là-dedans ; voyez-vous, il ne faut pas épargner le lait, c’est la délicatesse, c’est comme qui dirait l’àme du boudin.
— Voilà ce que j’avais déjà dit, s’écria la mère Windling; n’est-ce pas, Soffayel, que je t’avais dit qu'un peu de lait ne ferait pas de mal?
— Oui, dame Catherina, vous l’avez dit.
— Eh bien, maintenant j’en suis tout à fait sûre; va chercher le pot à la crème. Combien de cuillerées, penses-tu, Coucou Peter?
Le ménétrier examina de nouveau le mélange et répondit :
— Trois cuillerées, dame Catherina ; trois cuillerées bien mesurées ! et même, à votre place, moi j’en mettrais quatre.
— Nous en mettrons quatre, dit la bonne femme, c’est plus sûr.
En ce moment, elle aperçut Mathéus, spectateur impassible de ce conseil gastronomique.
— Ah! mon Dieu! fit-elle; je n’avais pas vu ce monsieur! Coucou Peter, est-ce que ce monsieur était avec toi?
— C’est mon ami, dit le ménétrier; le savant docteur Mathéus, du Graufthal, mon ami intime i Nous voyageons ensemble pour notre plaisir personnel
et pour répandre les lumières de la civilisation.
— Ah ! monsieur le docteur, dit la mère Windling, pardonnez-moi ; nous sommes dans les boudins jusque par-dessus la tète ! Entrez donc, entrez ! faites excuse !
' L’illustre philosophe faisait de grands saluts, comme pour répondre : « De rien, madame, de rien! » mais il pensait : « Cette femme est de la famille des gallinacées, espèce prolifique, naturellement voluptueuse et qui se nourrit bien ; ses yeux vifs, ses joues grasses et vermeilles et son nez légèrement retroussé, quoique gros, le prouvent suffisamment. »
Voilà ce que pensait l’illustre docteur, et certes il n’avait pas tort, car la mère Windling avait été une gaillarde dans son temps; on racontait sur son compte des histoires... des histoires... enfin des choses tout à fait extraordinaires... et même, malgré ses quarante ans, elle avait encore des yeux très-agréables.
Mathcus entra dans la grande salle et s’assit au bout de la table de sapin, en se livrant à ces réflexions judicieuses, tandis que Coucou Peter rinçait les verres et donnait l’ordre à SofTayel, d’aller chercher une bouteille de wolxheim pour rafraîchir l’illustre docteur.
Dès que la servante fut descendue à la cave, dame Catherina s’approcha du ménétrier, et lui posant la main sur l’épaule :
— Coucou Peter, dit-elle à voix basse, ce monsieur, c’est ton ami?
— Mon ami intime, dame Catherina.
— lin bel homme ! ficelle en le regardant dans le blanc des yeux.
• — Eh ! eh ! fit Coucou Peter en la fixant de même avec un sourire étrange, vous trouvez, dame Catherina ?
— Oui, je trouve... un homme, un homme comme il faut.
— Hé! hé! reprit Coucou Peter, je crois bien; un homme qui a des terres au soleil, un savant, un médecin très comme il faut !
— Un médecin, un homme qui a des terres... répéta dame Catherina. Tu ne me dis pas tout, Peter, je le vois dans ta figure. Pourquoi vient-il ici?
— Hé ! dit Coucou Peter en clignant des yeux, vous êtes maligne, dame Catherina, vous voyez les choses de loin... hé ! hé! hé! si j’osais tout dire... mais il y a des choses...
Puis essuyant les verres.
— Dites donc, dame Catherina, est-ce que le meunier Tapihans vient toujours vous voir?
— Tapihans ! s’écria la mère Windling, ne m’en parle pas ! je me moque bien de lui, il voudrait épouser ma maison, mon jardin, mes vingt-cinq arpents de prés, le ladre !
— Ce n’est pas l’homme qu’il vous faut, reprit le ménétrier, croyez-moi, c’est...
La grosse Soffayel montait alors l’escalier de la cave et dame Catherina paraissait rayonnante.
— Bien, c’est bien, dit-elle en prenant la bouteille, je vais servir ce monsieur moi-même... Va
Vi L'ILLUSTRE DOCTEUR MATHEUS
Soffayel... mets quatre bonnes cuillerées de crème dans le cuveau. Coucou Peter, regarde un peu si je n'ai rien dans la figure; est-ce que mes cheveux sont défaits?
— Vous êtes fraîche comme une rose, dame Catherina.
— Tu trouves?
— Oui, et vous avez une odeur de fraise très-appétissante.
— Tiens, c’est drôle, fit-elle.
Alors la mère Windling s’essuya proprement les bras avec la serviette pendue derrière la porte, elle prit la bouteille et entra dans la salle, en sautillant sur la pointe des pieds comme une jeune fille.
Frantz Mathéus était assis près d’une fenêtre ouverte ; il regardait travailler les abeilles du vieux Baumgarten, dont le rucher se trouvait en face ; de grandes nappes de soleil tombaient à travers les rosiers en fleurs; et l’illustre philosophe, perdu dans une douce rêverie ; écoutait le vague bourdonnement des insectes qui s’élèvent à la chute du jour.
Kn ce moment la mère Windling entra ; derrière elle marchait Coucou Peter tout joyeux, avec les trois verres dans ses doigts...
— Mettez-vous à votre aise, docteur Mathéus, s’écria-t-il; vous êtes fatigué, il fait chaud, donnezmoi votre grosse capote, que je la pende h ce clou.
— Oui! oui, dit la bonne femme, ne vous gênez pas, monsieur, faites comme chez vous. Coucou Peter m’a dit votre nom; on connaît bien le docteur
Mathéus dans ce pays; c’est un grand honneur de le recevoir dans notre maison.
Mathéus, touché d’un si gracieux accueil, leva les \ eux en rougissant et répondit:
— Vous êtes bien bonne, ma chère dame; je regrette de n’avoir pas emporté un exemplaire de Y Anthropo-zoologie... pour vous en faire hommage et vous témoigner ma reconnaissance.
— Oh! nous aimons les gens d’esprit, s’écria la mère Windling... Oui, j’aime les hommes comme il faut !
En prononçant ces paroles, elle le regardait d’un air si tendre, que le bonhomme en était tout embarrassé.
— Ce n’est pas un Tapihans, un homme de rien, un meunier, reprit-elle, qui nous ferait tant de plaisir à voir... Mais voyez les méchantes langues de ce village; on fait courir le bruit que nous allons nous marier ensemble, parce qu’il vient prendre sa choppe ici tous les soirs. Ah ! Dieu me préserve de vouloir d’un homme qui n’a plus que le souffle : c’est bien assez d’étre veuve une fois !
— Je n’en doute pas, dit Mathéus, je n’en doute pas!... Soyez convaincue que ces rumeurs n'ont aucune influence sur moi ; ce serait contraire k mes principes philosophiques...
Alors le ménétrier emplit les verres en s’écriant...
— Allons, dame Catherina, il faut trinquer avec le docteur; à votre santé, docteur Frantzl...
La mère Windling ne dédaignait pas le wolxheim;
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elle but a la santé du docteur Mathéus, comme un véritable hussard, puis elle le débarrassa sans façon de sa grande capote, et la suspendit, avec son large feutre, h l’un des clous de la muraille.
— Il faut être à son aise, disait-elle, je vois bien que vous vous gênez, moi je suis toute ronde! Allons, Coucou Peter, encore un coup, et puis je retourne à ma cuisine préparer votre souper. Ah çà, monsieur le docteur, il faut me dire ce que vous aimez; qu’est-ce qui peut vous être agréable, un rôti, une fricassée de poulet ?
— Madame, répondit Mathéus, je vous assure que je n’ai pas de préférence,
— Non! non! ce n’est pas ça; vous devez avoir du goût pour quelque chose...
Coucou Peter lui fit signe des yeux, comme pour la prévenir qu’il connaissait le plat favori du docteur.
— Allons, dit la bonne femme, nous arrangerons tout pour le mieux.
Là-dessus, elle vida son verre d’un trait, adressa un sourire à Mathéus et sortit en promettant d’être bientôt de retour. Coucou Peter la suivit afin de faire préparer convenablement un plat de küchlen, dont il était très friand, et qu’il supposait dévoir plaire à l’illustre philosophe, et Frantz Mathéus, dans un calme délicieux, resta près de la fenêtre. Il entendait la voix de la mère Windling donner des ordres, le remue-ménage de la cuisine, les allées, les venues; il attribuait cette empressement au bruit qu’avait déjà fait son magnifique ouvrage dans le
L’ILLUSTRE DOCTEUR MÀTHEUS 47
monde, et se félicitait de la généreuse résolution qu’il avait prise d’éclairer l’univers.
Il était nuit lorsque dame Catherina, fraîche, accorte et souriante, reparut dans la grande salle, avec le magnifique chandelier de cuivre, étincelant comme de l’or.
L'illustre docteur Mathéus, en attendant l’arrivée des paysans, vidait la bouteille de wolxheim et méditait un superbe discours, établi sur les principes judicieux du sage Aristote ; mais l’arrivée de la mère Windling changea tout à coup la direction de ses pensées entraînantes et lumineuses.
Elle avait mis sa belle jupe à grands ramages, son petit fichu de soie rouge, et sa cornette des dimanches, à grands rubans de moire déployés comme les ailes d’un papillon.
L’illustre philosophe fut ébltfui, il contemplait en silence les bras dodus, la gorge bien arrondie, les yeux vifs et la prestesse vraiment agaçante de la veuve.
Dame Catherina découvrit aussitôt cette expression admirative dans les yeux humides du bonhomme, et ses grosses lèvres vermeilles s’arquèrent par un doux sourire.
— Je vous ai fait attendre bien longtemps, mon-
sieur le docteur, lui dit-elle en déployant une nappe blanche au bout de la table; oui, bien longtemps, reprit-elle avec un regard moelleux qui pénétra jusqu’au fond de l’àme pudibonde de Mathéus.
— Prends garde, Frantz!... prends garde, se ditil; souviens-toi de ta haute mission, et ne te laisse pas charmer par cette créature séduisante !
Mais il sentait un espèce de frisson indéfinissable s lui descendre le long de l’échine et baissait les paupières malgré lui-même.
Dame Catherina était radieuse.
— Comme il est timide ! se disait-elle ; comme il rougit!... Ah! si je pouvais lui donner un peu de courage!... C’est égal, il est encore vert, cet hommelà, il est bien bâti!... Allons ! allons! tout va bien.
En ce moment, Coucou Peter entra en poussant un long éclat de rire ; il apportait les boudins fumants dans un grand plat de faïence, et jamais on n’avait vu une figure plus joyeuse...
— Ah! docteur Frantz, s’écria-t-il, ah! docteur Frantz, quelle odeur ! quel goût ! C’est tout sang, tout lard et tout crème!... Figurez-vous, papa Mathéus, que j’en ai déjà goûté une demi-aune... eli bien ! ça n’a fait que m’ouvrir l’appétit !
Ce disant, il déposa son grand plat sur la table avec un air d’adoration ; il s’étendit tout au large contre le mur, défit sa cravate, ouvrit sa camisole, lâcha trois boutons de ses culottes pour être bien à l’aise et exhala un profond soupir.
La grosse Soffayel le suivait avec les assiettes, les couverts et un grand pain de méteil fraîchement
sorti du four ; elle disposa le tout dans un ordre convenable, et Coucou Peter, s’armant du grand couteau à manche de corne, s’écria :
— Allons, la mère Windling, asseyez-vous près du docteur !... Ah !.. . ah ! ... ah !... la bonne rencontre !...
Puis il retroussa ses manches, taillada le boudin, et levant un tronçon au bout de sa longue fourchette, il le plaça sur l’assiette de Mathéus :
— Maître Frantz, dit-iT, introduisez-moi ça dans votre organisme, et puis vous m’en donnerez des nouvelles !...
Au même instant il s’aperçut que la bouteille était vide et fit une exclamation de surprise :
— Sofïayel,nesais-tu pasquele boudin aime à nager?
La servante, toute honteuse de soh oubli , s’empressa de courir à la cave ; mais dans la cuisine elle rencontra le meunier Tapihans et lui dit d’un ton moqueur :
— Ah! ah! pauvre Tapihans, pauvre Tapihans!
le coucou chante k la maison; tu ferais mieux d’aller chercher un autre nid!...
Presque aussitôt Tapihans, pâle et jaune comme un jocrisse, le nez pointu, les oreilles longues, le bonnet de coton au sommet de la tête, le pompon au milieu du dos et les mains dans les poches de sa petite veste grise, parut sur le seuil. ;
— Eh! c’est toi, Tapihans, s’écria Coucou Peter... Tiens! tiens! tu arrivesbien pour nous voir manger.
Le petit homme s’avança jusqu’au milieu de la salle, regarda quelques secondes les convives, et surtout l’illustre docteur ainsi que la veuve, qui ne
daignait même pas tourner la tète ; son nez semblait grandir à vue d’œil; puis, desserrant les lèvres, il dit :
— Bonsoir, dame Catherina!
— Bonsoir, répondit la grosse mère en avalant un morceau de boudin.
Le meunier» ne bougea point de place et fixa de nouveau le docteur, qui le regardait aussi en songeant : « Cet homme ne peut appartenir qu’à l’espèce des renards, race pillarde et naturellement peu délicate ; de plus, il est attaqué d’un ver rongeur; son teint pâle, ses pommettes saillantes, ses yeux vifs sont de mauvais signes. »
Après ces observations: il but un verre de volxheim qui lui parut délicieux.
— Hé! tu n’es pas encore marié, Tapihans? s’écria Coucou Peter entre deux bouchées.
Le petit homme ne répondit pas, seulement ses lèvres se pincèrent davantage.
— Encore un morceau de boudin, monsieur le "‘‘“'docteur, dit la veuve avec un tendre regard... encore un morceau.
— Vous êtes bien bonne, ma chère dame, répondit l’illustre philosophe, visiblement ému des attentions délicates et des prévenances de cette excellente créature.
En effet , dame Catherina remplissait son verre, elle le flattait du regard, et de temps en temps, lui posantla main sur le genou, s’inclinait vers lui pour lui dire à voix basse :
— Ah ! docteur Frantz... que je suis donc heureuse de vous connaître!
A quoi le bonhomme répondais :
— Et moi donc, ma chère dame ! croyez que je suis bien sensible à votre hospitalité cordiale; vraiment vous êtes bonne, et si je puis contribuer à votre perfectionnement, ce sera de grand cœur.
Ces petites conversations à part faisaient blêmir Tapihans ; à la fin il quitta sa place et fut s’asseoir dans un coin de la salle près du fourneau : il frappa sur la table en criant d’une voix grêle :
— Une chopine !
— Soffayel , va chercher une chopine de vin . à cet homme, dit la veuve avec indifférence.
— A cet homme ! répéta le meunier ; est-ce de moi qu’on parle, mère Windling? A cet homme!... Hier vous m’appeliez Tapihans ; est-ce que vous ne me connaissez plus, par hasard ?
— Je t’appellerai Tapihans tant que tu voudras, répondit brusquement dame Catherina, mais laissemoi tranquille.
M. Tapihans ne dit plus rien ; il but coup sur coup trois chopines; en frappant sur la table il criait :
— Encore une, encore une et vite !
— Dis donc, vieux, reprit Coucou Peter en élevant la voix, décidément tu n’es pas encore marié?
— Que veux-tu, Coucou Peter, répondit lè meunier avec un sourire amer, nous ne pouvons pas courir le pays, comme des va-nu-pieds qui n’ont rien à manger chez eux ; il faut soigner notre bien,
surveiller notre avoir, labourer nos terres, rentrer nos récoltes; il faut trouver une femme chez nous ; mais les femmes aiment beaucoup mieux se jeter à la tête du premier vagabond qui passe ; des gens qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, ou que l’on connaît trop bien ; des individus qui se remplissent la panse aux dépens du pauvre monde et qui soufflent dans une clarinette pour payer leur écot. — Tu comprends ça, mon ami Coucou Peter ; nous sommes bien à plaindre, mais nous avons la consolation de pouvoir dire : « Voici mon pré ! voilà mon moulin ! voilà ma vigne ! »
Coucou Peter, d’abord interloqué, reprit bientôt son aplomb ordinaire et répondit :
— Des prés, des moulins, des vignes! c’est bon, Tapihans... c’est très-bon; mais ce n’est pas tout; il faut encore une figure présentable ; on épouse des figures ; on les aime grasses, vermeilles , fraîches ; quelque chose dans mon genre, fit-il en se caressant les joues et en roulant de gros yeux moqueurs... Que diable, on n’a pas toujours des moulins devant le nez !
— Ah ! ah ! ah ! gros farceur, dit la mère W indling en lui frappant sur l’épaule... tu me fais rire!...
En ce moment Mathéus, qui venait de terminer son repas, but encore un verre de wolxheim à petites gorgées, s’essuya la bouche et se tourna lentement vers Tapihans.
— Mon ami, lui dit-il, faites-bien attention à ce que je vous dis; ce ne sont pas les prés, les jardins,
L'ILLUSTRE DOCTEUR MATBEUS 53
les maisons qu’il faut considérer lorsqu’on se marie ; ce sont les races, c’est-à-dire les familles carnivores, frugivores, herbivores , granivores , insectivores, omnivores ou autres qu’il serait trop long de mentionner ici, mais dont il faut cependant tenir compte dans l’usage de la vie. Voyez : les pigeons ne. s’accouplent pas avec les buses, les renards avec les chats, les chèvres avec les oiseaux ; eh bien ! il doit en être de même pour les hommes, car si vous considérez la chose au point dente psycologico -anthropo-zoologique, le seul vrai, parce qu’il est le seul universel, vous reconnaîtrez qu’il y a autant d’espèces d’hommes que d’espèces animales ; c’est tout simple : nous venons tous d’un animal, ainsi que je le démontre au chapitre vingt-troisième du huitième volume de ma Palingcmsie ; lisez cet ouvrage et vous en serez convaincu. Or donc, il faut allier les races avec une judicieuse attention ; c’est même la mission spéciale de l’humanité, laquelle est le rendez-vous général,. la fusion de tous les types, soumis à uné force nouvelle que je nomme volonté. Procédons toujours par analogie ; la race des chevrettes et celle des lièvres, par exemple, peuvent former un heureux mélange, tandis que la race des loups et celle des moutons ne peuvent produire qu’une espèce de monstres à la fois stupides et féroces, lâches et cruels ! Hélas ! combien ne voyonsnous pas de ces tristes alliances dans le monde ! on ne consulte que la fortune aujourd’hui, et l’on a bien tort !
Maintenant pour ce qui vous concerne en parti—
5i L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEUS
culier, mon ami, je ne vous conseille pas le mariage... Votre santé...
Mais Tapihans, pâle de colère, ne le laissa pas achever.
— Quoi, chien... tu dis que je ressemble à un loup! hurla-t-il, tu dis...
Et, plein de fureur, il lança sa chope contre Mathéus de toutes ses forces... Heureusement l’illustre philosophe, avec sa prudence habituelle, fit un brusque mouvement, de sorte que la chope tomba d’aplomb sur l’estomac de Coucou Peter, qui poussa un gémissement lugubre.
Avant que Mathéus fût revenu de sa stupeur, Tapihans avait ouvert la porte et s’était enfui... Dame Catherina venait de saisir un manche à balai, et, debout sur le seuil, on l’entendait crier dans la rue :
— Ah gredin!... ah mauvais gueux! reviens donc si tu l’oses... Ah ! misérable ! affronter d’honnêtes gens, dans mon auberge ! A-t-on jamais vu un pendard de cette espèce!...
