‹ L'illustre docteur Mathéus ErckmannChatrianChapitre 2 sur 4 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Le lendemain Crantz Mathéus s’éveilla de trèsbonne heure ; une abondante rosée tombait du ciel et pénétrait lentement sa grande capote brune ; l’air était calme, la vallée brumeuse. . ■

Les zigeiners, déjà levés, s’apprêtaient à partir avant le jour; ils chargeaient leur marmite, leur trombone, leurs cors de chasse et leur grosse caisse; les femmes arrangeaient leur sac d’un mouvement d’épaule, les enfants se blottissaient sur le dos de leur mère. Le vague murmure de la pluie, qui tombait sur les feuilles, troublait seul le silence de la forêt.

Coucou Peter, trempé comme un canard, n’avait

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pas quitté sa place auprès du feu; il retournait quelques pommes de terre sous la cendre et paraissait mélancolique.

— Eh bien, lui dit Pfifer-Karl, si tu veux partir avec nous, décide-toi !

— Non, il faut que j’aille prêcher à Saverne.

— Alors, bonne chance, camarade, bonne chance!

Nachtigall viht aussi lui serrer la main, puis toute la bande se mit en marche. Elle s’éloigna lentement à travers les hautes herbes ; de pâles lueurs éclairaient l’horizon, la pluie rayait l’air, mais les bohémiens n’en étaient pas plus tristes: tout en marchant, on les entendait rire et causer entre eux.

— Bon voyage ! leur criait Coucou Peter.

Plusieurs se retournaient et agitaient leur chapeau ... Ils disparurent bientôt dans le bois.

Coucou Peter aperçut alors l’illustre philosophe, qui s’abritait sous les bords rabattus de son large feutre...

— Hé! maître Frantz, s’écria-t-il, la bénédiction de l’Être des êtres va nous faire croître en force, en sagesse et en beauté.

— Oui, mon garçon, répondit Mathéus, chaque jour ajoute de nouvelles épreuves et de nouveaux mérites k notre glorieuse entreprise.

Il dit ces paroles d’un accent si doux, si résigné, qüe Coucou Peter en fut ému.

— Monsieur le docteur, dit-il, venez goûter de mes pommes de terre, elles sont farineuses comme des châtaignes.

— Je veux bien, répondit le bonhomme, je veux

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bien. Il vint s’asseoir près de son disciple.

Les bohémiens sont de braves gens, dit-il en prenant une pomme de terre, ilsne songent pas à ramasserde vaines richesses et vivent au jour le jour, comme les oiseaux du ciel, préférant leur indépendance à tous les faux biens du monde. N’as-tu pas remarqué, mon ami, avec quelle gaieté philosophique ils mangeaient leur soupe aux carottes?... Vraiment, leur existence n’est pas aussi désagréable qu’on pourrait le croire!

— Vous avez raison, maître Frantz, dit Coucou Peter, pas plus tard quel’annnée dernière, j’ai voyagé trois mois avec cette bande dezigeiners; nous allions jouer des valses à toutes les foires d’Alsace; nous couchions tantôt dans une grange, tantôt sous un rocher en plein air, et je vous réponds que nous ne vivions pas de faînes et de pommes de pin comme les écureuils. Nous avions tous les jours des œufs, des saucisses et du lard en abondance !

— Et qui vous donnait toutes ces choses?

— Eh ! dit Coucou Peter en riant, pendant que nous faisions de la musique à l’un des bouts du village et que toutes les femmes accouraient à la danse, Nachtigall, la Pie noire et deux ou trois autres filaient derrière les jardins; elles se glissaient dans les maisons... S’il y avait du monde, elles disaient la bonne aventure ; mais s’il n’y avait personne, elles décrochaient bien vite le chanvre de dessus le fourneau, lelarddela cheminée; elles prenaient le beurre, les œufs, le pain et vidaient généralement toutes les armoires... Elles en remplissaient leurs grandes poches, car elles ont toujours plusieurs poches sous

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leurs jupes, et gagnaient le bois... Ah! ah! ah! maître Frantz, s’écria le bon apôtre tout réjoui... il fallait voir la mine des paysans en rentrant chez eux... Ah! ah! ah! quelle mine... quelle mine!... et quelles raclées recevaient les femmes... Ah ! ah ! ah!