Puis elle rentra, courut à Mathéus, lui fit prendre un verre de vin, elle lui mit de l’eau fraîche sur les tempes et le consola de toutes les manières.
Coucou Peter soupirait et criait d’un accent plaintif :
— Mon organisme est bien malade... bien malade ! Soffayel, ma chère Soffayel, cours remplir la bouteille ou je tombe en faiblesse!...
Au bout d’un quart d’heure, Mathéus revint à lui et balbutia :
— Cet homme appartient évidemment à la race
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHECS 55
carnassière; il est capable de rentrer avec une hache, une faulx ou tout autre instrument de ce genre!...
— Ah ! qu’il revienne, s’écria la grosse veuve en fermant le poing d’un air menaçant... qu’il revienne!...
Mais elle avait beau dire, Frantz Mathéus tournait sans cesse les yeux vers la porte, et la peur naturelle à son espèce timide l’empêchait de voir les agaceries de dame Catherina.
Coucou Peter, n’ayant plus aucun prétexte pour faire remplir de nouveau la bouteille, et se sentant mal au ventre, proposa d’aller se coucher .. Tout le monde fut de son avis, car il se faisait tard, les vitres de la grande salle étaient toutes noires, et l’on n’entendait plus le moindre bruit au dehors.
C’est pourquoi la mère Windling prit le chandelier sur la table, dit à Soffayel de pousser les verroux, et pria Mathéus de vouloir bien la suivre.
Ils montèrent l’escalier tournant au fond de la cuisine, et partout Mathéus dut reconnaître l’ordre et la sage économie ; de grandes armoires encombraient les corridors, et dans ces armoires, que dame Catherina avait eu soin d’ouvrir, on voyait de hautes piles de linge soigneusement plié, des nappes à filet rouge, des serviettes, du chanvre et du lin... Plus loin, le grain étendu dans de grandes salles prenait l’air; ici le trèfle, le colza, la luzerne... ailleurs le blé, l'orge, l’avoine ; c’était un véritable grenier d’abondance.
Enfin la mère Windling le conduisit dans une
56 L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
vaste chambre bien meublée ; on y voyait deux commodes chargées de magnifiques faïences de Lunéville et de verreTies de Walehristhâl.
Il y avait aussi un lit à baldaquin haut comme la tour de Babel, et deux belles glaces de Saint-Quirin. — Alors, lançant un dernier regard à Mathéus et lui pressant la main d’un air timide :
— Dormez bien, monsieur le docteur, dit-elle en baissant les yeux... et ne faites pas de mauvais rêves... Elle sourit et contempla le bonhomme encore quelques secondes, puis elle referma la porte et laissa l’illustre philosophe.
Coucou Peter, selon son habitude, était allé se coucher dans la grange.
Cette nuit-là Frantz Mathéus ne put fermer l’œil ; il se retournait saps cesse avec un noble enthousiasme dans son lit de plumes, et poussait des exclamations de triomphe ; sa fuite héroïque du Graufthal, la conversion miraculeuse de Coucou Peter, l’accueil hospitalier de la mère Windling lui trottaient dans la tète ; il n’éprouvait pas le besoin de dormir ; au contraire, jamais son esprit n’avait été plus vif, plus lucide, plus pénétrant ; mais la chaleur excessive de son lit le faisait suer à grosses gouttes; c’est pourquoi, vers le matin, il s’habilla
et descendit tout doucement dans la cour pour respirer.
Tout était silencieux, le soleil éclairait à peine la cime des plus hauts peupliers ; un calme profond régnait dans l’air ; Mathéus, assis sur la margelle de la cave, contemplait dans un muet recueillement, l’ensemble de cette demeure rustique et le repos de la nature.
Ces grands toits moussus, ces longues poutres croisées par l’industrie de l’homme, ces hauts pignons, ces lucarnes sombres ; au fond, la petite porte du jardin ouverte sur la campagne, où commençaient h pâlir les ténèbres ; les formes vagues, indécises des arbres dans le crépuscule, tout portait l’illustre philosophe aux plus agréables rêveries.
Peu h peu le jour descendit des toits, et les ombres s’allongèrent dans la cour; puis au loin... bien loin, Mathéus entendit une alouette qui chantait; puis un coq passa la tête par la lucarne du poulailler, fit un pas, déploya ses ailes brillantes pour y laisser pénétrer l’air frais du matin : un frisson de bonheur souleva toutes ses plumes ; il enfla sa poitrine et lança dans l’espace un cri perçant, aigu, prolongé, qui s’étendit jusque dans les forêts environnantes. Les poulettes frileuses s’avançaient timidement au bord de l’échelle, s’appelant l’une l’autre, sautant d’échelon en échelon, se peignant du bec, caquetant et riant à leur manière ; elles 'se répandirent le long des murs, et saisirent à la hâte les vermisseaux qui humaient la rosée ; les
58 L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
jugeons ne tardèrent pas à décrire un largo circuit sur la cour ; enfin les vifs rayons du soleil se glissèrent dans les étables, une brebis bêla lentement, toutes les autres lui répondirent, et Mathéus ouvrit un volet pour donner de l’air à ces pauvres animaux. Un spectacle ravissant épanouit alors le cœur du bonhomme : le jour pénétrait en longues traînées d’or au milieu des ombres tremblottantes, effleurant les poutres noires, les harnois suspendus à la muraille, les crèches hérissées de fourrage. Rien de paisible comme ce tableau: les grands bœufs, la paupière à demi close, la tête appesantie, les genoux ployés sous le poitrail, sommeillaient encore ; mais la belle génisse blanche était déjà toute éveillée ; elle posait son museau bleuâtre, où perlait une brillante moiteur, sur la croupe de la vache laitière, et regardait Slathéus de ses grands yeux surpris comme pour dire: Que nous veut donc celuilà? je ne l’ai jamais vu.
Il y avait aussi le cheval de labour qui semblait bien las, bien abattu, ce qui ne l’empêchait pas de tirer de temps en temps, une longue mèche de trèfle qu’il mâchait pour l’amour de Dieu ; la petite chevrette noire se dressait sur le râtelier pour atteindre une touffe d’herbe encore fraîche ; mais ce qui frappa surtout l’illustre docteur, ce fut le magnifique taureau du Glaan, l’orgueil et la gloire de la mère Windling.
Il ne pouvait se lasser d’admirer cette tète large et crépue comme la souche d’un vieux chêne, ces cornes luisantes et courtes comme des coins de fer, ce
fanon souple et moelleux, qui de la lèvre inférieure flottait jusqu’aux genoux.
— O noble et sublime animal, se disait-il d’un accent attendri, tu ne saurais t’imaginer combien ta vue m’inspire de pensées profondes et judicieuses ! Non, tu n’as pas encore atteint le développement intellectuel et moral qui pourrait t’élever à la hauteur d’un sentiment psycho-anthropo-zoologique; mais tes formes n’en sont pas moins .merveilleuses ; elles attestent, par leur ensemble harmonieux, la grandeur de la nature ; car, quoi qu’en disent les matérialistes, êtres dépourvus de toute saine logique et de raisonnement suivi, cela ne s’est pas fait dans un seuljour; il a fallu des milliers de siècle pour t’amener h ce
degré de perfection esthétique Oui, le passage
de la forme minérale k la forme végétale, de la forme végétale à la forme animale, est incommensurable, sans parler des intermédiaires: car de l’état de chardon k celui de chêne, et de l’état d’huître k celui de taureau, la distance est prodigieuse. Aussi Frantz Mathéus admire en toi cette force intérieure que l’on appelle Dieu, âme, vie ou de tout autre nom, et qui travaille sans cesse au perfectionnement des types et au développement de l’individualité dans la matière.
Alors il se tut et resta plongé dans une muette extase.
Or, tandis que Mathéus s’adressait k haute voix ces réflexions, la planche du soupirail par où l’on jette le fourrage aux bestiaux glissait tout doucement dans sa rainure , et la tète joufflue de Coucou
Peter s’inclinait au dehors. 11 est facile de concevoir la surprise du ménétrier, lorsqu’il vit son illustre maître harranguer un taureau.
— Tiens ! tiens ! se dit-il, je crois qu’il veut le convertir?
En même temps une idée singulière lui passapar l’esprit :
« Ah! ah! ce sera drôle, fit-il.... Attends, attends, le taureau va te répondre ! »
Puis il joignit les mains dpvant sa bouche et s’écria :
— Oh ! oh ! oh ! grand docteur Mathéus... je suis bien.... bien malheureux !
Aces mots T illustre philosophe recula tout épouvanté.
— Qu’est-ce? balbutia-t-il, en promenant des yeux ébahis autour de lui. Quoi.... Qu’est-ce que j’entends ?
Mais il ne put rien voir ; la tôte de Coucou Peter était cachée par une botte de paille dans la crèche, et cet excellent disciple riait, riait à s’en tordre les côtes. Enfin il reprit en mugissant :
— Oh ! oh! oh! je suis bien malheureux... J’étais le grand Nabuchodonosor, je ne pensais qu’à boire, à manger, et voilà que j’ai perdu ma place dans l’échelle des êtres ! Oh ! oh ! oh ! je suis bien malheureux !
Mais l’illustre docteur, d’abord tout interdit, reconnût la voix du ménétrier.
— Coucou Peter, s’écria-t-il, oses-tu bien profaner la plus sublime philosophie? Me crois-tu
donc assez simple pour ajouter foi à de vaines illusions ?
Coucou Peter sortit alors de la grange en poussant de grands éclats de rire :
— Ah ! ah ! ah ! docteur Frantz , s’écria-t-il, quelle farce ! quelle bonne farce! Que voulez-vous? ' quand je vous ai vu parler à ce bœuf, ça m’a donné l’idée de rire un peu.
Mathéus lui-même ne put s’empêcher de rire, car il avait été d’abord tout saisi.
— Je savais bien, dit-il, que les âmes ne peuvent pas rétrograder d’un règne dans l’autre ; c’est impossible, c’est contraire au système; aussi ma surprise était grande, c’est même ce qui m’a fait découvrir ta supercherie; l’àme humaine ne peut exister dans le corps d’un animal; elle ne trouverait pas une place suffisante au cerveau.
Alors le bonhomme s’égaya longtemps de sa première surprise, et Coucou Peter se tenait le ventre, n’en pouvant plus.
Ils riaient encore, lorsque la mère Windling, en petite jupe de laine rayée de rouge , les bras nus jusqu’aux coudes, toujours fraîche et pleine de grâce, ouvrit la porte de la cour et descendit le petit escalier.
Elle venait donner à manger aux poules; son tablier était rempli de pois, de millet et de toutes sortes de grains.
— Eh ! bonjour, monsieur le docteur, fit-elle en apercevant Mathéus ; déjà levé de si bonne heure ! Avez-vous bien passé la nuit?
— Très-bien, ma chère dame, très-bien, répondit le bonhomme avec empressement.
— Eh! dites donc, dame Catherin», interrompit le ménétrier, je vais allumer le feu dans la cuisine.
— Oui, va, Coucou Peter, je reviens tout de ' suite... Vous allez voir, monsieur le docteur, les belles poules. C’est une vraie bénédiction... Pi pi! pi pi!... J’en ai trois qui pondent tous les jours, et des œufs!... Pi pi! pi pi!... des œufs gros comme le poing... Pi pi pi! pi pi pi !
Et les poules de s’élancer, les canards d’accourir, les oies d’étendre leurs ailes, et toute la volaille de caqueter, de crier, de glousser; il en sortait de partout : des huppées, des pattues, des grandes et des petites, des noires et des blanches, des jaunes et des rousses ; et tout cela se poussait, sautait, voletait k faire plaisir.
— Oh! que c’est beau! murmurait l’illustre philosophe. Oh ! nature, nature, mère féconde ? déesse aux riches mamelles! animation! souffle divin ! Ta richesse et ta variété n’ont point de bornes!
La mère Windling piaffait, se rengorgeait et souriait, s’attribuant la meilleure part de ces éloges.
— N’est-ce pas, disait-elle, que mes poules sont grasses et bien nourries? Je leur donne tout ce qu’il y a de mieux. Voyez la grande blanche, depuis trois semaines elle pond tous les jours. Et la grise, là-bas, avec des plumes jaunes près des yeux, c’est un trésor pour le ménage; figurez-vous que je l’ai vue pondre deux fois dans un jour... un œuf le matin, l’autre le soir... encore elle en cache!... Et ce petit
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS «5
coq noir, un vrai diable ! il a déjà plumé le grand avant-hier, à cause de la petite rousse que voilà, une vraie pie-grièche qui les agace ! Je parie qu’ils vont s’empoigner aux cheveux... Eh! eh! je le disais bien!... Ah! les gueux! voulez-vous, voulezvous bien finir!... Ah! les vauriens!... CanaiHes d’hommes, ils n’en font pas d’autres ! A-t-on jamais vu...
Mais elle avait beau crier, les deux rivaux étaient aux prises, bec contre bec, la crinière hérissée,sautant l’un par-dessus l’autre, cherchant à se saisir au vif, tournoyant, voltigeant , se poursuivant avec une fureur incroyable ; heureusement une nouvelle poignée de grains leur üt suspendre la bataille.
— C’est étrange , murmurait Mathéus, cette espèce des gallinacées si timide, est parfois animée des instincts les plus féroces ! Ce que peut la jalousie, passion furibonde et sanguinaire !
La mère Windling le regardait du coin de l’œil et se disait : « Pauvre cher homme, tu penses à Tapihans!... Mais tu n’as rien à craindre... Non! non ! c’est un trop vilain coq pour entrer à la maison. » Enfin elle vida son tablier, et regardant Mathéus avec un tendre sourire :
— Est-ce que monsieur le docteur aimeles œufs? demanda-t-elle.
— Beaucoup, ma'chère dame, surtout à la coque, c’est une nourriture saine et délicate.-
— Eh bien ! nous allons lever les œufs tout de suite ; il doit y en avoir assez pour votre déjeuner.
Alors elle grimpa l’échelle sans façon, et quoique
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l’illustre philosophe eût détourné la tête rapidement, il entrevit les bas bleus de la grosse mère, qui dessinaient ses mollets d’une manière très-vigoureuse.
Dame Catherina se glissa dans le poulailler par la porte du hangar, et reparut toute rayonnante, avee une douzaine d’œufs qu’elle montrait d’un air de triomphe.
— Eh ! regardez-moi ça, fit-elle debout sur la poutre... Eh bien, j’en ai tous les jours autant... Quels œufs ! Pas une poule du village n’en pond d’aussi beaux... Aidez-moi, monsieur le docteur... aidez-moi : je n’ose pas descendre.
11 fallut que le bonhomme tint le pied de l’échelle et prêtât les mains à dame Catherina, qui riait, faisait l’effrayée et paraissait tout à son aise : Mathéus était rouge comme une framboise.
— Merci, monsieur le docteur , dit-elle. Je suis sûre que la blanche a pondu derrière le bûcher; j’ai vu l’œuf de là-haut sur quelques brins de paille. Nous allons envoyer Nickel pour le lever.
Elle prit alors le bras de l’illustre docteur et ils entrèrent ainsi dans la maison.
Lorsque dame Catherina et Mathéus parurent dans la cuisine, Coucou Peter, assis sur un escabeau devant l’àtre, soufflait de toutes ses forces dans un long tube de fer pour animer le feu ; les charbons flambaient, les sarments pétillaient, l’eau bouillonnait dans la marmite, une magnifique côtelette rôtissait sur le gril et répandait une odeur trèsagréable.
La mère Windling s’arrêta sur le seuil en s’écriant :
— Ah ! gueux de Coucou Peter, je voudrais bien savoir où tu as pris cette côtelette !
Coucou Peter, sans se déranger, indiqua la grande armoire de chêne, .
— Il est comme un chat, il voit tout... Mais je croyais avoir mis la cléf dans ma poche.
— Gardez votre clef, dame Catherina, dit le ménétrier d’un air grave; moi, je n’en ai pas besoin : avec un brin de paille j’ouvre tous les crochets du monde.
— Ah ! le coquin, il finira par les galères, dit la bonne femme en riant.
Mathéus voulut faire des remontrances h son disciple, mais Coucou Peter l’interrompit.
— Maître Frantz, dit-il, j’aime les côtelettes... Ça n’est pas contraire au système, d’aimer les côtelettes... Tout ce qui n’est pas défendu doit être permis, n’est-ce pas, dame Catherina?
— Mais oui... Tu as toujours le dernier mot, c’est connu !... Allons, ôte-toi de là que je fasse bouillir les œufs... Si monsieur le docteur veut entrer dans la salle, je viens tout de suite ; le temps de réciter un Pater, et tout sera prêt... Et toi. Coucou Peter, tu peux aller abreuver le cheval de monsieur le docteur; Nickel est sorti ce matin pour détourner l’eau sur le grand pré.
— Avec plaisir, la mère, avec plaisir.
Le ménétrier sortit, et l’illustre philosophe entra dans la salle.
Jamais Frantz Mathéus ne s’était senti plus calme, plus heureux, plus content de lui-même et de la nature; le grand air avait développé son appétit; il entendait le feu pétiller sur l’àtre, le chat miauler sous la tahle, et dame Catherina balayer le devant de sa porte, en fredonnant le vieux refrain de Karl Ritter : Aimez-moi , je vous aimerai! je vous aimerai! je vous aimerai! Tantôt il contemplait l’antique horloge de Nuremberg, toute jaune, toute vermoulue, avec son cadran de faïence peint de fleurs brillantes, et son coucou de bois qui chantait l’heure, et l’illustre philosophe ne se lassait pas d’admirer cet ingénieux mécanisme; tantôt il s’arrêtait devant une fenêtre, et promenait ses regards éblouis sur la petite place d’Überbronn.
Là, tout autour de l’auge verdâtre, oô tombait un filet d’eau limpide à travers une longue poutre rongée par la mousse, étaient réunies les jeunes filles du village, en manches de chemise, en petites jupes, les jambes et les pieds nus. Elles battaient leur linge, elles criaient, elles s’appelaient l’une l’autre, elles causaient bruyamment, et le bonhomme souriait de leurs manières naïves et de leurs attitudes pleines de grâce.
Bruno buvait dans l’auge, et de temps en temps tournait la tète comme pour saluer Mathéus; Coucou Peter faisait claquer son fouet et contait des douceurs aux fraîches lavandières, qui se moquaient bien de ses belles paroles ; mais lorsqu’il voulut, sans doute par vengeance, embrasser la plus jolie de la bande, alors ce furent des cris perçants, des éclats
de rire, un tumuite incroyable ; toutes fondirent sur lui en l’éclaboussant à grands coups de battoir et de linge humide.
Malgré cette attaque violente, le gaillard ne lâchait pas la petite ; il l’embrassait sur le cou, sur la nuque, sur les joues, et criait d’un air joyeux :
— Oh ! que c’est bon ! oh ! tapez, tapez toujours, je m’en moque ! Oh ! que j’aime ca !
Et tout le monde se mettait aux fenêtres... et l’on riait... et les vieilles femmes criaient, et les chiens aboyaient, et Coucou Peter, tout rouge, tout mouillé, tout essoufflé, répétait :
— Encore un petit baiser pour l’amour de la pérégrination des âmes!
— Ah ! le coquin, disait Mathéus, quel drôle de disciple j’ai là !