— Tu ris , malheureux ! mais sais-tu bien que vous meniez une existence fort criminelle ?

— Eh ! tout cela ne me regardait pas , monsieur le docteur... Je faisais de la musique... Si l’on avait pris ces bohémiens , qu’est-ce qu’on aurait pu me dire ? »

— Mais tu vivais du fruit de leurs rapines... Tu n’as donc aucun sentiment du juste et de l’injuste?

— Au contraire, j’ai quitté la bande parce que la conscience me faisait des reproches; chaque fois que j’avais mangé de ces choses , j’entendais une voix intérieure qui me disait : Prends garde, Coucou ‘ Peter... prends garde... on pourrait bien t’arrêter comme un voleur et te mettre en prison!... A force d’entendre cette voix, je devenais triste et je croyais toujours voir des gendarmes derrière moi. Le temps des foires était fini, l’hiver approchait... Un jour qu’il était, tombé de la neige, je pris mon violon sous le bras, et malgré les cris de Nachtigall , de Pfifer-Karl et de toute la bande , qui voulait me retenir, je retournai à Saverne.

Mathéus ne dit plus rien, mais il retira son estime aux zigeiners; il se repentait même d’avoir mangé de leurs pommes de terre.

Cependant le soleil venait de paraître et jetait

entre les montagnes un éclair immobile ; il était temps de partir, Mathéus remonta sur Bruno.

Coucou Peter prit la bride et se dirigea vers le sommet de la côte, pour sortir des brouillards qui s’étendaient à perte de vue dans la vallée.

Les oiseaux faisaient entendre leur ramage si joyeux du matin; à mesure que la nuit pâlissait, l’air devenait plus vif, plus pénétrant; le sentier d’Haslach se retrouva sous les'bruyères, et maître Frantz, plus content, félicita son disciple d’avoir quitté les zigeiners.

— , Vois-tu, mon ami, dit-il,^ quoi peuvent nous entraîner nos passions : pour quelques saucisses, tu risquais de perdre ton âme immortelle !... Souvienstoi que l’homme a trois mobiles dans sa vie : ses instincts sensuels , son égoïsme et la conscience de ses devoirs... Attache-toi toujours à remplir tes devoirs, et tu deviendras un modèle de vertu.

— Eh! s’écria Coucou Peter, avec les leçons psychologiques d'Oberbronn et l’abstinence de la chair, comment diable voulez-vous qu’on ne devienne pas vertueux? S’il ne faut que le jeûne et des coups de bâton pour cela , Dieu merci , nous ne pouvons pas nous plaindre : ces deux choses ne nous ont pas encore manqué.

Mathéus rit de bon cœur à cette réponse.

— C’est clair, Coucou Peter, dit-il... c’est clair... nous aurions tort de nous plaindre , car toutes les contrariétés qui nous arrivent, ont pour but notre perfectionnement moral.

— Oui, maître Frantz ; mais à force de se perfec-

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tio nnerpar le jefme, on se délabre l’estomac et l’on ne rit plus que d’un œil.

En causant ainsi ils s’avançaient dans le bois ; le soleil plus chaud pénétrait sous le feuillage, et pendant que Bruno suivait au petit pas le sentier bordé de mousse, Coucou Peter cueillait des mûres dont les ronces étaient pleines. 11 en avait la bouche toute noire et sifflait gaiement pour répondre aux oiseaux. Les geais passaient par bandes dans les taillis , et plus d’une fois le joyeux ménétrier leur lança son bâton, tant ils étaient proches.