Enfin, voyant tous les paysans accourir avec leurs bâtons, il enfourcha Bruno, sauta par-dessus l’auge, et entra dans l’écurie, en criant :
— Elles sont jolies, les filles d’Oberbronn! Oh! Dieu! c’est doux à la bouche comme des cerises... c’est croquant comme des noisettes !
Puis il voulut tirer le verrou, car les garçons étaient furieux.
Par malheur, le fils du garde champêtre, Ludwig Spengler, dont il avait embrassé la maîtresse, arriva presque aussitôt que lui et mit son bâton entre le mur et la porte. Alors tous les autres se précipitèrent dans l’écurie, et mon Coucou Peter, qui criait comme un beau diable, disant : « Mes amis, mes
chers amis, c’était une farce, une petite farce pour rire ! » fut étrillé de la bonne manière.
On l’entraina dehors, et les coups de bâton pleuvaient dru comme grêle.
— C’est doux comme des cerises! disait l’un,
— C’est croquant comme des noisettes! disait l’autre.
— Oh ! que j’aime ça! criait Ludwig Spengler, en frappant à tour de bras.
Mathéus, témoin de l’affaire, criait du haut de la fenêtre :
— Courage, courage, Coucou Peter, accepte cette épreuve anthropo-zoologique avec la résignation d’un philosophe; remercie même ces jeunes gens de ce qu’ils travaillent à ton perfectionnement moral ! Depuis longtemps j’ai remarqué que tu appartenais à la famille des bouvreuils, espèce voluptueuse qui se nourrit du bourgeon des Heurs et des fruits les plus délicats... Mais encore quelques leçons comme celle-ci, et j’espère te voir renoncer à ces principes sensuels.
Le pauvre Coucou Peter courbait les reins et regardait son maître d’un air piteux, comme pour dire : Je voudrais bien te voir à me. place avec tes principes anthropo-zoologiques !
Cependant ce petit discours produisit une heureuse diversion en sa faveur; les bons campagnards, frappés de la physionomie auguste et des gestes de l’illustre philosophe, se rapprochèrent de la fenêtre, et le ménétrier profita de ce moment pour s’enfuir et se retrancher dans l’écurie.
l’illustke docteür math eus go
La moitié du village se trouvait alors sous les yeux de Mathéus; on formait cercle, on le regardait pardessus la tête, par-dessus les épaules ; chacun était curieux de l’entendre.
Figurez-vous l’enthousiasme du bonhomme : il aurait voulu les embrasser tous; il ne se possédait plus de joie.
Frantz, se disait-il, voici l’heure de tes prédications ; il est clair que l’Être des êtres , le grand Démiourgos, réunit ce nombreux auditoire afin que tu puisses le convertir; il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître ici le doigt de Dieu.
Son émotion était telle, que pendant quelques secondes il ne put articuler un mot ; il se mouchait, il étendait les mains, il ouvrait la bouche; les arguments se présentaient en si grand nombre à son esprit, qu’il ne savait par où commencer; il aurait voulu tout dire à la fois.
Mais enfin le calme descendit au fond de son âme, et d’une voix retentissante, il s’écria:
— 0 nobles habitants d’Oberbronn , êtres privilégiés de la nature, humbles et respectables campagnards, vous ne savez pas combien votre aspect me touche ; vous ne savez pas la gloire qui vous attend et les trésors que je vous apporte.
A ce mot de trésor il se fit une profonde agitation dans la foule ; on s’attendait à le voir plonger la main dans un sac et jeter de l’argent par les fenêtres. Les plus éloignés se rapprochèrent bien vite, et Katel la boiteuse, qui se trouvait au premier rang, se mit à jeter des cris aigus ; la pauvre femme ,
voyant les autres passer devant elle, cnit qu’on voulait lui prendre sa part.
Cet empressement fit un sensible plaisir à l’illustre philosophe.
— Oui , mes amis , reprit-il d’un accent pathétique , je vous apporte des trésors de sagesse, des trésors de philosophie et de vertu !
Mais alors ce fut une déception générale.
— Que le diable t’emporte avec tes trésors de sagesse! s’écria Ludwig Spengler; tu m’as l’air d’en avoir plus besoin que nous.
Mathéus, indigné, s’arrêta tout court, afin de foudroyer ce malhonnête par une apostrophe grandiose, mais le petit meunier Tapihans s’approcha de la fenêtre, ôta son bonnet de coton et dit :
— Hé bonjour, Abraham; que viens-tu donc faire ici? Est-ce que tu veux nous rendre juifs?
— Je ne m’appelle pas Abraham, s’écria l’illustre philosophe. Je suis Frantz Mathéus, docteur en médecine de la faculté de Strasbourg, membre correspondant de...
— Eh ! je te connais bien , interrompit le meunier d’un air moqueur, tu t’appelles Abraham Speizer, et pas plus tard que l’an passé, tu m’as vendu un cheval borgne dont je ne peux plus me défaire... Et même, si je ne me trompe, tu dois être le rabbin de Marmoutier !
A peine eut-il lâché ces mots, qu’une grande rumeur s’éleva dans la foule :
— Tombons sur le rabbin ! assommons le rabbin . . . Hue ! hue ! sur le juif !
— Mes enfants , vous vous trompez , s’écriait le bonhomme; vos instincts animaux vous aveuglent; écoutez-moi !
Mais personne ne voulait l’entendre , les vieilles commères levaient leurs manches à balais, les hommes leurs triques; quelques-uns cherchaient des pierres; et Mathéus, pâle, interdit, balbutiait des paroles inintelligibles. Tout à coup, par une inspiration lumineuse, il tourna les talons et s’enfuit dans la cuisine.
Alors les cris et le tumulte redoublèrent au dehors; dame Catherina elle-même en était épouvantée:
— Mon Dieu! s’écria-t-elle, qu’avez-vous donc fait, monsieur le docteur?
— Rien, ma chère dame... rien! bégayait le bonhomme; c’est le meunier... c’est...
— Tapihans?... Ah! le misérable! le misérable! il veut nous séparer , il soulève le village contre nous ! Mais sauvez-vous ! s’écria-t-elle en lui fourrant une andouille dans la poche. Sauvez-vous!
nous noms reverrons vous reviendrez une autre
fois!
L’illustre philosophe n’avait pas besoin de ce conseil ; il traversait déjà la cour en balbutiant :
— Oui ! oui ! nous nous reverrons dans les sphères supérieures!
Puis il s’élança dans l’écurie par la porte de derrière, et vit son disciple qui bouclait les sangles du cheval.
Coucou Peter avait observé la scène par une lu-
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carne qui donnait sur la place , et prévoyant l’issue des prédications, il venait de seller Bruno.
— Eh! eh! maître Frantz, dit-il, vous arrivez bien; j’allais partir sans vous. Il parait que notre pérégrination des âmes ne prend pas dans ce- village?
— Sauvons-nous! dit Mathéus, qui ne savait plus où donner de la tète.
— Oui , je crois que c’est le plus simple ; ces gueux de paysans ne sont pas à notre hauteur; montez en croupe, car notre affaire se gâte.
En même temps il se mit à cheval, et l’illustre docteur grimpa derrière lui avec une dextérité merveilleuse.
Aussitôt Coucou Peter fit sauter la barre, ouvrit la porte et se rua sur la place comme un perdu.
Des clameurs terribles s’élevèrent autour d’eux et Mathéus réçut aussitôt trois coups de trique époutables. A chaque coup son disciple criait :
— Aïe ! aïe ! encore une leçon psychologique !
Mais l’illustre philosophe ne disait plus rien ; il
fermait les yeux et se tenait avec tant de force, que le ménétrier pouvait à peine respirer.
Dame Catherine, debout sur le seuil, ses œufs dans une petite écuelle, considérait ce spectacle en poussant des cris plaintifs : elle désespérait du salut de son cher docteur. Mais quand elle vit le cheval s’éloigner au triple galop à travers les cris et les huées de la foule, alors la bonne femme mit la main sur son tendre cœur, s’essuya les yeux avec le bord
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS 73
de son tablier et rentra dans la cuisine en exhalant un profond soupir.
— Pauvre cher homme, murmurait-elle, que le ciel te conduise !
Après une bonne demi-heure de course, Frantz Mathéus, qui n’entendaitplus que le galop rapide du cheval sur la route et le chant des oiseaux en plein air, se hasarda d’ouvrir un œil... puis l’autre... et se voyant au milieu d’une forêt touffue, loin du bâton et de l’esprit sophistique des honnêtes campagnards, il respira comme un pendu dont on vient de couper la corde.
Coucou Peter, de son côté, ralentit la marche de Bruno et se tâta les côtes pour s’assurer qu’elles étaient encore intactes; quand il se fut convaincu due tout était bien à sa place, il se retourna vers le village, qu’on apercevait à travers les arbres étenqit les mains d’un air imposant et s’écria :
— Paysans d’Oberbronn, le prophète Coucou Peter vous maudit !
— Non, non, ne les maudis pas, murmurait le bon docteur d’une voix suppliante... ne les maudis pas. . . Hélas ! les malheureux ne savent pas ce qu’ils font !
— Tant pis pour eux ! répliqua le ménétrier de
mauvaise humeur, je les maudis jusqu’à la troisième et jusqu’à la quatrième génération!... Ah! gueux de Tapihans... gueux de Ludwig Spengler, vous êtes maudits! Je vous méprise comme la boue de mes souliers !
Ce disant, il se retourna sur la selle et poursuivit son chemin.
Bruno suivait alors au petit pas le sentier d’Eschenbach ; le soleil chauffait la terre sablonneuse, des milliers d’insectes voltigeaient autour des bruyères et leur vague bourdonnement remplissait seul l’espace. Ce calme immense de la nature émut insensiblement Mathéus : il baissa doucement la tète, se couvrit le visage et se prit à fondre en larmes.
— Qu’avez-vous donc, maître Frantz? s’écria Cou- • cou Peter.
— Rien, mon ami, répondit le bonhomme d’une voix étouffée ; je songe à ces malheureux qui nous persécutent, je songe aux nombreuses transformations qu’ils auront encore à subir, avant d’atteindre à la perfection morale, et je les plains d’avoir si mauvais cœur... Moi qui leur voulais tant de bien! Moi qui cherchais à les éclairer sur leurs destinées futures ! Moi qui les aime encore de toute la force de mon âme, ils me frappent, ils m’accablent d’injures, ils méconnaissent la pureté de mes intentions!... Tu ne saurais croire combien cela me fait de peine; laisse-moi pleurer en silence... ce sont de douces larmes... elles me prouvent combien je suis bon... Oh! Mathéus! Mathéus! homme vertueux ! s’écria-t-il, pleure, pleure sur les
L’ILUUSTRE DOCTEUR MATHEUS 75
égarements de tes semblables, mais ne murmure pas contre l’éternelle justice ! Elle seule fait ta grandeur et ta force; tour à tour oignon, tulipe, colimaçon et lièvre... homme enfin... tu n’as pas toujours été philosophe ; il a Lllu bien des siècles pour dompter eh toi les instincts animaux ; sois donc indulgent et songe que si les êtres inférieurs veulent te nuire, c’est qu’ils ne sont pas dignesde te comprendre.
— Tout cela est bel et bon; nous recevons les coups et vous avez encore l’air de plaindre les autres! s’écria Coucou Peter; que diable, il me semble que nous pourrions être tristes pour notre propre compte!
— Ecoute, mon ami, dit Mathéus en essuyant ses larmes, plus j’y pense et plus je reste convaincu qu’il doit en être ainsi : tous les prophètes ont été misérables : Jeddo fut envoyé à Béthel, à condition qu’il ne boirait ne ni mangerait; ayant malheureusement mangé un morceau de pain, il fut dévoré par % un lion et l’on trouva ses os entre ce lion et son âne. .. Jonas fut avalé*- par un poisson ; il est vrai qu’il ne resta que trois jours dans son ventre, mais c’est toujours bien désagréable de rester soixante-douze heures dans une position si gênante... Habacuc fut transporté en l’air par les cheveux à Babylone...
Or, Coucou Peter, songe combien l’on doit souffrir d’étre si spendu par les cheveux pendant un tel voyage. Kzeehiel fut lapidé; on ne sait pas au juste
si Jérémie fut lapidé ou scié en deux, mais Isaïe fut scié peur sûr... Amos fut...
— Maître Frantz,interrompitl:rusquement Coucou
Peter, si vous croyez me donner du courage en me racontant ces histoires, vous avez tort... Je ne vous le cache pas... plutôt que d’être scié en deux, j’aimerais mieux reprendre mon violon et faire de la musique toute ma vie.
— Allons, rassure-toi, dit Mathéus, aujourd’hui les prophètes ne sont plus si maltraités; au contraire, on leur fait même d’assez belles pensions, pourvu qu’ils soutiennent au moins une âme.
— Et nous qui soutenons mille âmes, nous méritons des pensions mille fois plus fortes, s’écria le joyeux ménétrier.
En causant de la sorte, l’illustre philosophe et son disciple poursuivaient tranquillement leur route dans les vallons de la Zorn. Mathéus, qui n’aimait rien tant que l’intérieur des bois, oubliait l’ingratitude du genre humain; le murmure imperceptible de l’insecte qui ronge l’écorce d'un vieil arbre, le vol d’un oiseau qui frôle le feuillage, le vague bruissement d’un ruisseau qui roule dans les ravins, les tourbillons d’éphémères qui dansent sur les eaux dormantes... ces mille détails de la solitude fournissaient sans cesse de nouveaux textes à ses méditations anthropo-zoologiques.
Coucou Peter sifflait pour se distraire et donnait de temps en temps une accolade à sa gourde de kirsch-wasser ; souvent aussi Bruno entrait dans le lit de la Zorn jusqu’au poitrail ; alors maître Frantz et son disciple s’accrochaient l’un à l’autre, relevaient les jambes et regardaient l’eau fuir sous eux avec des sifflements tumultueux.
Cependant la chaleur devenait accablante, pas un souffle ne pénétrait dans ces bois; Coucou Peter, ayant mis pied à terre, sentait la sueur baigner ses reins; Mathéus, qui n’avait pas fermé l’oeil de la nuit, bâillait de temps en temps et murmurait : « Grand... grand Démi... ourgos! » sans savoir positivement ce qu’il voulait dire.
Ils arrivèrent ainsi dans une gorge où le torrent s’étendait sur un lit de cailloux. A peine Bruno eutil atteint le bord de l’eau, que cette maudite bête allongea le cou pour boire, et maître Frantz, qui ne s’attendait pas à ce mouvement, faillit passer pardessus sa tête. Coucou Peter n’eut que le temps de le rattraper par les basques de sa longue capote, et le bon apôtre partit d’un éclat de rire si formidable, que tous les échos du voisinage en retentirent.
— Coucou Peter... Coucou Peter! s’écria l’illustre docteur indigné... N’as-lu pas honte de rire quand je risque de me noyer ? Est-ce donc là ton affection pour moi ?
— Eh! maître Frantz, je ris parce que vous en êtes réchappé ; si je ne vous avais pas retenu, vous filiez dans l’eau comme une grenouille.
— Ce jour est un jour néfaste, reprit Mathéus; si nous poursuivons notre voyage, je prévois des malheurs sans nombre !
— D’autant plus que vous avez sommeil et que vous pourriez bien tomber de cheval, dit Coucou Peter. Couchez-vous sur la mousse, faites un bon somme, et le jour néfaste sera passé... Moi, je vais
me baigner. Bruno ne sera pas fâché de se reposer un peu, j’en suis sûr.
Ce conseil entrait trop bien dans les idées présentes du bon docteur pour ne pas lui pla re.
— J’approuve ce dessein agréable, dit-il. Allons, cher disciple, prète-raoi ton épaule... je suis tout engourdi... Lâche la bride du cheval... Baigne-toi, mon garçon... baigne-toi, cela te rafraîchira le sang.
Tout en parlant ainsi, maître Frantz s’étendait au pied d’un chêne; il était vraiment heureux d’allonger ses bras et ses jambes au milieu des bruyères... Les grillons chantaient autour de lui... De temps en temps un Ilot plus rapide battait les cailloux avec un sifilement étrange; alors il entr’ouvrait les paupières et voyait Coucou Peter en train d’ôter- ses lu.bits et de tirer ses bottes.
Le bruissement de l’onde, le frémissement du feuillage, berçaient son imagination d’une vague rêverie... Puis il distinguait confusément à travers les rameaux touffus... le ciel... la crête des montagnes... Enfin son esprit se voila : les mêmes sons frappaient toujours ses oreille, mais leur monotonie ressemblait au plus vaste silence... Le bonhomme ne les distinguait plus... il ne regardait plus... sa respiration douce et régulière annonçait un profond sommeil... Peut-être alors son esprit, dégagé des liens de la terre et remontant d’àge en âge, erraitil sous la forme d’un bon lièvre, dans les immenses forêts de la Gaule... peut-être aussi revoyait-il l’humble toit de ses pères au Graufthal et la bonne vieille Martha qui pleurait son absence.
Or, l’illustre philosophe dormait profondément depuis trois heures lorsque. Coucou Peter s’écria :
— Maître Frantz, levez-vous ! Voici les pèlerins d’Haslach qui descendent la montagne ; ils sont plus nombreux que les grains de sable au bord de la mer... Levez-vous, maître... et regardez!
• Mathéus s’étant levé, aperçut d’abord son disciple perché sur un cerisier sauvage, il faisait la cueillette à la manière des grives et s’en donnait à cœur joie... puis les regards du bonhomme se dirigèrent vers la montagne voisine.
A travers les hauts sapins s’avançaient à perte de vue une file immense de pèlerins, les uns nu-pieds, leurs bottes au bout de leur bâton de voyage, les autres chargés de provisions, de paquets, de gourdes et de toutes les choses nécessaires à la vie.
Une vieille femme allait à leur tète et récitait seule la prière au milieu du silence universel, puis tous les autres répondaient :
— Priez pour nous ! priez pour nous !
Et ce cri , se répétant de proche en proche, à la cime des rochers , sur la pente des ravins, dans le creux des vallons, ressemblait au chant mélancolique des bandes de grues qui traversent les nuages.
L’illustre docteur était tellement saisi de ce spectacle qu’il ne pouvait proférer une parole, mais Coucou Peter, du haut de son arbre, étendait la
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
main et désignait chaque village, à mesure qu’il tournait la cime du Nideck :
— Voici ceux de Walsch, s’écriait-il, je les reconnais à leurs chapeaux de paille, à leurs petites vestes et à leurs grands pantalons qui montent jusque sous les bras; ce sont de joyeux compères, ils vont en pèlerinage pour boire du vin d’Alsace. — Ces autres, qui suivent en culottes courtes et en grands habits, avec de larges boutons qui reluisent au soleil, sont de Dagsberg, le plus dévot et le plus pauvre pays de la montagne; ilswont à la foire pour baiser les os de saint Florent. — Voici ceux de Saint-, Quirin en petites blouses et la casquette sur l’oreille... Gare les coups de poing à la procession! Tous ces gens de verreries et de fabriques aiment à riboter et à batailler contre les Allemands... Ce n’est pas avec eux, maitre Frantz, qu’il faudra disputer de la pérégrination des âmes. — Regardez ces autres qui tournent à l’embranchement de la Roche- Plate, on les appelle les Gros-Jacques de la montagne... Ceux-là vont en pèlerinage pour montrer leurs beaux habits; voyez comme ils ont couvert leurs chapeaux avec leurs mouchoirs, comme ils ont fourré leurs pantalons dans les tiges de leurs bottes... ce sont les glorieux d’Aberschwiller, ils marchent gravement le nez en l’air ! — Mais qui diable peuvent être ceux qui suivent en trébuchant? Ah ! je les reconnais... je les reconnais, ce sont les gens de la plaine, les Lorrains avec leurs petits sacs remplis de noix et de lard... Dieu de Dieu, qu’ils ont l’air fatigué ! — Pauvres petites femmes, je les plains de
tout mon cœur... Toutes ces petites de la plaine sont fraîches comme des roses, au lieu que celles du haut pays , de la Houpe par exemple , sont brunes comme des groseilles noires.