Jusqu’à neuf heures tout alla bien; mais quand les grandes chaleurs du jour arrivèrent et qu’il fallut gravir les pentes rapides du Dagsberg, une tristesse invincible se glissa dans le cœur de Mathéus... On ne rencontrait pas une âme, c’était toujours le murmure des sapins, les vastes pâturages des vallées, où tinte au loin la clochette des génisses, le chant des jeunes pâtres, tour à tour grave ou aigu, qui se prolonge à travers les échos : tout lui rappelait le Graufthal, sa vieille Marina, ses amis absents, et de profonds soupirs soulevaient sa poitrine... Coucou Peter lui-même était réyeur, contre son habitude, et Bruno penchait la tête d’un air mélancolique, comme s’il eût regretté des temps plus heureux.

Bien des fois il fallut reprendre haleine, et seulement vers cinq heures du soir ils atteignirent la vallée de la Zorn, au pied du Haut-Bârr. Alors le ciel se découvrit : au-dessus d’eux serpentait la route de Lorraine ; de longues files de voitures, de paysans, de paysannes, avec leurs grandes hottes

remplies de légumes, gravissaient la côte... les coups de fouet, le bruit des grelots égayaient le paysage et semblaient annoncer Zabern, la petite ville des pains blancs, des saucisses et de la bière mousseuse. En effet, ils l’aperçurent à l’issue du vallon, et Bruno, sentant l’approche d’un gîte, se mit à galoper avec ardeur. Aux premières maisons Mathéus ralentit sa marche :

— Enfin, dit-il, voici le terme de nos fatigues... les destins vont s’accomplir !

Là-dessus, maître Frantz et son disciple entrèrent fièrement dans l’ancienne rue des Tanneurs, et pour dire la vérité, une animation extraordinaire se manifesta sur leur passage. Toutes les fenêtres se garnissaient de figures jeunes et vieilles, en cornettes, en tricornes , en bonnets de coton ; tout le monde était curieux de les voir; les habitués du casino s’avançaient sur le balcon, leur queue de billard ou leur journal à la main..., les enfants, qui sortaient de l’école, couraient derrière eux le sac au dos; les oies elles-mêmes, qui se promenaient dans la rue, causant entre elles de choses indifférentes, poussèrent tout à coup un cri de triomphe et prirent leur volée jusque sur la place de la Licorne.

— Tu vois, Coucou Peter, dit l’illustre philosophe, quelle sensation produit notre arrivée ; en chaque lieu nous sommes reçus avec un nouvel enthousiasme..^ Pour peu que M. le pasteur nous prête son temple un jour ou deux, nous sommes sûrs de convertir toute la ville. Le plus simple alors sera d’établir des controverses et d’engager le monde à

nous faire des objections. Moi, du haut de la chaire, je gronderai comme la foudre, je gémirai sur les égarements du siècle, je frapperai d’une terreur salutaire les incrédules, les sophistes et surtout les indifférents, cette lèpre de la société, ces êtres sans foi ni loi, qui ne pensent à rien, qui ne croient à rien et qui doutent de leur propre existence. Oh ! race impure*! race de vipères abandonnée aux jouissances sensuelles, vous frémirez!... Oui... vous frémirez à la voix de Frantz Mathéus, pleine d’un enthousiasme véritable, vous secez frappés d’une terreur salutaire et vous tomberez à ses genoux... Mais Frantz Mathéus n’est pas cruel, et pourvu que vous reconnaissiez la transformation des corps et la pérégrination des âmes, pourvu que la foi descende dans vos cœurs flétris, tout vous sera pardonné.

Malgré son exaltation, maître Frantz remarquait fort bien ce qui se passait autour de lui; la vue des gens de loi, qui se promenaient en robe noire devant le tribunal, le rendit tout pensif ; et, quand sur la place de la Licorne, une espèce de sergent de ville, coiffé d’un grand chapeau à claque et le bâton sous le bras, se mit à les suivre du regard, sa nature de lièvre se réveillant, l’illustre philosophe se souvint qu’il n’avait pas de passe-port. Heureusement ils venaient d’atteindre la rue des Capucins et se trouvaient en face du presbytère.

— Halte ! s’écria Coucou Peter, voici notre auberge.

— Dieu soit loué ! dit Mathéus, nous avons fait une bonne trotte aujourd’hui.

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Il mit pied à terre, et Coucou Peter, toujours sans gêne, s’empressa de conduire le cheval à l’écurie.