Le bon apôtre trouvait son mot à dire sur chaque village, et Mathéus se perdait dans un abîme de contemplation profonde.
Enfin, au bout d’une heure, la queue de la procession parut s’éclaircir; elle montait lentement la côte... bientôt elle tourna le rocher du Nideck, quelques groupes suivaient encore à de grandes distances ; c’étaient des malades, des infirmes en charrettes... Ils disparurent à leur tour et tout rentra dans le silence de la solitude...
Alors l’illustre philosophe regarda son disciple d’un air grave et lui dit :
— Partons pour Haslach, c’est là que l’Ètre des êtres nous appelle... Oh! Coucou Peter, ton cœur ne te dit-il pas que le grand Démiourgos, avant de nous porter sur le théâtre de nos triomphes, a voulu nous offrir le tableau de l’immense variété des races humaines dans ce désert?... Comprends-tu, mon ami, la majesté sublime de notre mission ?
— Oui , maître Frantz , je comprends très-bien, il faut partir ; mangez d’abord ces cerises que j’ai cueillies pour vous et puis en route !
Quoique Mathéus ne trouvât point dans ces paroles tout le recueillement désirable, il s’assit, le chapeau de son disciple entre les genoux, et mangea les cerises de fort bon appétit... puis Coucou . Peter ayant ramené Bruno , qui broutait les jeunes
pousses à quelque distance, maître Frantz se remit en selle, son disciple prit la bride , et ils montèrent le sentier sablonneux qui mène à la Roche-Plate.
Le soleil se couchait derrière le Losser, et de longues nappes d’or traversaient les flèches des hauts sapins. Plusieurs fois Mathéus se retourna, pour contempler ce spectacle imposant , mais lorsqu’ils eurent pénétré dans les bois, tout devint obscur et les pas de Bruno retentirent sous le dôme des grands chênes comme dans un temple.
Environ une heure après, la lune commençait à poindre sous le feuillage , lorsqu’ils aperçurent, à cinquante pas au-dessous d’eux, un groupe de pèlerins qui se rendaient tranquillement à la foire. Coucou Peter reconnut au premier coup d’œil le grand Hans Aden, maire de Dabo, son âne Schimel et sa petite femme Thérèse , assise dans l’un des bats de l’âne ; mais il fut tout surpris de voir un gros poupon joufflu, soigneusement emmailloté et sanglé dans i’autre-bàt de Schimel, car Hans Aden n’avait pas d’enfant à sa connaissance. Ils allaient ainsi comme de vénérables patriarches; la petite Thérèse, son mouchoir de soie noué autour de sa jolie figure , regardait le petit en!’ant avec une tendresse inexprimable; l’âne suivait d’un pas ferme le bord du talus ; ses longues oreilles se relevaient au moindre bruit, puis retombaient d’un air mélancolique; le grand Hans Aden revêtu de sa longue capote qui lui battait les mollets, son tricorne sur la nuque et les deux poings dans ses poches de derrière, marchait gravement et criait de temps en temps :
— Hue! Scbimel.., hue!
A cetle vue, Coucou Peter, sans attendre Mathéus, se mit à dégringoler le sentier en criant :
— Salut, maître Hans Aden, salut!... Où diable allez-vous si tard?
Hans Aden se retourna lentement et sa petite femme leva les yeux, pour voir qui pouvait crier de la sorte...
— C’est toi , Coucou Peter, dit Hans Aden en lui tendant la main... bonsoir, mon garçon... Nous allons en pèlerinage.
— En pèlerinage! comme ça se rencontre, s’écria Coucou Peter tout joyeux, nous y allons aussi... Ma foi , c’est une bonne occasion de renouveler connaissance... Mais pourquoi donc allez-vous en pèlerinage, maître Hans Aden? Auriez-vous quelqu’un de malade dans la famille?
— Non, Coucou Peter, non ! répondit le maire de Dabo. Dieu merci, tout le monde se porte bien chez nous... Nous allons remercier saint Florent de nous avoir accordé un enfant... Tu sais que ma femme et moi nous étions mariés depuis cinq ans sans avoir eu ce bonheur... A la fin ma femme me dit :
« Écoute, Hans Haden, il faut aller en pèlerinage; toutes les femmes qui vont en pèlerinage ont des enfants!... » Moi, je pensais que ça ne servirait à rien... « Bah! » que je lui dis, « ça ne sert à rien, Thérèse t et puis moi, je ne peux pas quitter la maison; voici justement le temps delà récolte, je ne peux pas tout abandonner. — Eh bien, j’irai toute seule, qu’elle me dit; » tu es un incrédule, Hans
Aden, tu finiras mal? — Eh bien, vas-y, Thérèse, nous verrons bien qui a raison de nous deux. » Bon, elle y va, et figure-toi, Coucou Peter, que juste neuf mois après, arrive un enfant!... un enfant gros et gras; le plus beau garçon de la montagne!... Depuis ce temps-là, toutes les femmes de Dabo veulent aller en pèlerinage.
Coucou Peter avait écouté ce récit avec une attention singulière ; tout à coup il releva la tète en disant :
. — Et combien y a,-t-il que dame Thérèse est al-
lée en pèlerinage?
— 11 y a aujourd’hui deux ans, répondit Hans Aden...
— Deux ans ! s’écria Coucou Peter en devenant tout pâle et en s’appuyant contre un arbre ; deux ans ! Dieu ! de Dieu !
— Qu’est-ce que tu as donc? fit Hans Aden.
— Rien, monsieur le maire... rien... C’est une faiblesse qui me prend dans les jambes, chaque fois que je reste trop longtemps assis...
En même temps il regarda la petite Thérèse, qui baissait les yeux et devenait rouge comme une cerise. Elle paraissait toute timide et prenait l’enfant pour lui donner le sein... mais avant qu’elle eût défaitlessangles, Coucou Peter s’avança en s’écriant:
— Ah ! maître Hans Aden, que vous êtes heureux! Tout vous réussit : Vous êtes le plus gros herr de la montagne, vous avez des champs, des prés... et vcilà que saint Florent vous envoie le plus bel enfant du monde!... Mais il faut que je le voie.
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ce pauvre petit, dit-il en tirant son chapeau à dame Thérèse, j’aime tous les petits enfants !
— Hé ! ne te gêne pas, Coucou Peter, dit le maire tout glorieux, on peut le regarder... il n’y a pas d’affront.
— Tenez, monsieur Coucou Peter, fit dame Thérèse à voix basse, embrassez -le... Il est beau, n’estce pas ?
— S’il est beau, s’écria Coucou Peter, tandis que deux grosses larmes coulaient lentement sur ses joues rouges... s’il est beau !.... Dieu de Dieu, quels poings ! quelle poitrine ! quelle bonne figure réjouie !
Il soulevait l’enfant et le contemplait les yeux tout grands ouverts; on aurait dit qu’il ne pouvait plus le rendre ; la mère souriait et détournait la tète pour essuyer une larme.
Enfin le joyeux ménétrier coucha lui-même le petit dans le bàt, il releva l’oreiller avec soin :
— Voyez-vous, dame Thérèse, murmurait-il, les enfants veulent avoir la tète haute, il faut y prendre garde!
Puis il boucla les sangles et se mit à sourire à la jolie petite mère, pendant que le grand Hans Aden s’arrêtait à quelques pas, et coupait une branche de noisetier pour se faire un sifflet.
Mathéus, retardé par la pente rapide du chemin, rejoignit alors son discipl^.
— Salut, braves gens, s’écria l’illustre docteur en soulevant son large feutre, que la bénédiction du Seigneur soit avec vous?
8fi L’ILLUSTRE DOCTEUR MÀTHEUS
— Amen ! répondit Hans Aden, en revenant avec sa branche de noisetier.
Dame Thérèse inclina doucement la tète et parut s’abandonner aux plus charmantes rêveries.
Ils firent alors un quart d’heure de chemin sans parler; Coucou Peter marchait toujours à côté de L r àne et regardait l’enfant avec un véritable plaisir, et maître Frantz, songeant aux événements qui se préparaient, se recueillait en lui-même.
— Dites-donc, monsieur Coucou Peter, reprit enfin la jeune paysanne d’une voix timide, est-ce que vous courez toujours le pays comme autrefois? Est-ce que vous ne restez pas quelque part !
— Toujours, dame Thérèse, toujours en route, toujours content ! Je suis comme le pinson qui n’a que sa branche pour passer la nuit, et qui vole le lendemain où se trouvent les moissons !
— Vous avez tort, monsieur Coucou Peter, ditelle , vous devriez ménager quelque chose pour vos vieux jours... un si brave... un si honnête homme . ., penser qu’il peut tomber dans la misère !...
— Que voulez-vous, dame Thérèse, il faut bien gagner sa vie de chaque jour; je n’ai que mon violon, moi, pour vivre!... Et puis, tel que vous me voyez, je suis bien autre chose que ce qu’on pense; je suis prophète ! l’illustre docteur Mathéus peut vous le dire, nous avons découvert la pérégrination des âmes et nous allons prêcher la vérité dans l’univers.
Ces paroles tirèrent maître Frantzde ses réflexions.
— Coucou Peter n’a pas tort, dit-il, l’heure est proche ! les destins vont s’accomplir ! Alors, ceux
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qui auront travaille à la vigne et semé le bon grain seront glorifiés ! Alors de grands changements se feront sur la terre ; les paroles de vérité passeront de bouche en bouche, et le nom de Coucou Peter retentira comme celui des plus grands prophètes! L’attendrissement que ce cher disciple vient de faire paraître à la vue de l’enfance, âge de faiblesse, de douceur et de pureté naïve, est la preuve d’une belle âme et je n’hésite pas à lui prédire de hautes destinées!
Dame Thérèse regardait Coucou Peter , qui baissait les yeux d’un air modeste, et l’on voyait qu’elle était heureuse d’apprendre de si belles choses sur le compte du brave ménétrier.
En ce moment ils sortaient du bois , et le bourg d’Haslach , avec ses grands toits pointus, ses rues tortueuses et son antique église du temps d’Erwin, s’offrit à leurs regards. Mille voix confuses traversaient l’air. Toutes les maisons étaient éclairées comme pour une fête.
Ils descendirent la montagne en silence.
Vers neuf heures du soir , l’illustre philosophe et ses nouveaux compagnons firent leur entrée dans l’antique bourg d’Haslach.
Les rues étaient tellement encombrées de monde, de charrettes , de bestiaux , qu’on pouvait à peine s’y frayer un passage.
Les hautes maisons à pignons dentelés planaient sur le tumulte, envoyant la lumière de leurs petites fenêtres dans la foule agitée. Tous ces pèlerins venus d’Alsace, de Lorraine, de la haute montagne, se pressaient autour des auberges et des hôtelleries comme de véritables fourmilières, d’autres campaient le long des murs , d’autres sous les hangars ou dans les granges.
Le son des cornemuses, le sourd beuglement des boeufs , le piétinement des chevaux , le patois des Lorrains et des Allemands, formaient une confusion incroyable. Quel sujet de méditation pour Mathéus!
C’est alors que Hans Aden et dame Thérèse furent heureux d’avoir rencontré Coucou Peter; qu’auraient-ils fait sans lui dans une pareille bagarre?
Le joyeux ménétrier écartait la foule, criait : gare ! s’arrêtait aux endroits difficiles, entraînait Schimel par la bride, avertissait Mathéus de ne pas se perdre, animait Bruno, frappait à la porte des auberges pour demander un asile , mais il avait beau parler de la petite Thérèse , de M. le maire , de l’illustre philosophe, on lui répondait partout :
— Allez plus loin , braves gens , que le ciel vous conduise î
Lui ne perdait pas courage et criait gaiement :
— Enroule!... Laissez faire, dame Thérèse, laissez faire, nous trouverons tout de même notre petit coin!... Eh! eh! maître Frantz , que dites-vous de ça? C’est demain que nous allons prêcher... Maître Hans Aden, prenez garde à cette charrette... Allons, Schimel !... Hue, Bruno !...
Les autres étaient comme abasourdis.
Mathéus, voyant que les gens d’Haslach vendaient leur foin , leur paille et toutes choses aux pauvres pèlerins accablés de fatigue , en conçut une grande douleur dans son àme.
— Oh! cœurs durs et de peu de foi , s’écria-t-il, ne savez-vous pas que cet esprit de lucre et de trafic vous fera descendre dans l’échelle des êtres?
Malheureusement on ne l’écoutait pas, et plusieurs mêmessemettaientauxfenétres,riantdesa simplicité.
— Au nom du ciel, maître Frantz, s’écriait Coucou Peter, ne faites pas de discours anthropo-zoologiques à ces gens , sans ça nous risquons bien de passer la nuit à la belle étoile et quelque chose de pis encore !
Quant à dame Thérèse, elle pressait le bras du brave ménétrier, ce qui lui causait un sensible plaisir.
Malgré son indignation, l’illustre philosophe ne pouvait s’empêcher d’admirer l’industrie singulière , des habitants d’Haslach : ici un boucher gros et gras, debout entre deux chandelles, distribuait de trois et même de quatre espèces de viande. Ces viandes toutes fraîches avaient un air appétissant qui faisait plaisir à voir, et les jolies servantes, leur petit panier sous le bras, l’œil ouvert et le nez retroussé , semblaient plus fraîches, plus grasses , plus vermeilles que les côtelettes suspendues aux crochets de la boucherie ; là un forgeron, les bras nus, la figure noire, travaillait avec ses aides au fond de sa forge; les marteaux clapotaient, le soufflet soupirait, les étincelles volaient en tous sens et plusieurs venaient s’éteindre
aux pieds des passants ; plus loin, le tailleur Conrad se dépéchait de finir pour la fête, le gilet écarlate de M. l’adjoint; son merle dans sa petite cage d’osier, sifflait un air, et Conrad tirait l’aiguille en cadence. Demagnifiques gâteaux de toutes formes vous regardaient par les vitres des boulangeries , et M. l’apothicaire avait mis ce jour-là devant ses fenêtres deux grands bocaux remplis, l’un d’eau rouge, l’autre d’eau bleue , avec des lampions derrière, ce qui produisait un effet superbe.
— Que le monde est grand ! se disait Mathéus , chaque jour la civilisation fait de nouveaux progrès! Que dirais-tu, ma bonne Martha, si tu vo\ ais un tel spectacle? Tu ne -pourrais en croire tes yeux, tu n’oserais prévoir le triomphe de ton maître sur un si vaste théâtre... Mais la vérité brille partout d'un éclat éternel, elle terrasse l’envie , le sophisme et les vains préjugés !
La petite caravane , cahotée , refoulée de nie en rue, débouchait alors devant la bonne vieille auberge de Jacob Fischer, et Coucou Peter fit entendre une exclamation joyeuse.
Le réverbère qui se balance au-dessus de la porte, éclairait toute la façade, depuis l’enseigne des Trois-Rosvs jusqu’au nid de cigognes à la pointe du pignon, depnis l’escalier raboteux où l’on trébuche, jusqu’à la petite ruelle où les buveurs font halte, la tète basse, le front contre le mur en murmurant des paroles inintelligibles.
— Maître Frantz, s’écria Coucou Peter, est-ce que vous aimez la tarte au fromage?
— Pourquoi me demandes-tu cela? dit le bonhomme surpris d’une telle question.
— Parce que la mère Jacob prépare des kougelhof et des tartes au fromage depuis trois jours... Elle ne pense qu’à ça... c’est comme qui dirait son idée philosophique quand la foire approche. — Le père Jacob, lui, ne pense qu’à mettre son vin en bouteilles, à fumer sa pipe derrière le fourneau... et quand sa femme crie... il la laisse crier... vu qu’il n’y a pas moyen de la faire taire; c’est comme une poule en train de pondre : plus on la chasse, plus elle crie. — Mais nous y voilà... quelle masse de monde ! allons, dame Thérèse, vous pouvez descendre ; maître Hans Aden, venez tenir la bride de Schimel, moi je vais prier le père Jacob de nous recevoir.
Iis se trouvaient alors devant l’auberge; la foule tourbillonnait autour d’eux; on voyait les buveurs monter et descendre l’escalier en chancelant; les verres cliquetaient, les canettes tintaient, on criait à la bière, à la choucroûte, aux saucisses ; les servantes que l’on chatouille en passant, jetaient aussi de petits cris très-drôles; la mère Jacob agitait la vaisselle, et le père Jacob tournait le robinet à la cave.
Coucou Peter entra dans l’auberge, promettant d’être bientôt de retour.. En effet, au bout de quelques instants, il revint avec maître Jacob lui-même, un bon gros homme, à la figure joviale et les manches retroussées jusqu’aux coudes.
— Mon pauvre garçon, disait-il, je ne demande pas mieux que de vous rendre service... mais
toutes les chambres sont prises, il ne me reste plus qqe la grange et le hangar, voyez si cela peut vous convenir.
Coucou Peter regarda la petite Thérèse d’un air désolé, il parcourut des yeux la rue où se pressait tant de monde.
— Si ce n’était que pour moi, père Jacob, mon Dieu ! j’accepterais tout de suite ; un pauvre diable de ménétrier dort tous les jours sur la paille... mais regardez un peu cette bonne petite mère... regardez ce pauvre enfant et ce bon docteur Mathéus, la crème des philosophes, s’écria-t-il d’une voix qui partait du cœur... Voyons, père Jacob... que diable! il faut bien se mettre à la placé des gens.
— Que veux-tu, Coucou Peter, dit l’aubergiste, avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas faire que -mes chambres soient vides, je ne peux vous offrir...
— Oh ! monsieur Coucou Peter, ne vous donnez pas tant de peine pour nous, dit alors la petite Thérèse, nous ne sommes p*as si difficiles que vous pensez.
— Vous acceptez, dame Thérèse, vous acceptez le hangar ?
— Eh ! pourquoi pas ? fit-elle en souriant, bien d’autres seraient heureux d’en trouver un au milieu de ce tumulte, n’est-ce pas Hans Aden?...
Coucou Peter tout joyeux ne s’inquiéta point de ce que répondrait le grand Hans Aden ; dès que dame Thérèse eut accepté le hangar, il descendit au jardin chercher du bois sec.
-- Merci, père Jacob, criait-il.
— Prends garde de mettre le feu à la grange, disait l’aubergiste.
— Ne craignez rien, père Jacob, ne craignez rien !...
La nuit était obscure ; bientôt un/feu vif et réjouissant éclaira les poutres et les tuiles de l’échoppe.
Ah ! ce n’était pas là la belle chambre d’Oberbronn, ornée de deux commodes, et d’un bon lit de plume, où l’on s’enfoncait jusqu’aux oreilles. Les poutres noires montaient d’étage en étage, jusqu’à la cime du toit. Et du côté de la rue, quatre piliers de chêne vous préservaient des courants d’air. — On ne voyait point là des glaces de Saint-Quirin, mais de petites portes d’écurie le long du mur, et tout au fond, les porcs, soulevant du groin les volets de leur réduit, vous souhaitaient le bonsoir.
Maître Frantz se souvint avec satisfaction que d’autres prophètes avaient habité jadis des lieux pareils.
— La vertu, dit-il gravement, habite sous le chaume... Réjouissons-nous, mes amis, de ne pas vivre dans les palais.
— C’est juste, répondit Coucou Peter, mais arrangeons-nous toujours de manière à ne pas coucher dans la boue.
Tout le monde se mit alors à l’ouvrage : Hans Aden grimpa l’échelle de la grange, et jeta des bottes de paille par la lucarne , Mathéus déchargea Schimel et Bruno, dame Thérèse tira les provisions du havresac.
Coucou Peter veillait à tout : il donnait du fourrage aux bêtes, il étendait la litière, il suspendait les harnais aux échelles, il goûtait le vin, et ne perdait pas de vue le bât de l’àne où dormait l’enfant.
bientôt tout fut prêt; on s’installa commodément sur des bottes de paille pour souper. »
D’autres scènes semblables se passaient dans la rue du Tonnelet Rouge; chaque groupe de pèlerins avait son feu, dont la lumière se reflétait autour des maisons voisines...
Au tumulte succédait insensiblement un vaste silence : tous ces braves gens, accablés de fatigue, causaient entre eux à voix basse comme en famille. Ainsi faisaient Coucou Peter, Hans Aden, dame Thérèse et Mathéus ; on aurait dit qu'ils se connaissaient depuis longues années, quand ils furent réunis autour du feu et que la bouteille circula de main en main ; ils se sentaient comme chez eux.
— Après vous, dame Thérèse, disait Coucou Peter... Fameux, ce petit vin d’Alsace ; de quel coteau, maître Hans Aden ?
— D’Ekersthal.
— Fameux coteau !... Passez-moi une tranche de jambon.
— Voici, monsieur Coucou Peter.
— A votre santé, maître Frantz !
— A la vôtre, mes enfants !... Quelle belle nuit !... comme l’air est doux!... Legrand Démiourgos avait prévu que ses enfants ne trouveraient pas un lieu pour abriter leur tète... Oh ! grand Être, s'écriait le bonhomme, Être des êtres, reçois les remercîments
qui partent d’un cœur sincère !... Ce n’est pas pour nous seuls qu’il faut le remercier, mes chers amis ; c’est pour cette foule innombrable de créatures venues de si loin, dans le but honorable de lui présenter leurs hommages !...
— Maître Hans Aden, vous n’êtes pas bien assis, prenez cette botte de paille.
— Oh ! c’est bon, Coucou Peler, je suis bien comme ça !
Le bât de Sehimel était appuyé contre la muraille, et Coucou Peter, à chaque instant, levait la couverture pour voir si le petit dormait bien. Schimel et Bruno mâchaient tranquillement leur pitance, et quand la lumière vacillante projetait ses rayons sur les piliers, les lucarnes hérissées de paille, les gerbes pendantes, les charrettes, les hottes à bière et mille objets confus dans l’ombre; quand elle éclairait la tête calme et méditative de l’illustre docteur, la douce figure de Thérèse ou la joviale physionomie de Coucou Peter, on aurait dit un vieux tableau de la Bible.
Vers onze heures Mathéus demanda la permission de dormir; déjà le grand Hans Aden, étendu tout de son long contre le mur, donnait profondément... Dame Thérèse n’avait pas encore sommeil ni Coucou Peter, ils continuèrent la conversation à voix basse.
Avant de s’assoupir, maître Frantz entendit la voix du crieur répéter dans le silence : « Onze heures ! onze heures sonnées !... » puis des pas qui s’éloignaient dans la rue, un chien qui aboyait en secouant
96 L’ILLUSTRE DOCTEUR MATIIEUS
sa chaîne, il entr’ouvrit les yeux et vit l’ombre des oreilles de Schimel qui s’agitaient contre le mur, comme les ailes d’un papillon de nuit.
Les servantes de l’auberge des Trois-Roses mettaient la barre, et riaient dans le vestibule : ce furent ses dernières impressions.
Le jour répandait ses teintes d’or sous les piliers du hangar, lorsque Frantz Mathéus fut éveillé par des éclats de rire retentissants...
— Ah ! ah ! ah ! voyez-vous, dame Thérèse, s’écriait Coucoq Peter... voyez-vous le petit gueux... A-t-il de la malice, en a-t-il ! je vous dis qu’il së fera pendre... ah ! ah ! ah ! c’est sûr, il se fera pendre.
Maître Frantz ayant tourné les yeux vers l’endroit d’où partaient ces exclamations joyeuses, vit son disciple près d’un grillage attenant à l’auberge des Trois-Roses. Ce grillage, tapissé d’arbres, était couvert de pèches magnifiques. Coucou Peter tenait une de ces pèches et la présentait au petit, couché dans son bât sur le dos de Schimel. L’enfant étendait ses petites . mains pour la saisir, et le brave ménétrier l’avançait et la retirait en riant jusqu’aux * larmes.
Dame Thérèse, de l’autre côté, regardait l’enfant avec un doux sourire ; elle paraissait bien heureuse, et pourtant une vague mélancolie se peignait dans grille, observait gravement cela en fumant sa pipe.
On ne pouvait rien voir de plus charmant que cette petite scène matinale; il y avait tant de franson regard; le grand Hans Aden, le coude contre la che gaieté, de bonne humeur et de tendresse empreintes dans les traits de Coucou Peter, que maître Frantz se prit à dire en lui-même : « Quelle honnête figure ! le voilà qui s’amuse comme un enfant ! comme il est heureux ! comme son cœur rit ! Ah ! c’est bien le meilleur garçon que je connaisse! Quel dommage que ses instincts sensuels et son amour désordonné de la chair l’entraînent souvent au delà de toutes les limites convenables ! »
Tout en pensant ces choses, le bonhomme se levait et secouait la paille de ses habits ; puis il s’avança et tirant son large feutre, il salua les braves gens et leur souhaita le bonjour.
Dame Thérèse lui répondit par une simple inclination de tête, tant elle était rêveuse; mais Coucou Peter s’écria :
— Maître Frantz, regardez ce joli enfant... Ah ! Dieu, qu’il nous amuse... dites donc de quelle race il est, pour voir?...
— Cet enfant est de la famille des bouvreuils, répondit Mathéus sans hésiter.
— De la famille des bouvreuils ! fit Coucou Peter tout ébahi... ma foi... ce n’est pas pour vous flatter, maître Frantz, mais... mais... je crois qu’il a de bonnes raisons anthropo-zoologiques pour être de la famille des bouvreuils.
Hans Aden venait de finir sa pipe, il la mit en poche et dit à sa femme :
— Allons! Thérèse... allons ! il est temps d’aller à la foire, avant qu’il y ait trop de monde.
— Est-ce que vous venez avec nous, maître Frantz ? demanda Coucou Peter.
— Sans doute, où est Bruno?
— Il estdans la grange; vous n’avez pas besoin de l’emmener; dame Thérèse veut acheter toutes sortes de choses, sans ça nous laisserions aussi Schimel.
Ces explications suffirent à Mathéus et l’on se mit en route.
Tout le bourg était encombré de monde : on avait fait disparaître les charrettes et le bétail par les ordres de M. le maire; on suspendait des guirlandes aux fenêtres, on répandait dans les rues des feuilles et des fleurs, et sur la place s’élevait un reposoir superbe; mais ce qui plaisait surtout à l’illustre philosophe, c’était cette bonne odeur de mousse et de fleurs fraîchement cueillies, et les belles guirlandes qui se balançaient au souffle de la brise.
Il admirait aussi les jeunes paysannes, la toque et l’avant-cœur parsemés de paillettes scintillantes; les vieilles, qui garnissaient le reposoir de vases et de candélabres, étaient encore plus magnifiques, car elles portaient l’ancien costume de soie jaune ou violette, à grands ramages, et la coiffe en brocart d’or, le plus riche costume qu’on ait jamais vu.
— Maître Frantz, disait Coucou Peter, autrefois on travaillait mieux que de nos jours ; je me rappelle que ma grand’mère avait une robe de sa grand’mère, toujours neuve... Aujourd’hui, dans quatre ou cinq ans tout devient vieux.
— Excepté la vérité, mon ami... la vérité est toujours jeune... ce que Pythagore disait il y a deux mille ans est aussi vrai que s’il l’avait dit hier.
— Oui, c’est comme les anciens violons, répondit Coucou Peter, plus on en joue, plus ils vous paraissent agréables, jusqu’à ce qu’ils soient fêlés; on les raccommode; mais, à force d’y mettre des pièces, il ne reste plus rien de vieux, et ça fait de pauvre musique.
En causant ainsi, nos gens arrivaient sur la foire; la foule était déjà nombreuse ; mille bruits confus de sifflets, de fifres,' de trompettes d’enfants, bourdonnaient aux oreilles; les baraques étalaient en plein vent leurs quincailleries, leurs sabres de bois, leurs poupées, leurs miroirs, leurs horloges de Nuremberg; les voix des maîtres de jeux et des marchands forains se croisaient en tous sens.
Coucou Peter aurait bien voulu faire un cadeau à dame Thérèse; il tournait et retournait sans cesse ses poches vides, et rêvait au moyen de se procurer de l’argent... En moment il eut l’idée de courir à l’auberge et de vendre la bride et la selle de Bruno au premier juif venu ; mais Hans Aden étant resté en arrière, une autre inspiration lui passa par la tête.
— Maître Frantz, dit-il, prenez la bride de Schimel, je reviens tout de suite...
Puis il courut au grand Hans Aden, et lui dit :
— Monsieur le maire, j’ai oublié ma bourse à l’auberge... car, mon illustre maître et moi, nous avons notre argent dans la selle de Bruno... prêtezmoi dix francs... je vous rendrai ça tout à l’heure.
— Avec plaisir, dit Hans Aden en faisant la grimace, avec plaisir... et il lui donna dix francs.
— Coucou Peter, fier comme un coq, revint alors prendre le bras de damé Thérèse et la conduisit devant le plus bel étalage :
— Dame Thérèse, s’écria-t-il, choisissez tout ce qu’il vous plaira... Voulez-vous ce châle, ces rubans, ce fichu... voulez-vous toute la boutique?... ne vous gênez pas.
Elle ne voulut choisir qu’un simple ruban rose, mais il la força de prendre un châle superbe...
— Oh ! monsieur Coucou Peter, disait-elle, laissez-moi ce ruban...
— Gardez le ruban et le châle, dame Thérèse!.. Gardez-les pour l’amour de moi, fit-il à voix basse; si vou9 saviez combien cela me fera plaisir.
11 acheta de même un petit chien de sucre à l’enfant, puis des noix dorées... puis un petit tambour, et n’eut point de cesse que ses dix francs ne fussent dépensés jusqu’au dernier centime... Alors il parut tout glorieux; et quand Hans Aden revint, il fut content de voir que M. Coucou Peter avait fait des politesses à sa femme.
Quant à l’illustre philosophe, la vue de tout ce monde l’exaltait d’une manière étrange ; il voulait prêcher absolument, et s’écriait à chaque minute :
— Coucou Peter, je crois qu’il serait temps de prêcher... regarde tout ce monde... quelle magnifique occasion d’annoncer la docrtine !
— Gardez-vous en bien, maître Frantz, répondait le bon apôtre, gardez-vous en bien ! Voici le gen-
darme qui passe, il vous empoignerait tout de suite; il n’y a que les charlatans qui aient le droit de prêcher sur la foire.
Ils firent ainsi trois fois le tour de la place; dame Thérèse acheta fout ce qu’il lui fallait pour le ménage : une brosse à lessive, des cuillers en* étain, une écumoire et d’autres objets semblables; Hans Aden acheta une faux qui rendait un son clair et vibrant, des sabots et une étrille.
Vers dix heures, le bât de Schimel était plein de choses; la foule devenait de plus en plus nombreuse et soulevait des flots de poussière,., on entendait au loin tourbillonner la valse.
Comme ils s’acheminaient vers l’auberge, ils passèrent près de la Madame Hutte , et de si joyeux accords frappèrent leurs oreilles, que le grand Hans Aden lui-même s’arrêta pour considérer ce spectacle.
Un drapeau flottait sur la baraque ; les filles et les garçons se pressaient à la porte ; le joli costume des Kokesberg, avec leurs tresses garnies de rubans ; celui des Bouren-Grédel, avec leurs cravates de moire qui retombent sur la nuque, leurs jupes rouges, leurs bas blancs bien tirés et leurs souliers à hauts talons; les montagnards en chapeaux à larges bords, ornés d’une feuille de chêne; les Alsaciens en tricorne, habit carré, gilet écarlate et culotte courte, offraient un coup d’œil admirable... on était comme entraîné de ce côté.
Dame Thérèse éprouvait un désir inexprimable de danser, sa main tremblait sous le bras de Coucou
102 L’ILLDSTRE DOCTEUR MATHEDS
Peter, qui la regardait tendrement et lui disait à voix basse :
— Dame Thérèse, faisons un tour de valse.
— Je voudrais bien, murmura-t-elle... mais l’enfant... je n’ose pas le quitter... et puis... que dirait Hans Aden :
— Bah! laissez faire, dame Thérèse, une valse est bientôt finie... L’enfant n’a rien à craindre, il dort si bien !
— Non, monsieur Coucou Peter, je n’ose pas!... Hans Aden ne serait pas content...
Ils discutaient ainsi, se regardant l’un l’autre, et dame Thérèse allait céder peut-être, lorsque les cloches de l’église s’ébranlèrent, alors il n’y fallut plus songer.
— Thérèse, dit Hans Aden, voici le troisième coup ; allons bien vite à l’auberge, ou nous serons en retard.
— C’est inutile, monsieur le maire, répondit Coucou Peter, vous pouvez partir d’ici, je vais conduire Schimel à la grange, et nous vous attendrons pour dîner... Vous nous ferez le plaisir d’accepter le dîner, maître Hans Aden et dame Thérèse?
Hans Aden trouva M. Coucou Peter bien honnête, et dame Thérèse sortit du bât de Schimel le beau châle qu’il lui avait acheté... elle le mit en jetant un doux regard au bon ménétrier, qui sentit les larmes lui venir aux yeux; puis elle prit l’enfant, car elle ne voulait pas s’en séparer, d’autant plus que la bénédiction de saint Florent ne pouvait lui faire que
du bien, et, tout étant arrangé, on se sépara sur la place de l’église.
Coucou Peter prit le chemin d’en bas, pour éviter la rencontre des fidèles dans la rue du Tonnelet- Rouge.
Mathéus le suivait gravement, laissant errer ses regards autour de la montagne et récapitulant ses preuves invincibles ; le bourdonnement des cloches, le frémissement de l’air, le beau soleil éparpillant ses rayons sur la foule agitée, tout émerveillait le bonhomme, et l’espérance de prêcher bientôt, lui faisait voir les choses sous un point de vue agréable.
Ils longeaient alors les jardins au penchant de la côte; de temps en temps ils entendaient un coup de fusil et voyaient les flocons de fumée se dérouler en l’air ; le bruit de la foule expirait insensiblement et la fraîche verdure remplaçait la poussière des rues.
Au tournant de la fontaine où l’on vient abreuver le bétail hors du bourg, ils virent les chasseurs, les gardes forestiers en habit vert et bon nombre de paysans qui se disputaient le prix du mouton.
La cible était placée de l’autre côté de la montagne, en face du grand chêne ; les tireurs debout derrière les palissades des jardins essayaient leurs armes, ils mettaient en joue, hochaient la tète; quelques-uns pariaient, d’autres se penchaient comme au jeu de quilles, et chacun se croyait plus adroit que celui qui venait de manquer son coup.
brantz Mathéus, que le bruit d’un fusil faisait toujours tressaillir, se hâta de passer outre et d’entrer
dans la ruelle des Acacias..,. Cette solitude, après tant de scènes tumultueuses, avait un charme étrange ; tous les habitants d’Haslach étaient à l’église...
Aux derniers sons des cloches le tir fut suspendu ; on entendit au loin les préludes de l’orgue. Maître Frantz et son disciple débouchaient dans la rue du Tonnelet-Rouge, en face de l’auberge des Trois- Roses.
pendant que Coucou Peter menait Schimel à la grange, Mathéus, fatigué de se promener sur la foire, entrait dans l’auberge des Trois- Rose s. L’illustre philosophe était loin de s’attendre au magnifique , coup d’œil qui s’offrit à ses regards : d’un bout de la salle à l’autre s’étendait une table avec sa nappe de belle toile blanche à filets rouges; plus de quarante couverts en faisaient le tour, et chaque couvert avait sa serviette bien pçopre, bien roide, pliée en forme de bateau ou de bonnet d’évêque; on voyait qu’elles étaient presque neuves et qu’elles sortaient de l’armoire. De plus ils avaient chacun leur bouteille de bon vin d’Alsace; et de loin en loin une grosse carafe, transparente comme le cristal, réflétait les fenêtres, le ciel et les objets d’alentour.
Ajoutez à cela que le plancher, lavé delà veille, était
iïJJjy Ciooale
sablé de sable fin, que l’air circulait par les fenêtres entr’ouvertes, que l’odeur des rôtis vous arrivait par bouffées d’un châssis donnant sur la cuisine, que le cliquelis de la vaisselle, le tic-tac du tourne-broche, le pétillement du feu sur l’âtre, que tout annonçait un festin grandiose à trente sous par tète, et vous pourrez vous figurer avec quel bonheur maître Frantz s’assit près de l’une des petites tables, et s’essuya le front en attendant l’heure du dîner.
Pas une âme ne troublait le repos de la salle, car on savait bien que l’auberge des Trois-liose* aurait grand monde en ce jour solennel, et qu’on ne ferait pas attention à vous pour une choppe de vin ni pour deux.
L’illustre philosophe jouit pendant quelque temps de ce calme déücieux, puis il tira de la grande poche de sa capote, le répertoire anthropo-zoologique et se mit à chercher un texte digne de la circonstance.
Or, la mère Jacob qui venait d’entendre ouvrir la porte, regarda parle châssis, et voyant un homme grave qui lisait dans un livre, elle resta plus d’une minute à le considérer, puis elle fit signe à la grosse Orchel d’approcher, et lui montrant l’illustre philosophe assis le coude au bord de la fenêtre, dans une attitude médiative, elle lui demanda s’il ne ressemblait pas au vieux curé Zacharias, mort depuis cinq ans.
Orchel s’écria que c’était lui. La petite Katel, qui tenait justement la queue de la lèchefrite, accourut pour voir ce qui se passait ; elle put à peine rete-
106 LTLLUSTRE DOCTEUR MATHEUS
nir un cri de surprise. Il y eut grand émoi dans la cuisine : chacune mettait à son tour le nez au châssis et murmurait : «C’est lui... ce n’est pas lui ! » Enfin la mère Jacob, ayant regardé fort attentivement, dit à Katel de retourner à sa lèchefrite, et tout en fourrant ses cheveux gris sous sa cornette, elle entra dans la salle.
L’illustre philosophe était tellement absorbé, qu’il n’entendit pas ouvrir la porte, et que la mère Jacob dut lui demander ce qu’il désirait, pour attirer son attention.