En ce moment la voix du pasteur Schweitzer se fit entendre dans la maison :

— Douze louis ! s’écriait-il, douze louis ! tu perds la tète. Salomon... une vache maigre qui n’est pas même fraîche à lait !

— On me les offre, monsieur Schweitzer.

— Eh bien, donne-la, ta vache, donne-la, mon garçon, je te remercie de la préférence.

— Est-ce que M. le pasteur s’occupe du commerce de bétail? demanda Mathéus.

— Il trafique un peu de tout, répondit Coucou Peter en souriant, c’est un si brave homme ; vous allez voir.

Ils traversaient alors le vestibule, et la discussion s’animait entre le pasteur et le juif.

— Partageons la différence, disait l’un.

— Tu veux te moquer de moi, s’écriait l’autre... dix louis, pas un centime de plus.

Coucou Peter s’arrêta sur le seuil, et Mathéus, regardant par-dessus l’épaule de son disciple, vit une de ces hautes salles de l’ancien temps, ornée de grands meubles de chêne, de boiseries de chêne, de vastes armoires, de tables massives dont la vue seule vous réjouit le cœur. Au premier abord, il fallait se dire : « Ici on mange bien, on boit bien, on dort bien !... La bénédiction du Seigneur repose sur les gens de bonne volonté, ainsi soit-il ! »

Un petit homme gros et gras était assis dans un fauteuil de cuir, son ventre ne faisait qu’un saut du

menton jusqu’aux cuisses, et la bonne humeur épanouissait sa figure vermeille. Près de lui se tenait debout un grand gaillard, la blouse serrée autour des reins, le nez crochu et les cheveux d’un roux vif comme le feu.

— Salut, monsieur le pasteur, s’écria le ménétrier.

Le petit homme se retourna et partit d’un immense éclat de rire.

— Coucou Peter ! s’écria-t-il... Ah! ah! ah! d’où vient-il ? je vous le demande un peu... d’où sortr-il, ce gueux-là ?

Et repoussant , le fauteuil, il étendit ses larges mains comme pour attirer Coucou Peter sur son gros ventre... Ce fut quelque chose d’attendrissant: on aurait dit deux œufs de Pâques qui voulaient s’embrasser, et Mathéus, témoin de leurs efforts, en avait les larmes aux yeux. Enfin ils y renoncèrent, et Coucou Peter, se tournant vers Mathéus, s’écria :

— Monsieur le pasteur, je vous amène l’illustre docteur Mathéus, le meilleur homme du monde et le plus grand philosophe de l’univers !

— So\ ez le bienvenu, soyez le bienvenu, monsieur, dit le pasteur Schvveitzer en secouant la main de maître Frantz... prenez place... Je suis charmé de faire votre connaissance.

Puis il congédia le juif et courut à la cuisine en criant :

— Gredel ! Gredel!... voici Coucou Peter !..

Gredel, qui préparait le souper, courut à l’entrée

de la salle ; trois ou quatre marmots trébuchaient derrière elle, criant, caquetant, demandant des tartines.

• — Bonjour, Gredel, dit Coucou Péter en embrassant sa femme sur les deux joues ; ça va bien, ma petite Gredel ?

— Oui, mauvais sujet, oui, ça va bien, réponditelle, moitié riant, moitié sérieuse... tu reviens parce que tu n’as plus le sou, n’est-ce pas ?

— Allons, Gredel, allons, sois raisonnable, je ne fais que passer ici, ça ne vaudrait pas la peine de me rendre la vie dure...

Les enfants s’attachaient à la camisole du ménétrier et l’appelaient nonon Coucou Peter, pour avoir quelque chose, et le pasteur se frottait les mains d’un air joyeux.

Quand Coucou Peter eut bien cajolé sa petite femme, qui notait déjà pas si maigre, quand il eut pris les enfants dans ses bras, en les embrassant l’un après l’autre et en leur disant à l’oreille que sa malle allait venir avec toutes sortes de bonnes choses, Gredel rentra dans la cuisine, et Coucou Peter, ainsi que le pasteur et Mathéus, s’installèrent en face d’une vieille bouteille de wolxheim.