— Ce que je désire, ma bonne femme, dit Mathéus d’un air grave, ce que je désire, vous ne pouvez me le donner. Celui-là seul qui nous voit et nous gouverne du haut des cieux, celui dont l’immuable volonté forme la loi de l’univers, peut seul m’accorder, dans cet instant suprême, l’inspiration que je lui demande... Je vous le dis en vérité... en vérité, de grandes choses se préparent... Que ceux qui se sentent coupables, par faiblesse ou par ignorance, s’humilient ! qu’ils reconnaissent leurs fautes, U leur sera pardonné !... Mais que les sophistes, gens pleins d’orgueil et de mauvaise foi, incapables de sentiments nobles et généreux... et je dis même de justice quelconque... que les sophistes et les êtres sensuels, qui se plongent de plus en plus dans la matière et vont jusqu’à nier l’âme immortelle, principe de la morale et de la société humaine, que ceux-là tremblent : il y a pour toujours un grand abîme entre nous !
La mère Jacob, qui se reprochait de n’avoir pas
assisté à la procession depuis trois ans. crut que maître Frantz lisait dans son cœur.
— Mon Dieu ! dit-elle toute troublée, je reconnais mes fautes : je sais bien que j’aurais dû aller à la procession, mais notre auberge ne peut pas non plus rester seule : il faut veiller au ipénage, il faut bien que la cuisine se fasse !
— La cuisine ! s’écria Mathéus, c’est pour la cuisine que vous négligez la grande question de la transformation des corps et de la pérégrination des âmes !... Oh! ma bonne* femme, vous êtes bien a plaindre ! Pourquoi donc amassez-vous de vaines richesses au prix de votre âme immortelle ?... Pour vos enfants ?... Vous n’en avez point... Pour vous même ?... Hélas ! la vie ne dure qu’un instant et vous ne pourrez guère en jouir... Pour vos héritiers ?... Est-il besoin de développer en eux l’amour des faux biens de la terre, d’où naissent la cupidité, l’avarice, la convoitise qui nous portent trop souvent à désirer la mort de nos proches ?
— Cet homme sait tout, pensa la mère Jacob ; il sait que je n’ai point d’enfants; il sait que mon gueux de neveu, qui sort des carabiniers, n’attend que ma mort pour hériter de mes biens ; il sait que depuis trois ans je n’ai pas été à la procession : c’es * un prophète !
Ainsi raisonnait la mère Jacob, lorsque la procession commença : une immense rumeur domina le silence universel, puis on entendit les chants d’église et l’orgue... Puis tout à coup ces chants débordèrent sur la place ; la châsse de saint Florent,
portée par de jeunes filles vêtues de blanc, la croix, la bannière tlottante, tous les curés d’alentour en grand costume, les chantres en toques rouges apparurent au loin... puis toute la procession tumultueuse... Mais aulieu de prendre la rue du Tonnelet- Rouge, elle fit le tour d’Haslach, selon l’ancienne coutume enseignée par saint Florent lui-même, et la vallée fut remplie de ce bourdonnement solennel, que l’illustre philosophe avait admiré sur la montagne : « Priez pour nous ! priez pour nous !... » On aurait dit un grand cofip de vent dans les bois, mêlé au son des cloches retentissantes ; c’était quelque chose d’immense.
— Oh ! spectacle grandiose et vraiment digne de l’homme! s’écriait Mathéus... Concours admirable des peuples confondant leurs pensées dans une seule pensée, leurs âmes dans l’âme universelle!... Oh! noble et touchante image de l’avenir!... que sera-ce donc lorsque la vérité toute entière aura retenti dans le monde, lorsque s’élevant sur les ailes de la logique transcendantale, et planant vers les cieux, l’humanité verra face à face l’Être des êtres, le grand Demourgios!... A quel enthousiasme sans bornes ne s’élèveront point les hommes, puisqu’ils accourent déjà de si loin, par un simple pressentiment de la vérité !
L’illustre philosophe, parlant ainsi, s’animait de plus en plus ; mais depuis longtemps la mère Jacob, abandonnant la salle, courait déporté en portechez toutes les voisines, disant qu’un prophète était arrivé dans sa demeure, que ce prophète savait tout, qu’il
lui avait dit ce qu’elle était, qu’elle n’avait point d’enfants, que son neveu Yeri Hans convoitait ses biens etque les temps étaient proches}... qu’il connaissait nos plus secrètes pensées et qu’il faisait des miracles!
Orchel et Katel avaient aussi déserté leur poste et couraient derrière la mère Jacob, appuyant, confirmant et embellissant encore ce qu’elle disait.
Elles auraient tout laissé brûler si Coucou Peter, par une inspiration venue d’en haut, n’était entré dans la cuisine et n’avait vu les marmites abandonnées. Alors, dans une sainte horreur, il avait arrosé le rôti, surveillé les casserolles, écumé le bouillon, allongé les sauces, remonté letourne-broche, trempé la soupe, sorti les küchlen du four et dressé tous les plats dans un ordre convenable, appelant, criant, se démenant... Mais personne ne répondait... Enfin, au bout d’une demi-heure, n’en pouvant plus, U descendit dans la cour pour se laver les mains et le visage, car il ne voulait pas paraître en cet état devant la petite Thérèse.
Au même instant la mère Jacob et les voisines arrivèrent, et, trouvant tout cuit à point, rangé en ordre de bataille , prêt à être servi , les bonnes femmes levèrent les mains au ciel et crièrent miracle.
Coucou Peter, à ce tumulte, revint bien vite, et quelle ne fut pas sa surprise quand la mère Jacob, le conduisant au châssis, lui montra Mathéus et lui raconta le miracle du bonhomme.
Il allait pousser un immense éclat de rire, mais
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
tout à coup, se serrant les côtes et gonflant ses joues :
— Ah bah ! fit-il, pas possible ! c’est donc ça que j’ai vu?
Toutes les voisines l’entourèrent en lui demandant ce qu’il avait vu. Alors Coucou Peter leur raconta gravement qu’en passant devant la cuisine, il avait vu une forme blanche... comme qui dirait un ange qui tournait la broche...
— Je l’ai vu comme je vous vois, dit-il à la mère Jacob.
Et toutes les bonne femmes de se regarder l’une l’autre dans une muette admiration. Aucune ne se sentait le courage de répondre un mot ; elles sortirent à petits pas,- sans faire de bruit, et la nouvelle du miracle se répandit aussitôt dans tout Haslach.
Quand il fallut servir le dîner, c’est à peine si la mère Jacob se croyait digne de toucher les couvercles des marmites ; à chaque instant elle tournait la tète, s’imaginant que l’ange marchait derrière elle, et ses deux servantes n’étaient pas moins émues.
Et voilà comment Coucou Peter, pour faire triompher la doctrine, trompa tout le bourg d’Haslach et précipita l’illustre docteur Frantz Mathéus, son maître, dans une nouvelle série d’aventures extraordinaires et merveilleuses.
L’iLLUSTRE DOCTEUR MATHECS
\ midi juste, la procession était finie. Les curés, les chantres, les bedeaux, les femmes, les enfants, les bourgeois et les pèlerins, tous pêle-mêle, rentraient dans Haslach, les uns pour s’asseoir devant un hon dîner arrosé de vin blanc, de bière et de café, les autres pour manger leurs provisions au coin d’une fontaine, ou sur les bancs de pierre des auberges.
L’illustre philosophe sentait venir l’heure des prédications; il ne voyait pointées choses et se recueillait en lui-même.
— Coucou Peter étant entré dans la salle, lui dit :
— Maître, asseyez-vous là, au haut de la table ; moi, je me place à votre droite pour soutenir la doctrine.
Et Frantz Mathéus s’assit à l’endroit que lui désignait son disciple, au haut de la table, en face des fenêtres.
Bientôt la salle fut envahie par une foule de gens, venus de tous les points de l’Alsace et de la Lorraine, tous bons paysans qui logeaient aux Troislioses et ne regardaient point à trente sous pour faire un dîner convenable ; il y avait aussi quelques
montagnards, parmi lesquels se trouvaient dame Thérèse et Hans Aden ; ils s’assirent à la droite de Coucou Peter, qui prit à sa gauche le grand couteau et la grande fourchette à manche de corne pour découper les viandes.
Et la soupe étant servie, le dîner commença en silence.
Dame Thérèse, son enfant sur les genoux, paraissait bien heureuse d’être près de Coucou Peter, qui veillait sur elle avec le plus grand soin, et lui donnait les meilleurs morceaux.
Or, la nouvelle des prédications de Mathéus et de ses miracles s’étant répandue dans Haslach, on accourait de toutes parts autour de l’auberge, et les gens regardaient par les fenêtres dans la salle, demandant où était le prophète. La mère Jacob, sur le pas de la porte, leur expliquait toutes choses, et les servantes, restées seules, avaient peine à servir le dîner ; Katel courait autour de la table pour arranger les plats, enlever les assiettes et remplacer les bouteilles vides, et Orchel apportait les plats de la cuisine.
La grande salle s’animait de plus en plus ; tous les convives, ignorant la mission sublime de l’illustre philosophe, causaient entre eux de choses indifférentes, de la foire, de la récolte, des prochaines vendanges. On mangeait, on riait, on buvait, on appelait les servantes, qui montaient et descendaient à la hâte dans l’escalier tournant, avec des plats de choucroùte, des cervelas, des saucisses fumantes, des gigots rôtis, des canards nageant dans
leur jus, et des petits cochons de lait tout croustillants et d’un beau jaune doré.
Au milieu de cette animation joyeuse, maître Frantz croyait entendre ces paroles prophétiques : « Honneur ? gloire, honneur au grand Mathéus ! Gloire éternelle à l’inventeur du la pérégrination des âmes !... Gloire! gloire! honneur ! gloire ! honneur au grand Mathéus!... Gloire éternelle à l’inventeur de la pérégrination des âmes ! » Et, dans une muette extase, il se penchait au dos de sa chaise, laissait tomber sa fourchette et prêtait l’oreille à ces voix lointaines ; mais pour dire la vérité, ce n’était que l’effet du vin d’Eckersthal et le bourdonnement de la salle.
Il était ènviron deux heures et l’instant du dessert était arrivé, cet instant oii tout le monde parle à la fois sans écouter personne, où chacun se trouve de l’esprit et où tantôt l’un, tantôt l’autre se met à rire sans savoir pourquoi.
En ce moment l’illustre docteur se levant au bout de la table, se mit à expliquer d’un air grave, la transformation des corps et la pérégrination des âmes.., et il parlait avec calme, disant:
— La Justice est la loi de l’univers; l’être, dès l’origine des temps, fut soumis à la loi de Justice... et toutes les choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait, n’a été fait sans elle... Elle était la vie et la vie était la volonté... etla volonté anima la matière, d’où vinrent les plantes, d’où vinrent les animaux, d’où vinrent les hommes.
Il y eut un homme envoyé par Dieu, qui s’appelait
Pythagoras... 11 vint dans le monde, et le monde ne l’a pas compris... et ses doctrines n’ont pas été comprises !
Ainsi pariait l’illustre philosophe, et tous les assistants l’écoutaient émerveillésdesasagesse...Maisil y avait dans le nombre, un vieil anabaptiste nommé Pelsiy, homme craignant Dieu... Et cet homme vénérable était indigné de la doctrine de l’illustre docteur... C’est pourquoi, levant un de ses doigts d’un air inspiré, il s’écria:
— Or l’esprit dit expressément, que dans les temps à venir quelques-uns abandonneront la foi, en suivant des esprits d’erreur et des doctrines diaboliques, enseignées par des imposteurs pleins d’hypocrisie, dont la conscience est noircie de crimes.
Et ayant prononcé 'ces paroles, il se tut. Et l’on voyait bien qu’il voulait désigner Frantz Mathéus.
L’illustrephilosophe devint tout pâle, car il entendait autour de lui un murmure... Et Coucou Peter lui-méme était comme sur des charbons ardents.
Mais bientôt maître Frantz, recueillant toutes ses forces, répondit:
— Oh! imposteurs et gens de mauvaise foi... osezvous bien nier que la Justice soit la loi du monde?... Tous les êtres n’étaient-ils pas égaux avant d’avoir mérité? Et s’ils n’avaient pas existé avant que de naître, pourquoi toutes ces différences entre eux?... Pourquoi l’un naît-il à l’état de plante... l’autre à l’état d’homme ou d’animal?... Pourquoi l’un naît-il riche, l’autre pauvre... stupide ou intelligent? Où serait la Justice- de Dieu, si toutes ces différences ne
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venaient pas du mérite ou du démérite dans les existences antérieures?
L’anabaptiste, bien loin de se laisser abattre par cet argument invincible, leva de nouveau son grand doigt maigre et dit:
— Fuyez les fables impertinentes et puériles et exercez-vous à la piété... car la piété est utile à tous, et c’est à elle que les biens de la vie présente et ceux ae la vie future ont été promis... Ce que je vous dis est une vérité certaine, et digne d’être reçue avec une entière somission, car ce qui nous porte à souffrir les maux et les outrages, c’est que nous espérons au Dieu vivant, qui est le sauveur de tous les hommes et principalement des fidèles.
A ces mots l'assemblée parut tout agitée, et Mathéus vit de nouveau les regards se tourner vers lui d’un air menaçant... L’illustre philosophe, dans cette situation critique, leva les yeux au ciel en s’écriant:
— Être des êtres ! ô grand Démiourgos ! toi dont la volonté puissante et l’immuable justice gouvernent toutes lésâmes... daigne... daigne éclairer cet esprit obscurci par le voile de l’erreur et des préjugés!...
Mais l’anabaptiste Pelsly, furieux d’entendre ces paroles, s’écria :
— N’est-ce pas toi, esprit de l'abîme, qui cherches à obscurir notre intelligence?... Et n’esb-il pas écrit: « Si quelqu’un enseigne une doctrine différente de celle-ci et n’embrasse pas la doctrine selon la piété, il est enflé d’orgueil et il ne sait rien... mais il est possédé d’une maladie d’esprit, qui l’emporte en des questions et des combats de paroles, d’où nais-
sent l’envie, la contestation, la médisance, les mauvais soupçons.
L’illustre docteur ne savait plus que répondre, quand Coucou Peter se mêla de la dispute, car il jtvait vendu jadis des bibles et des almanachs, et connaissait les livres saints aussi bien que l’anabaptiste.
— Mais, s’écria-t-il en frappant du poing sur la table, et regardant l’anabaptiste de ses gros yeux irrités... mais il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu?... car ce que vous avez dit dans l’obscurité, se publiera dans la lumière et ce que vous avez dit à l’oreille dans les chambres, sera prêché sur les toits... Je vous dis donc, à vous Pelsly, hypocrite que vous êtes : vous savez si bien reconnaître ce que présagent les différentes apparences du ciel et de la terre, comment donc ne connaissez-vous point ce temps-ci? Comment n’avez-vous point de discernement pour reconnaître, par ce qui se passe en vous, ce qui est juste ?
Coucou Peter finissait à peine ces mots, qu’il se fit un grand tumulte dans la maison, et tous les convives, se regardant l’un l’autre, se demandaient
— Qu’est-ce que cela?... d’où vient ce bruit?
Or, c’était la vieille Margredel, la paralytique, femme de Nikel Schouler le tissserand, laquelle ayant entendu parler des miracles de l’illustre philosophe, venait se faire guérir... La pauvre femme, portée dans son large fauteuil, qu’elle n’avait pas quitté depuis deux ans, arrivait sur les épaules de
L’If. LUSTRE DOCTEUR MATHEUS 117
quatre pèlerins. La foule se pressait autour d’elle et lui criait:
— -Courage, Margredel, courage!
Et Margredel souriait d’un air triste, car elle avait foi dans le prophète et sentait déjà la vie tressaillir en elle.
Étant donc arrivée en face de l’auberge des Trois- Itoscs, la mère Jacob, qui la voyait venir de loin, ouvrit la porte de l’allée à deux battants... puis celle de la grande salle.
Et l’on vit alors cette pauvre Margredel telle que l’avait faite la maladie, pâle, décharnée, levant ses longues mains suppliantes et s’écriant :
— Sauvez-moi, monsieur le prophète, daignez jeter un regard sur votre humble servante !
Et toute la foule , pressée dans le vestibule , aux fenêtres et jusque dans la salle , répétait les mêmes mots... et la confusion était extrême.
Coucou Peter , voyant cela , aurait voulu se sauver, car il n’avait nulle confiance dans les miracles de la doctrine et craignait d’être lapidé , si son illustre maître ne guérissait pas cette femme.
Cependant l’illustre philosophe, bien loin d’éprouver le moindre doute, avait une telle confiance dans sa mission, qu’il se dit aussitôt que l’Être des êtres envoyait cette malheureuse, afin qu’il pût donner à l’univers, une preuve éclatante des vérités anthropo-zoologiques. Pénétré de cette confiance, il se leva et s’avança vers Margredel, qui le regardait les yeux tout grands ouverts La foule s’écartait de-
vant lui, et maître Frantz étant arrivé devant la pa-
ralytique, la contempla avec une grande douceur et lui dit au milieu du plus profond silence :
— Femme, avez-vous confiance dans l’Être des êtres... dans sa bonté infinie?
Et Margredel , levant les yeux au ciel , répondit d’une voix faible :
— O mon Dieu!.... mon Dieu !.... vous qui lisez dans les cœurs, vous savez si j’ai la foi!
— Eh bien, s’écria Mathéus d’un accent ferme,
la foi vous a sauvée ! Levez-vous, vous êtes
guérie !
A ces paroles, qui partaient de l’âme, tous les assistants tressaillirent jusqu’à la moelle des os... Margredel sentit une force extraordinaire passer dans
tous ses membres; elle fit un effort et se leva
puis, tombant aux genoux de Mathéus, elle fondit en larmes.
— Je suis sauvée ! dit-elle, sauvée!...
Ce fut un spectacle touchant que cette pauvre femme aux genoux du bonhomme , qui lui souriait avec bonté et qui , l’ayant relevée , l’embrassa sur ses joues amaigries et lui dit :
— C’est bien c’est bien retournez à votre
demeure.
Ce qu’elle fit aussitôt en criant :
— Mes pauvres enfants... mes pauvres enfants... je ne serai plus à votre charge !
Alors maître Frantz se tournant vers l’assemblée, dit avec calme :
— C’est Dieu qui l’a voulu!... Qui oserait nier la puissance de Dieu ?
Et ces paroles frappèrent d’admiration tous les assistants, et Coucou Peter lui-même était tellement saisi des choses qu’il venait de voir et d’entendre que, dans sa stupeur, il ne pouvait bouger de sa chaise et qu’il s’écriait d’une voix tremblante :
— Maître , je ne suis pas digne de dénouer les
cordons de vos souliers! Maître, vous êtes un
grand prophète, un vrai prophète !... Ayez pitié de votre pauvre disciple Coucou Peter... être sensuel et plein de défauts qui a douté de vous !...
Seul l’anabaptiste ne fut point convaincu; il déchira sa tunique et sortit de la grande salle en s’écriant :
— En ce jour, il s’élèvera de faux prophètes, qui feront de grands prodiges et des choses étonnantes, jusqu’à séduire , s’il était possible, les élus euxmêmes !
Mais la foule ne l’écoutait point, et ne cessait de louer maître Frantz des prodiges qu’il venait d’accomplir.
C’est ainsi que l’illustre docteur Malhéus, connaissant la puissance de la volonté, fit paraître la grandeur de l’Être des êtres.
Margredel s’en retournait donc chez elle, et la foule marchait à sa suite , proclamant le miracle
dans tout Haslach. Ses voisins et ceux qui l’avaient vue auparavant , assise à sa porte disaient :
— N’est-ce pas là Margredel, la paralytique qui était assise sur le seuil de sa maison, pour se réchauffer au soleil?
Les uns répondaient : « C’est elle!... » d’autres disaient : « Non, c’en est une autre qui lui ressemble... » Mais elle s’écriait: « C’est moi-même!... Le prophète des Trois-Roses m’a guérie!. . »
Et l’on accourait de toutes parts vers l’auberge des Trois-Roses ; on abandonnait l’église pour aller voir le prophète et l’entendre.
Frantz Mathéus, debout à l’une des fenêtres de la grande salle, regardait ce spectacle et jouissait d’un bonheur indicible...
— O grand Démiourgos, s’écriait-il, merci!
Merci de m’avoir laissé vivre jusqu’à ce jour
Maintenant Frantz Mathéus peut mourir , il a vu le triomphe de l’anthropo-zoologie !...
Cependant l’anabtiste Pelslv se rendait chez M. le maire d’ Haslach, pour dénoncer l'illustre philosophe.
M. le maire Georges Brenner était justement à table, environné de ses amis, quand l’anabptiste entra ; il célébrait le dimanche de la foire par la joie et les festins.
L’anabatiste Pelsly raconta avec calme et vérité, les choses prodigieuses qui venaient de s’accomplir.
— Ces hommes, dit-il, ayant connu Dieu, ne l’ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs vains
raisonnements et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres. Ils sont devenus fous en s’attribuant le nom de sages, et ils ont transféré l’honneur qui n’est dû qu’au Dieu incorruptible, à l’image d’un homme corruptible, et à des figures d’animaux, de bêtes à quatres patte et de reptiles... C’est pourquoi Dieu les a livrés au désir de leurs cœurs, aux vices de l’impureté, en sorte qu’en s’y plongeant, ils ont déshonoré eux-mêmes leur propre corps ; ceux qui avaient mis le mensonge à la place de la vérité de Dieu, et rendu à la créature l’adoration et le culte souverain, au lieu de les rendre au Créateur qui est béni de tous les siècles!...
Ainsi parla Pelsly l’anabaptiste, et M. le maire, frappant sur la table, s’écria : — Que me racontezvous là... Ces choses sont-elles possibles?
— Venez, et voyez par vous-même..., dit l’anabaptiste.
Et M. le maire se leva, quittant sa femme, ses enfants et ses amis dans une grande colère ; car depuis son retour de la procession, il ne pouvait jouir d’un instant de repos, et déjà plusieurs personnes lui avaient parlé de miracles... Non pas du miracle de Margredel, mais de celui de la cuisine de la mère Jacob.
Etant arrivés à la rue du Tonnelet-Rouge, c’est à peine s’ils purent avancer, à cause de la foule et du peuple qui criait : Gloire... honneur au prophète!...
Et l’on voyait de loin l’illustre docteur à la fenêtre, environné de Coucou Peter, du grand Haqs Aden
122 L’ILLUSTBE DOCTEUR MATHEUS
et de tous les convives, haranguant la foule avec éloquence.
M. le maire réussit pourtant à se frayer un passage, et Cou Peter le vit tout à coup monter l’escalier de l’auberge.
Ce fut un coup terrible pour le brave ménétrier, car il comprit aussitôt que la doctrine allait courir un grand danger.
Maître Frantz parlait encore que le maire entrait déjà dans la grande salle et que i’anabaptiste, désignant du doigt l’illustre philosophe, l’accusait en ces termes :
— Comme c’est par vous, monsieur le maire, que nous jouissons d’une paix profonde, et que plusieurs ordres très-salutaires ont été établis par votre sage prévoyance, nous accusons cet homme d’être le chef d’une secte séditieuse, de mettre la division et le trouble dans cette cité, d’enseigner de fausses doctrines et de faire des miracles.
Frantz Mathéus, saisi de cette accusation prononcée à voix haute et solennelle, se retourna, et voyant M. le maire revêtu de son écharpe, il fut épouvanté. '
— Qui vous a permis de faire des miracles et de prêcher en public? s’écria M. le maire.
L’illustre philosophe ne sut d’abord que répondre ; mais au bout de quelques instants il reprit courage et dit avec une indignation profonde :
— Depuis quand faut-il des permissions pour en seigner la vérité?... O profanation horrible, digne des plys rigoureux châtiments et de l’exécration des
siècles!... Pythagore, Socrate, Platon et tant d’autres, avaient-ils besoin de permission pour enseigner leurs doctrines? N’étaient-ils pas suivis de leur disciples, environnés du respect, de l’admiration et de l’enthousiasme des peuples ?
M. le maire, stupéfait de cette tirade, regarda quelques secondes le bonhomme, puis il lui dit :
— Vous êtes heureux que nous n’ayons pas de prison communale, car je vous y ferais conduire tout de suite, pour vous apprendre à parler avec respect à un magistrat revêtu de son écharpe. Je vous accorde vingt minutes pour évacuer cette ville, et si vous y restez une seconde de plus, je vous ferai conduire à Saverne entre deux gendarmes.
Tous les convives étaient frappés de stupeur, et Coucou Peter, se retournant vers l’anabaptiste, qui triomphait à son tour, il lui dit d’un accent de mépris plein d’éloquence;
— Il est dit : On vous livrera aux magistrats pour être tourmentés, et vous serez bannis à cause de la Justice !
Et les assistants, non moins indignés que le disciple de Mathéus, seraient tombés sur Pelsly sans la présence de M. le maire.
Cependant l’illustre philosophe avait eu le temps de se remettre, et comme son cœur se gonflait de douleur, en songeant qu’il allait perdre le fruit de tant d’efforts et de sacrifices, il résolut de se défendre.
— Monsieur le maire, dit-il en s’efforçant d’être calme, monsieur le maire, j’entreprendrai avec d’au-
ii\ L’ILl.USTRE DOCTEUR MATHEUS
tant plus de confiance de me justifier devant vous, que je sais que depuis plusieurs années vous gouvernez cette province. Il vous est facile de savoir qu’il n’y a pas plus d’un jour que je suis h Haslach, et cet anabaptiste ne m’a point trouvé disputant avec personne ni amassant le peuple, soit dans les églises, soit dans les temples, soit sur les places publiques... Et il ne saurait prouver aucun des chefs dont il m’accuse. Il est vrai, et je le reconnais devant vous, que selon cette philosophie, qu’il appelle séditieuse, je sers le Dieu de Pythagore, espérant en lui, comme cet anabaptiste espère lui-même, et le connaissant comme il le connaifryC’est pourquoi je travaille incessamment à conserver ma conscience exempte de reproches, et, comme elle m’ordonne de répandre la lumière par tous les moyens possibles, je me suis mis en route dans ce but honorable, quittant le toit de mes pères, mes amis et tout ce qui m’est le plus cher au monde, pour remplir mes devoirs. Permettez-moi donc de rester en ce lieu seulement un jour encore; il ne m’en faudra pas davantage, pour convertir toute la ville aux vérités anthropo-zoologique.
— Raison de plus pour que vous partiez tout de suite, interrompit le maire; au lieu de vingt minutes, je ne vous en donne plus que dix.
En se tournant vers l’anabaptiste :
— Pelsly, dit-il, allez chercher les gendarmes!
A ces mots, Frantz Mathéus sentit sa nature de lièvre reprendre le dessus.
— Oh! monsieur le maire... monsieur le maire...
s’écria-t-il, les yeux pleins de larmes, la postérité vous jugera sévèrement...
Puis il sortit en silence.
Pendant quelques secondes tous les assistants furent émus de cette scène. Coucou Peter promenait des regards désolés sur la table , il ne savait à quoi se résoudre... Tout à coup il se leva en s’écriant avec force :
— La postérité vous jugera sévèrement, monsieur le maire... tant pis pour vous!,..
Ce disant, il enfonça son chapeau sur l’oreille, croisa ses mains derrière le dos et sortit majestueusement par la même porte que maître Frantz.
Après le départ de Coucou Peter, il se fit un grand tumulte... Jacob Fischer, homme sensuel et naturellement avide d’argent, se souvint que Coucou Peter et Mathéus avaient loué le hangar, qu’ils avaient donné deux picotins d’avoine à Bruno, et qu’jls avaient mangé non-seulement à trente sous par tète, mais que le dîner de Hans Aden et de dame Thérèse était aussi sur leur compte.
Il courut donc après Coucou Peter en criant :
— Halte !... halte !... on ne part pas comme cela, on paye avant de partir !...
Et tous les assistants suivaient l’aubergiste avec une curiosité singulière des événements qui allaient se passer.
En arrivant sur l’escalier de la cour, ils virent maître Frantz qui sortait du hangar, tenant Bruno par la bride, et Coucou Peter qui marchait derrière lui avec la selle, la valise et le reste, se dépêchant
lifi L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEUS
de charger le tout pour s’en aller, car ü appréhendait qu’on ne voulût les retenir.
Jacob Fischer poussa un cri d’indignation et descendit quatre à quatre.
— Vous ne partirez pas!... vous ne partirez pas, criait-il, ce cheval me répond de vous!...
Et plein de fureur, il voulut arrêter Bruno ; mais Coucou Peter, le repoussant avec force, saisit un bâton derrière la porte de l’écurie et s’écria :
— Arrière !... il n’y a rien de commun entre vous et moi !
Jacob Fischer s’acharnait à la bride, et Mathéus disait avec douceur :
— Remets ton bâton derrière la porte, cher disciple , remets ce bâton en son lieu !
Coucou Peter n’avait pas l’air de vouloir obéir ; mais quand il vit le monde entrer par la porte cochère et descendre l’escalier, il se rappela les leçons psychologiques d’Oberbronn et se résigna.
Presqu’au même instant une foule nombreuse environna le cheval, l’illustre philosophe et son disciple. Chacun racontait l’événement à sa manière, et Mathéus n’était pas sans une émotion profonde, en entendant tous ces cris, toutes ces paroles, toutes ces explications : car si les uns l’approuvaient, d’autres le blâmaient hautement de vouloir partir sans payer.
La, se trouvaient Jacob Fischer et sa femme, la grosse Orchel et la petite Katel, Hans Aden et dame Thérèse... Kasper-Siébel, fils de Ludwig-Siébel le forgeron, Passauf le garde-champêtre, avec son
grand chapeau de gendarme, l’anabaptiste Pelsly et M. le maire en écharpe tricolore : c’était un grand tumulte.
Enfin, sur l’ordre de M. le maire, on fit silence et Jacob Fischer exposa l’affaire.
— Ces gens-ci, dit-il, me doivent le loyer du hangar; ils me doivent quatre dîners à trentesous et deux picotins d’avoine ; cela fait dix-sept francs. S’ils partent... d’où sont-ils?... je n’en sais rien... Coucou Peter n’a jamais le sou... Je demande que le cheval reste en gage.
Mathéus répondit :
— De tout temps les prophètes sont en possession de manger et de boire chez leurs hôtes, qui s’estiment heureux de leur faire bon accueil, et quand on leur ferme la porte, ils secouent la poussière de leurs souliers et s’en vont ailleurs... Et je dis que ces hommes durs sont bien à plaindre : il vaudrait mieux pour eux n’étre jamais venus au monde, ils n’afiligeraient point nos regards par le spectacle de leurs iniquités.
Malgré ces paroles éloquentes, M. le maire et Jacob Fischer ne paraissaient pas convaincu ; au contraire, l’aubergiste énumérait sa note :
— Tant pour le cheval, tant pour l’illustre philosophe et sou disciple, tant pour les invités, en tout dix-sept francs !
M. le maire, voyant que le tumulte augmentait toujours, dit :
— Jacob, prends le cheval... qu’on le retienne en gage... ils n’ont qu’à partir à pied!
Aussitôt l’aubergiste arracha la bride des mains de Mathéus, et le bonhomme, qui ne s’attendait pas à cette secousse, faillit tomber à terre ; mais il se retint au cou de Bruno et, l’enveloppant de ses bras, il se mit à sanglotter comme un enfant.
— Bruno!... mon pauvre Bruno!... s’écriait-il, on veut te séparer de moi... toi, le compagnon de mes travaux... toi, mon meilleur... mon unique ami!... Oh! ne soyez pas si cruels!... Bruno! mon pauvre Bruno... que vas-tu devenir loin de ton maître?... ils te maltraiteront... ils n’auront aucun égard pour tes longs services!
Et les larmes de ce vieillard aux cheveux blancs, ses paroles touchantes, émouvaient tous les assistants.
— C’est pourtant bien cruel, se disaient-ils entre eux, d’ôter son cheval à ce pauvre vieillard... Il n’est pas méchant, il est bon, voyez comme il pleure ; il n’y a que les bons coeurs pour aimer ainsi les animaux!...
Et plusieurs femmes, venues comme les autres avec leur enfant sur le bras, s’en allaient bien vite, car elles ne pouvaient voir cela.
Coucou Peter, derrière Bruno, penchait la tête d’un air bien triste, il s’accusait lui-même d’être cause de tout, et deux grosses larmes coulaient sur ses joues rouges. Dame Thérèse pleurait aussi ; et, comme tout le monde restait à la même place , afin que l’aubergiste ne pût emmener le cheval , cette bonne petite mère se glissa derrière Coucou Peter, et lui plaça trente francs dans la main en cachette.
— Tenez , monsieur Coucou Peter, dit-elle , acceptez ceci pour l’amour de moi !
Alors Coucou Peter mit les trente francs dans la poche de son gilet en sanglottant plus fort... puis, au bout de quelques instants, relevant la tète, il s’écria :
— Maître Jacob, je n’aurais pas cru cela de vous !... J’aurais cru que vous feriez crédit h un honnête homme!... Mais puisqu’il en est ainsi... tenez... voici votre argent, et lâchez bien vite le cheval, ou je vous casse la tète !
Il venait de reprendre son bâton derrière la porte, et tout le monde aurait voulu qu’il éreintât ce misérable aubergiste.
Coucou Peter paya de même Hans Aden , en regardant dame Thérèse d’un regard si doux, qu’elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme; il embrassa aussi l’enfant qu’elle tenait dans ses bras... Puis d’une voix forte, retentissante, il s’écria :
— En route, maître Frantz, en route!... les hommes sont des gueux...
Mathéus venait de se mettre à cheval. Coucou Peter se fit ouvrir la porte qui donne sur les champs, et M. le maire ne fut tranquille qu’après les avoir vus disparaître dans la forêt de Saverne.
Une grande rumeur s’élevait alors dans le bourg; on réclamait le prophète et la foule demandait des miracles!...
Rien ne saurait peindre la désolation de Frantz Mathéus et de son disciple, après leur départ d’Haslach.
Coucou Peler ne se possédait plus de colère; il agitait son bâton et s’écriait à chaque pas.
— Ah! gueux d’anabaptiste!... gueux de maire!... gueux de Jacob Fischer!... Ah! gredins, si je vous tenais! Dieu de Dieu... quelle danse!... Je ne vous laisserais pas un cheveu sur la tète!... Chasser un si brave homme!... un homme qui fait des miracles!... un homme qui vaut mieux que vous tous jusqu’à la vingtième génération!... Ah! gredins! gredins ! vous aurez de la chance, si je ne vous rencontre pas tôt ou tard !
Ainsi parlait Coucou Peter, et cependant il se tournait de temps en temps, pour voir si les gendarmes n’étaient pas à leurs trousses.
L’illustre philosophe ne murmurait pas une parole et s’abîmait dans sa douleur. Ce ne fut que beaucoup plus tard , lorsqu’ils atteignirent le hameau de Tieffenbach, dans l’une des gorges de la montagne, que le bonhomme parut revenir à lui; il souleva son large feutre, s’essuya le front tout baigné de sueur et dit avec un calme étrange :
— Cher disciple, nous venons de traverser une
bien rude épreuve ; rendons grâce au grand Démiourgos, qui nous a couverts de son égide comme toujours. En vain les sophistes nous poursuivent de leurs injures, en vain ils multiplient les obstacles et les embûches sur notre passage : tout cela ne sert qu’à mieux montrer la protection de l’Être des êtres, qui fonde sur nous ses plus belles espérances.
— Vous avez raison, monsieur le docteur, reprit Coucou Peter ; quand on fait des miracles comme nous, on n’a rien à craindre. Avant qu’il soit six mois, je veux rentrer à Haslach en bonnet d’évêque, sur un cheval blanc ; je veux que deux enfants de chœur portent la queue de ma robe et qu’on nous brûle de l’encens sous le nez ; mais, en attendant, je crois que nous ne ferions pas mal de savoir où nousall ons.
— Que cela ne t’inquiète pas, mon ami, répondit l’illustre philosophe, nous trouverons toujours assez d’espace devant nous... Si nous n’avons pas encore réussi jusqu’à ce jour, c’est qu’il nous faut un vaste, théâtre. Tu dois reconnaître que la Providence nous conduit en quelque sorte malgré nous-mêmes vers les grandes villes ; allons à Saverne.
— A Saverne! prenez garde... prenez garde... c’est une ville remplie d’avocats et de gendarmes.
Le bon apôtre disait cela parce qu’il avait laissé sa femme à Saverne, sans parler d’une foule de dettes chez les brasseurs, chez les aubergistes et généralement dans tous les cabarets de la ville ; mais l'illustre docteur n’écouta point ces objections.
m L’ILLDSTRE DOCTEUR MATHEUS
— Les gendarmes sont faits pour les voleurs, ditil, et non pour les philosophes... Marchons... Coucou Peter, marchons; chaque seconde de notre existence doit appartenir au genre humain.
Ils descendirent alors la rue silencieuse de Tieffenbach ; le plus grand nombre des habitants s’étaient rendus à la foire d’Haslach, et ces maisonnettes avec leurs portes closes, leurs petits jardins entourés de palissades disjointes, leurs puits solitaires environnés de mousse, avaient un air mélancolique bien différent de l’animation joyeuse de la fête.
Coucou Peter paraissait tout rêveur.
— Dites donc, maître Frantz, reprit-il, est-çe que les rabbins peuvent se marier?
— Sans doute, mon ami; c’est même un devoir que leur impose Moïse, pour la propagation de l’espèce.
— Oui, mais le grand rabbin de la pérégrination des âmes?
— Pourquoi pas?... Le mariage est dans l’ordre de la nature, je n’y vois aucun inconvénient.
Aussitôt Coucou Peter redevint plus joyeux.
— Monsieur le docteur, dit-il, nous avons eu tort de nous chagriner ; la première chose que nous ferons en arrivant à Saverne, sera d’aller voir ma femme ; elle doit avoir fait des économies , depuis cinq mois.
— Comment, ta femme?
— Eh! oui, ma femme, Gredel Baltzen, mariée
avec Coucou Peter, pardevant M.le maire et le pasteur de la ville.
— Tu ne m’avais jamais dit cela.
— Parce que vous ne me l’aviez pas demandé.
— Et vous ne vivez pas ensemble ?
— Non, elle est trop maigre... moi j’aime les femmes grasses; que voulez-vous? c’est plus fort que moi !
— Mais alors pourquoi l’épouser?
— Je ne connaissais pas encore mon goût, monsieur le docteur; j’étais dans l’âge de l’innocence, cette fille m’a enjôlé... Enfin, voilà... quand j’ai vu qu’elle devenait tous les jours plus maigre, je me suis dit à moi-même : Coucou Peter, vous n’étes pas de la même race, vous feriez un mauvais mélange, il vaut mieux t’en aller... J’ai pris ce qui restait dans l’armoire et je suis parti. La conscience avant tout : ça m’aurait fait trop de peine d’avoir des enfants maigres; je me suis sacrifié.