Toute la maison avait un air de fête : les enfants chantaient, sifflaient et couraient dans la rue pour voir arriver la malle ; les poules, dont Gredel tordait le cou, jetaient des cris perçants, Coucou Peter racontait ses pérégrinations lointaines, son titre de grand rabbin et ses projets futurs; l’illustre philosophe s’admirait lui-même au milieu de ces histoi-

res merveilleuses, les verres se remplissaient et se vidaient comme d’eux-mêmes, et le gros ventre du pasteur Schweitzer se balançait joyeusement, au récit des aventures sans nombre de son ancien camarade.

— Ah ! ah! ah! la bonne farce, s’écriait-il; tu ne changeras jamais, Coucou Peter... tu ne changeras jamais; il n’y a que toi pour me faire du bon sang!

La nuit était venue, et l’ombre des maisons voisines s’étendait dans la grande salle, lorsque Gredel apporta de la lumière. Elle venait servir le souper; en un tour de main elle déploya sur la table une . nappe blanche, elle arrangea les couverts et distribua les assiettes dans un ordre convenable... Coucou Peter la regardait avec complaisance ; jamais il ne l’avait vue si fraîche, si grasse, si appétissante ; Il s’étonnait lui-même de n’avoir pas encore découvert tous les agréments de sa femme, et, se levant tout à coup comme transporté d’ehthousiasme, il lui passa la main autour de la taille et se mit à valser avec elle en s’écriant :

— Houpsa ! Gredel! houpsa... houpsasa!...

— Ne fais donc pas le fou, disait-elle, ne fais donc pas le fou !

Mais il ne l’écoutait pas et tournait toujours en répétant :

— Houpsa ! Gredel !... houpsa . . . houpsasa !...

Finalement il lui donna un gros baiser sur le cou et lui dit :

— Tu es pourtant toujours ma petite Gredel, ma

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bonne petite Gredel, la plus jolie petite Gredel que j’aie rencontrée de ma vie!

Puis il vint reprendre sa place gravement, se croisa les jambes et parut tout heureux de q,e qu’il venait de faire.

Les enfants rentraient alors en criant î

— Nonon Coucou Peter... la malle ne vient pas!...

— Tiens, tiens, dit-il, ça m’étonne... ça m’étonne... Soyez tranquille... elle viendra... elle viendra!...

Ces belles paroles ne les arrangeaient pas ; la vue des beignets aux pommes, des petits pâtés et de la galette chaude au lard que Gredel venait de servir, les remit de bonne humeur. Avant que Mathéus et • Coucou Peter eussent pris place, ils étaient assis autour de la table, la serviette au cou, et quand les convives furent rangés et que le ministre, d’une voix solennelle, remercia le Seigneur de tant d’excellentes choses qu’il avait mises au monde pour ses enfants, ce fut un plaisir de les entendre crier tous à la fois :

— Amen!

Le souper se passa gaiement. Tout le monde avait bon appétit; Gredel servait les enfants; Coucou Peter remplissait les verres et portait la santé'tantôt de maître Frantz, tantôt de maître Schweitzer. .. L’illustre philosophe célébrait la pérégrination des âmes, et M. le pasteur faisait l’éloge de sa progéniture avec une tendre bienveillance : Fritz devait être ministre, il n’aimait que la Bible, c’était un enfant plein d’intelligence ; Wilhelm avait les plus heureuses dis-

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positions pour le commerce, et Ludwig ne pouvait manquer de devenir général, car il jouait du fifre du matin jusqu’au soir. Mathéus ne voulait pas contredire les opinions philosophiques de son hôte: mais il pensait que tous indistinctement appartenaient à la famille des pingouins, remarquables par leurs ailes courtes, leur gros ventre et leur gourmandise.

Ce lut une bien douce satisfaction pour l’illustre philosophe, devoir se confirmer ses prévisions quand arriva le dessert ; ces petits êtres se mirent alors à manger de la crème, des gâteaux et de la tarte avec une avidité surprenante : Fritz croquait des noisettes, Wilhelm fourrait des raisins dans sa poche, et le petit Ludwig buvait le vin deGredel, chaque fois qu’elle tournait la tête pour sourire à Coucou Peter.

A la fin du repas, M. le pasteur se fit apporter sa pipe d’écume, et, tout en prêtant l’oreille aux discours de maitre Frantz, qui lui demandait le temple pour annoncer sa doctrine, il l’alluma... puis, reculant son fauteuil, il lança quelques bouffées en l’air dans une douce quiétude et répondit :

— Illustre philosophe, vous êtes possédé d’une ardeur philosophique vraiment touchante, et je me ferais un véritable plaisir de vous rendre service. . . Quant au te mple, il n’y faut pas songer ; je ne puis me susciter à moi-même pour adversaire, un foudre ■d’éloquence tel que vous : ce serait trop exiger de la faiblesse humaine... mais, grâce au ciel, nous avons à Sa veme un casino, c’est-à-dire un lieu de réunion pour l’élite de la société. On y trouve des avocats,

des juges, des procureurs, tous gens instruits, qui ne demanderont pas mieux que de vous entendre et de profiter de vos lumières. Si vous le désirez...

— Monsieur le pasteur, interrompit Mathéus en se levant, c’est l’Être des êtres lui-mèiqe qui vous inspire la pensée de me conduire en ce lieu. Il n’y pas une minute à perdre : depuis trop longtemps l’univers gémit dans le doute et l’incertitude.

— l’n peu de calme, illustre philosophe, reprit le pasteur. D’abord il serait bon de cirer vos bottes ; je sais bien qu’un esprit supérieur n’entre pas dans ces détails vulgaires; mais des bottes cirées ne peuvent pas nuire à votre éloquence. En outre, Gredel va donner un coup de brosse à votre habit, afin de vous conformer aux bienséances oratoires que recommande Cicéron... alors j’espère avoir fumé ma pipe, et nous partirons à la grâce de Dieu !

Ces considérations judicieuses décidèrent Mathéus à modérer son impatience. Coucou Peter lui mit la robe de chambre et les pantoufles du pasteur ; Gredel courut cirer ses bottes et brosser sa grande capote brune ; maître Frantz lui-même se plaça devant le miroir et se fit la barbe, comme il en avait l’habitude au Graufthal; enfin, ayant mis dans la chambre voisine une chemise blanche et terminé tous ses préparatifs, l’illustre philosophe et M. le pasteur s’acheminèrent ensemble vers le casino.

Coucou Peter, qui restait près de Gredel, les suivit jusqu’à la porte une chandelle à la main, et leur souhaita toutes sortes de prospérités.

Maître Frantz, en remontant l’antique rue des Capucins, éprouvait une véritable jouissance d’avoir changé de chemise et de s’être fait la barbe ; son esprit était plein d’arguments invincibles, et la lune marchait en quelque sorte devant lui pour le con- . duire au casino.

Un murmure confus annonçait que la petite chapelle de Saint-Jean était remplie de fidèles; aucun autre bruit ne s’entendait dans la rue ; toutes les femmes étaient à l’église et les hommes au caba- • ret.

Maître Frantz et le pasteur marchèrent quelque temps en silence, respirant avec bonheur l’air frais du soir, si doux après un bon repas, regardant ces lueurs rapides qui s’échappent d’une porte entr’ ouverte et refermée aussitôt, une lanterne errant dans les ténèbres, une ombre apparaissant derrière les vitres étincelantes d’une fenêtre, enfin ces vagues accidents de la nuit, pleins d’une rêverie mystérieuse et d’un charme indéfinissable... mais bientôt l’illustre philosophe, animé par ses méditations anthropo-zoologiques, allongea le pas.

— Un instant, mon cher monsieur, un instant, disait le pasteur, vous courez comme un lièvre, laissez-moi reprendre haleine. ,

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— Est-ce que toute la société se trouve réunie ? demandait Mathéus.