Cet aveu surprit l’illustre philosophe; mais il fut touché de la délicatesse de son disciple, et surtout de ses bons sentiments f nthropo-zoologiques.
— Mon ami, dit-il, je ne puis qu’approuver les motifs de ta conduite... Cependant, si ta femme était malheureuse...
— Ah bah ! maître Frantz, elle est bien contente d’être débarrassée de moi : nous ne pouvions jamais nous entendre ; quand je disais blanc , elle disait noir; ça finissait toujours par des coups de bâton... Et puis... qu’est-ce qui lui manque?... Elle est servante chez M. le pasteur Schweitzer, un de
m L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEUS
mes anciens camarades de Strasbourg, du temps que j’étais garçon brasseur et qu’il faisait sa théologie; combien de fois je l’ai conduit à la cave ! bière de mars, bière forte, bière mousseuse, nous passions tous les tonneaux en revue... Ah ! ah ! ah ! je ne peux m’ empêcher de rire quand j'y pense... Mais , pour en revenir à ma femme, elle a douze francs par mois, la table, le logement, et rien à faire que le ménage, raccommoder le linge, mettre le pot au feu et lire ohaque soir aux enfants un chapitre ou deux de la Bible, pendant que M. le pasteur fume sa pipe et prend sa chopade bière au casino... Quelle femme ne serait pas heureuse d’une pareille existence, d’autant plus que M. le pasteur est veuf et qu’il ne se remariera jamais.
— C’est juste, répondit Mathéus tout distrait, c’est juste, elle doit être bien heureuse.
Ils se trouvaient alors à l’autre bout du village, et l’illustre philosophe observait un groupe de femmes, gesticulant autour d’un objet étendu à terre.
Le meunier, petit homme aux joues pendantes, coiffé d’une calotte grise, et tout blanc de farine, était appuyé sur sa porte et parlait avec une animation singulière. »
Malgré le tic-tac du moulin et le Druit de l’eau qui sortait à gros bouillons de l’écluse, on l’entendait crier :
— Qu’ils s’en aillent au diable !... Cette affaire ne me regarde pas.
Maître Frantz et Coucou Peter s'approchèrent
pour voir ce' dont il s’agissait; quand ils furent à quelques pas, les femmes s'écartèrent et Mathéus vit une vieille bohémienne étendue contre le muir et qui
semblait prête à rendre l’àme Cette vieille était
si ridée, si décrépite qu’elle devait bien avoir cent ans; elle ne disait rien, mais un jeune zigeiner à genoux près d’elle, suppliait le meunier de la recevoir dans sa grange.
L’arrivée de Mathéus avait un peu modéré la colère de cet homme.
— Non non, disait-il d’un ton plus calme , la
vieille n’aurait qu’à mourir, tous les frais de l’enterrement retomberaient sur moi.
L’illustre docteur , ému d’un tel spectacle, s’approcha jpsque auprès de la porte, et se penchant vers le meunier :
— Mon ami , lui dit-il avec douceur , comment pouvez-vous refuser un asile à cette malheureuse?
Songez qu’elle peut mourir faute de secours A
combien de reproches ne seriez-vous pas exposé dans le pays!... Voyons* laissez-vous attendrir par la prière de ce pauvre enfant.
— Monsieur le curé, répondit le meunier eu ôtant sa calotte, si c’étaient des chrétiens, je ne dis pas... mais des païens, bonsoir!
— Eh ! qu’importent leurs opinions philosophiques ! s’écria maître Frantz , ne sommes-nous pas tous frères? n’avons-nous pas les mêmes besoins,
les mêmes passions, la même origine? Croyez-
• moi , brave homme , donnez une botte de paille à' cette malheureuse créature , vous remplirez votre
devoir et l’Être des êtres vous en récompensera.
Toutes les femmes se réunirent à Mathéus, et le meunier, de peur d’une esclandre, ouvrit sa grange; mais il le fit avec de telles malédictions contre ces vagabonds, qui forcent le monde à les nourrir pendant leur vie et à les enterrer après leur mort , qu’on ne pouvait lui savoir aucun gré de son action chantable.
Coucou Peter avait considéré tout cela les mains dans ses poches, sans prononcer une parole; mais quand Mathéus salua les bonnes femmes et poursuivit sa route, il se prit à dire :
— Maître Frantz , est-ce que vous croyez cette vieille bien malade ?
— Je crains bien , répondit le bonhomme en hochant la tète, qu’elle ne puisse passer la nuit.
— Cependant vous avez vu comme elle s’est levée toute seule, quand on lui a ouvert la grange.
— C’est' vrai, et j’en suis encore étonné, dit Mathéus; il faut que ces zigeiner aient la vie bien dure!... Cela vient de leur existence sobre et primitive au milieu des bois; ils ne connaissent point les excès de la table , de la boisson ni du travail , si funestes aux autres hommes. Ainsi vivaient nos premiers pères.
Coucou Peter ne put s’empêcher de sourire.
— Maître Frantz , dit-il , sauf le respect que je vous dois,je connais assez les zigeiners pour savoir qu’ils ne dédaignent pas les bons morceaux et qu’ils boivent plus d’eau-de-vie que nous. Quant au travail, vous avez raison; ils aiment mieux ne rien
faire, que de se rendre utiles au genre humain ; ce n’est pas comme nous autres, qui travaillons pour les
générations futures Savez-vous ce que je pense
de cette vieille?
— Qu’en penses-tu, mon ami?
— Je pense qu’elle n’est pas plus malade que vous et moi, je pense qu après avoir essayé toutes les portes du hameau, pour voir si elles étaient bien fermées, cette vieille coquine, voyant qu’il n’y avait rien à prendre, a contrefait la malade pour entrer dans le moulin ; pendant la nuit elle se lèvera tout doucement avec son petit, elle passera dans le poulailler, elle tordra le cou aux poules, aux dindons, aux canards... et demain avant le jour elle aura déniché... Voilà ce que je pense.
— Comment peux-tu faire des suppositions pareilles? s’écria l’illustre philosophe; oh! Coucou Peter.... Coucou Peter, c’est bien mal de concevoir de telles idées contre une race d’hommes tout entière , parce que ces hommes ont la peau un peu plus jaune que nous, des lèvres plus épaisses et des yeux plus vifs!...
— Non , maître Frantz , c’est parce qu’ils appartiennent tous indistinctement à la famille des renards, dit Coucou Peter gravement.
— Mais la volonté!... la volonté ne peut-elle pas changer leurs mauvais instincts ? s’écria Mathéus, surpris de se voir embarrassé par son propre système. Tous les hommes ne sont-ils pas perfectibles?...
Faut-il les considérer comme des brutes? Sans
doute, ils ont des appétits animaux qui viennent de
leur nature première , mais le grand Démiourgos leur donne en naissant une faculté supérieure : le sens moral, qui leur fait distinguer le juste de l’injuste, et combattre les instincts incompatibles avec la dignité de l'homme.
— Tout cela serait fort bien , dit Coucou Peter , si je ne connaissais pas cette vieille bohémienne ; ce n’est pas sans cause que ses camarades l’appellent la Pie noire; plus elle vieillit, plus elle prend de goût au bien des autres. Je suis sûr qu’après sa mort, l’ Être des êtres la fera revenir avec des doigts crochus, pour la récompenser de ses bonnes actions.
— Mais, s’il en est ainsi, retournons au hameau prévenir le meunier.
— Ah bah ! à quoi bon nous mêler de ce qui ne * nous regarde pas? Et , d’abord , je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas malade... ensuite ce meunier ne vaut guère mieux qu’elle ; c’est le plus grand voleur de farine que je connaisse... St la Pie noire tord le cou h ses poules, il en a grugé bien d’autres. Maître Frantz , ne nous inquiétons pas de ça ; c’était seulement pour vous dire que ces bohémiens sont d’une autre race que nous ; mais il faut leur rendre cette justice, qu’ils n’attaquent pas les gens sur la route; ils aiment à boire, à manger aux dépens des autres, et ma foi ils ne sont pas les seuls.
Durant cet entretien, l’illustre philosophe et son disciple s’avançaient de plus en plus dans le bois. Coucou Peter se croyait bien sûr du sentier; il pensait voir h chaque instant, la maison du forestier Yorich, l’un de ses anciens camarades, chez lequel
il comptait passer la nuit... Mais, au bout d'une heure, ne voyant rien apparaître, il conçut quelques doutes sur la direction du chemin, sans oser en faire part à Mathéus. Après une autre demi-heure de marche, le sentier devenant toujours plus étroit, il ne douta plus de s’ètre trompé. Il était environ sept heures ; les ronces, les épines s’accrochaient aux habits de Mathéus et de son disciple ; enfin, le sentier disparut entièrement et s’effaça dans les hautes bruyères.
— Dites donc, maître Frantz, fit alors le ménétrier, êtes-vous bien sûr de ce chemin?
— De ce chemin! s'écria Mathéus en s’arrêtant tout court, mais je ne le connais pas du tout.
— Alors, nous voila bien plantés, moi qui me laissais conduire par vous !... Comment faire?
— Retournons, dit le bonhomme.
— Mais nous n’avons plus qu’une demi-heure de jour, dit Coucou-Peter, et nous avons fait deux limbes depuis Tieffeabach ; au contraire, allons en avant.., toujours en avant; il faudra bien que nous arrivions que'que part.
Tous deux se regardèrent alors en silence dans la plus grande incertitude; les hautes grives s’appelaient l’une l’autre à la cime (tes sapins; le soleil ccuchant répandait Ses teintes jaunes sur le feuillage ; on entendait au loin un torrent gronder sourdement dans la vallée. Ils restaient ainsi depuis quelques minutes sans échanger un mot, quand Coucou Peter s’écria :
— Maitre Frantz, écoutez, n’entendez-vous rien?
i'tO L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEU5
— Si, j’entends parler là-bas, dit le bonhomme, en indiquant la vallée.
— Oui, reprit Coucou Peter, il me semble même sentir une odeur de fumée... essayez un peu, monsieur le docteur.
— Je crois que oui, fit l’illustre philosophe.
— Maintenant, j’en suis tout à fait sûr, s’écria le disciple, nous ne sommes pas loin d’une charbonnière... D’où vient le vent?... De là... En route!
Mais ils avaient à peine fait cinquante pas dans cette direction, qu’ils débouchaient dans une vallée profonde, en face d’une troupe de zigeiners, qui préparaient leur cuisine au revers de la côte.
— Hé ! s’écria Coucou Peter, nous souperons, maître Frantz, nous souperons!
Et ils se dirigèrent vers les bohémiens, tout étonnés de voir un homme à cheval, apparaître dans cette solitude.
A mesure que Frantz Mathéus s’approchait des bohémiens, il était frappé de leur physionomie joyeuse et vraiment philosophique. On voyait bien qu’ils se souciaient peu de l’opinion du monde, et qu’ils tiraient toute leur satisfaction d’ eux-mêmes. Les uns avaient des habits trop grands, les autres, beaucoup trop petits ; il y avait aussi beaucoup plus
L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEUS lit
de trous que de pièces à leurs culottes, mais cela ne les empêchait pas d’étendre leurs jambes avec une certaine noblesse, et de vous regarder en face comme s’ils eussent été couverts de broderies magnifiques. Les femmes avaient presque toutes un enfant sur le dos, dans une espèce de sac qu’elles portaient en écharpe. Elles vaquaient tranquillement à leurs affaires; les unes mettaient du bois au feu, les autres allumaient leur pipe avec une braise; d’autres vidaient leurs grandes poches remplies de croûtes de pain, de carottes et de navets, dans la marmite. C’était quelque chose d admirable que cette halte au milieu des bois ; la fumée se déroulait en masses bleuâtres sur le vallon, et dans le lointain, les grenouilles, épanouies à fleur d’eau, commençaient leur concert mélancolique.
— Mangez et buvez, braves gens, s’écria Matliéus en les saluant de son large feutre, tous les fruits de la terre sont faits pour l’homme... Oh! que j’aime à voir les créatures du ciel prospérer et se répandre à la face du grand Démiourgos! que j’aime à les voir croître en force, en sagesse, en beauté !
Les zigeiners regardaient l’illustre philosophe avec défiance ; mais à peine eurent-ils jeté les yeux sur Coucou Peter, que plusieurs se levèrent, en criant: i — Coucou Peter!... Eh ! Coucou Peter qui vient manger de notre soupe !
— Justement, c’est pour ça que j’arrive, dit le joyeux ménétrier en leur distribuant des poignées de main; bonsoir, Wolf; bonsoir, Pfifer-Karl?...
Tiens... c’est toi, Daniel... comment ça va-t-il? Et toi, ma petite Nachtigall, depuis quand as-tu ce mioche?... Dieu de Dieu! comme tout cela fructifie !... Voyons s’il est de la bonne espèce : yeux noirs, cheveux crépus... Allons... allons... tout est en ordre, il n’y a pas de reproche à te faire, Nach' tigall.*.. Mais tous ces bohémiens avec des yeux bleus m’ont l’air louche en diable : c’est comme des lapins de garenne qui sentent la feuille de chou!
— Ah ! ah ! ah ! farceur de Coucou Peter, s’écrièrent les bohémiens en se pressant autour de lui, il a toujours le mot pour rire.
Pendant cette petite scène, Mathéus attachait Bruno à l’un des arbres du voisinage; lorsqu’il se retourna, Coucou Peter se penchait sur la marmite :
— 11 n’y a pas gras aujourd’hui, disait-il en hochant la tète.
— Non, répondit Nachtigall, nous faisons maigre en l’honneur de saint Florent.
— Oh ! dit Coucou Peter, un peu de patience, un peu de patience, toute la troupe n’est pas encore réunie...
Puis se tournant vers Mathéus :
— Maître Frantz, s’écria-t-il, ici pas de gène, asseyez-vous près du feu, faites comme chez vous! Et vous autres, ne promenez pas vos mains dans les podies de l’illustre philosophe.
— Est-ce que tu nous prends pour des voleurs? dit un jeune bohémien, revêtu d’une longue capote •qui» lui traînait jusque sur les talons.
— Au contraire , Melchior , je vous regarde comme les plus honnêtes gens de l’univers ; seulement vous avez les doigts crochus, et malgré vousmême il y reste toujours quelque chose.
Mathéus s’approcha lentement, et promenant ses regards sur les zigeiners :
— Semblable au vertueux Aristide, dit-il d’un accent grave, en butte à la haine des partis et victime de l’ingratitude de mes concitoyens, je viens m’asseoir au foyer d’une nation étrangère, et réclamer de vous les droits sacrés de l’hospitalité... Heureux celui qui vit dans la solitude, en face de ce ciel immense, de ces forêts sans bornes... 11 n’y voit point le vice triomphant et la vertu humiliée... son cœur n’est pas corrompu par l’égoïsme, ni déséché par l’envie!.. Bienheureux surtout celui qui croit à la justice éternelle, il ne sera point trompé : il recevra le prix de ses travaux, de son courage, de sa vertu !
Ainsi parla le bonhomme, -puis il s’assit auprès du feu et parut sc perdre dans un abîme de méditations.
Les zigeiners émerveillés se regardaient l’un l’autre et se demandaient entre eux, quel était cet homme et ce qu’il voulait dire.
Coucou Peter se mit alors à leur raconter les pérégrinations lointaines de l’illustre philosophe et les vicissitudes de son voyage; mais ils no pouvaient tien y comprendre. Pûfer-Karl, le trombone, disait:
• — Que veut- il? Pourquoi court-il le monde? Puisqu’il a sa maison, ses terres et tout ce qu’iilui
faut, pourquoi ne reste-t-il pas chez lui?... ou s’il aime les voyages, pourquoi ne vend-il pas une de, ses terres pour payer les aubergistes?
Ces braves gens ne comprenaient pas non plus ce que c’était qu’un prophète; ils riaient des explications de Coucou Peter, et comme l’illustre docteur ne bougeait pas de sa place, et ne pouva't les entendre, Coucou Peter finit par en rire lui-même.
— Ah ! ah ! ah ! gueux de Pfifer-Karl, dit-il en
frappant sur l’épaule du trombone, tu n’es pas bête, ce n’est pas toi qui t’en irais travailler pour les générations futures!... Ah! ah! ah! c’est une drôle d’idée tout de même. .
Les bohémiens l’engageaient beaucoup à reprendre son violon, pour venir avec eux à la foire; ils avaient fait plus d’un tour avec Coucou Peter en Alsace, et savaient qu’il était bien reçu partout. Mais il ne voulut pas abandonner la doctrine.
— Non, dit-il, je suis prophète, et je reste prophète; il y a bien assez longtemps que je fais de la musique... Et puis, si j’apprenais plus tard qu’un autre a pris ma place de grand rabbin, je m’arracherais les cheveux de désespoir... Non... non... il faut qu’on parle de moi ; je veux que le nom de Coucou Peter soit comme celui de Pythagoras !
— Quand il y a un fou quelque part, dit Pfifer- Karl, on en parle plus que de tous les gens sensés du pays.
— Oui, dit Coucou Peter en riant... Mais les fous d’une nouvelle espèce sont rares... C’est comme les moutons à six pattes... on les nourrit bien... on les
L'ILLUSTRE DOCTEUR MATHEUS s liô
ipontre pour de l’argent et on mène tondre les autres. Je voudrais avoir une jambe au milieu du dos; ma fortune serait faite : on viendrait me voir du bout du monde.
Cependant la marmite fumait toujours et commençait à répandre une odeur assez agréable. On se rapprocha du feu, et Nachtigall ayant lavé son écuelle à la source voisine l’offrit à Cpucou Peter. Il la refusa, disant qu’il avait trop bien diné pour boire du bouillon aux carottes. Mathéus se retira du cercle et dit qu’il avait sommeil ; ces vieilles croûtes de pain qui nageaient dans l’eau claire ne tentaient pas son appétit ?
La nuit était profonde : Coucou Peter alluma sa pipe et regarda les zigeiner manger leur pitance; l’écuelle passant de main en main, chacun y buvait à son tour.
Quant à maître Frantz, il alla s’étendre sur lesbruyères. Longtemps le bonhomme promena ses regards dans la vallée ténébreuse; il prêtait l’oreille au grondement lointain d’une chute d’eau, qui parfois semblait se taire, puis se ranimait lentement comme le bruit d’un orage. La vallée tout entière répondait à cette voix solennelle ; les feuilles soupiraient, les oiseaux gazouillaient, les sapins balançaient leurs cimes noires.
Tout à coup un jeune zigeiner se mit à chanter un chant de la montagne, un chant qui disait :
« En route, bohémiens, en route... voici... voici... le soleil qui monte derrière les bois! Prends ton sac et suis la grande allée d’arbres qui mène au village...
Ii6 L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS
Elle est longue, l’allée du village ; il faut partir dp bonne heure pour arriver matin. »
Cette voix d’enfant fuyait dans l’immense vallée... les échos y répondaient bien loin... bien loin... d’un accent plus tendre. Quelques femmes se réunirent à l’enfant; elles s’assirent près du feu, les mains jointes autour des genoux, et se mirent à chanter en chœur... Puis les hommes se mèlèrent'au chant, qui se ranimait toujours ainsi:
«r En route, bohémiens... en route! »
Insensiblement la tète de Mathéus s’inclina, il s’étendit sur la mousse et s’endormit profondément.