— Pas encore, pas encore... rien ne nous presse, Que dirait-on si les juges, les avocats, les procureurs allaient boire et jouer en plein midi ? Ce serait peu convenable, il faut attendre que les brasseries soient vides ; il faut donner l’exemple des bonnes mœurs 1

Ainsi parlait M. le pasteur, ce qui n’empêchait pas maître Frantz d’allonger ses grandes jambes avec un nouvel enthousiasme et de s'écrier en luimême : « Courage, Frantz, n’écoute pas les conseils d’une fausse sagesse et d’un lâche amour de repos; les détours captieux du sophisme ne sauraient égarer ton intelligence, ni ralentir ta marche triomphante. »

M. le pasteur riait de sa précipitation.

— Où courez-vous donc, mon cher monsieur, où courez -vous? lui cria-t-il sur le seuil du casino... Ne'voyez-vous pas où nous sommes ?

Maître Frantz se retournant vit de hautes fenêtres qui brillaient dans l’ombre, et de nombreuses figures qui dansaient sur leurs rideaux rouges : « C’est donc ici, pensa-t-il, que va s’ accomplir la régénération des hommes ! » Cette idée grandiose ne laissa point que de l’émouvoir, mais son émotion fut encore plus grande, lorsque M. le pasteur ayant ouvert la porte, il découvrit tout à coup une vaste salle éclairée par une foule de lumières. Il y avait déjà grand monde; on lisait les journaux; M. le notaire Creutzer faisait un cent de piquet avec M. l’avo-

cat Swibel; le noble baron de Pipelnaz, renversé dans un grand fauteuil, discutait gravement les affaires du pays, et le jeune substitut Papier caquetait en riant avec la belle Olympia, la demoiselle du comptoir... C’était un coup d’œil superbe, tel que maître Frantz ne se rappelait pas en avoir vu depuis maintes années, et quand, passant devant un des miroirs à cadres dorés, il se vit debout au milieu de la salle avec sa grande capote brune, sa culotte courte et son gilet à carreaux, il remercia intérieurement M. le pasteur, d’avoir fait cirer ses bottes et donner un coup de brosse à son habit.

MM. les membres du casino avaient tourné la tête et souriaient à la vue du bonhomme ; ils le prenaient pour quelque paysan de la haute Alsace, égaré dans les sphères supérieures, et son air d’admiration leur faisait plaisir h voir; mais quand M. le pasteur lui présenta un siège et demanda deux chopes de bière, ils pensèrent que c’était un ministre de village et chacun reprit son attitude.

— Quel est votre point, maître Swibel? demanda le notaire.

— Quarante-sept.

— Cela ne vaut pas ; cinquante... trois rois... trois dames...

La belle Olympia fit aller sa sonnette, et l’on vint servir les deux choppes sur un plateau verni, orné de brûlantes peintures.

On s’imagine combien Maihéus dut être émerveillé de semblables magnificences ; des globes de

cristal couvraient les lampes, et les chaises étaient garnies de velours tendre comme la laine des jeunes agneaux. Aussi, malgré ses convictions inébranlables, ne pouvait-il se défendre [d’une espèce de timidité, naturelle à ceux qui se trouvent en présence des grands de la terre.

— Eh bien, illustre philosophe, voulez-vous que j’annonce votre discours? lui demanda le joyeux pasteur.

— Attendez, répondit maître Frantz à voix basse tandis que ses joues vénérables se couvraient d’une rougeur subite ; attendez, je n’ai pas encore préparé mon exorde.

— Diable!... il serait temps de vous y prendre. Si vous le permettez, je vais lire ce journal, et quand vous serez prêt, vous n’aurez qu’à m’avertir.

Mathéus fit un signe de tète affirmatif et sortit de la poche de sa capote son répertoire anthropo-zoologique.

Le bonhomme ne manquait pas de prudence, bien au contraire, sa nature* timide l’avait habitué, dans ses transformations successives, à dresser l’oreille, et l’on peut dire que dans certaines circonstances, il dormait les yeux ouverts. Or, tout en parcourant son répertoire, il ne laissait pas d’observer ce qui se passait dans la salle, et même d’écouter fort attentivement ce qui se disait à droite et à gauche.

A chaque instant apparaissaient de nouvelles figu- 'res : tantôt c’était M. le percepteur des contributions Stoffel, avec sa double chaîne d’or et ses

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breloques ; tantôt le pharmacien Hospos, dont la voix bruyante s’entendait du vestibule ; ou bien M. le garde général Seypel, brodé d’argent sur toutes les coutures... Tous ces messieurs s’arrêtaient un instant au comptoir, disaient quelques mots charmants à la belle Olympia, qui balançait la tête et souriait avec une grâce infinie ; puis ils allaient prendre leur place et demandaient un journal.

La conversation s’animait, on parlait du bal de M me la sous-préfète, on citait les personnes qui devaient en être; il y aurait grand gala pour la clôture; un pâté de Strasbourg était en route... M. le garde général souriait avec finesse ; quand on lui parlait de perdreaux, de gélinottes, il ne disait ni oui ni non. Puis arrivaient les confidences! on tirait de son gilet sa carte d’invitation.

— Ah! vous en êtes, mon cher... charmé!

— Et vous aussi !

On se félicitait. Mais ce qui mit le comble à la satisfaction générale, ce fut d’apprendre par le noble baron de Pipelnaz, l’arrivée prochaine de M. le préfet pour le conseil de révision. Alors on trouva mille rapports secrets entre ce voyage et le bal de M me la sous-préfète. Sans aucun doute M. le préfet voudrait bien y assister... Quel événement!... Tous les conviés se regardaient avec une sorte d’extase. Être du même bal que M. le préfet!... Souper à la même table queM. le préfet!...

Ceux qui n’avaient pas encore reçu leur carte d’invitation continuaient à jouer, criant : « Trois roisl quatorze d’as!... » d’une voix éclatante, sans

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avoir l’air de prêter l’oreille. M. le pasteur lui-même semblait fort grave et lisait son journal avec une attention soutenue ; mais ils ne pouvaient dissimuler leur déconfiture, elle se lisait clairement dans leur mine, on les plaignait sincèrement... Ils étaient bien à plaindre !...

— O grand Démiourgos, pensait maître Frantz, est-il possible de s’occuper de futilités semblables , au lieu de songer à la transformation des corps et à la pérégrination des âmes !

Dans sa pitié profonde, l’illustre philosophe aurait pris la parole tout de suite, mais il jugea convenable d’attendre que l’enthousiasme de ces gens sè fût un peu calmé.

On formait alors de petites sociétés d’intimes pour prendre le punch ou le vin chaud. Il n’était question de toutes parts que des grâces de M m * la sous-préfète, de sa distinction incomparable et de ses excellents soupers. Le noble baron de Pipelnaz, maire de la ville, insistait sur la réception qu’il con- • venait de faire à M. le^réfet. Depuis vingt ans,M.le baron le saluait à la porte de la mairie ; mais, dans une circonstance aussi flatteuse, il proposait d’aller h sa rencontre en grand costume, et voulait bien se charger du petit discours de félicitation.

L’arrivée du procureur Kitzig interrompit cette conversation agréable ; c’était l’un des anciens camarades du pasteur Schweitzer à l’université de Strasbourg, et chaque soir ils faisaient ensemble leur partie de youker. Le beau monde riait des manière communes du procureur Kitzig, qui ne savait

pas tenir son rang et causait familièrement avec le premier venu; cependant il fallait bien lui faire bonne mine. Maître Kitzig occupait une haute position à Saverne... et puis, qui peut se flatter de n’avoir pas, tôt ou tard, un petit démêlé avec M. le procureur?

On souriait donc à M. le procureur, qui répondait par de petits mouvements de tète et quelques paroles insignifiantes.

— Vous êtes bien bon, monsieur le procureur... Vous êtes trop aimable, monsieur le procureur.

— Ah! ah! ah! quelle comédie! murmurait le pasteur à l’oreille de Mathéus, quelle comédie! Avez-vous jamais rien vu de pareil au Graufthal ?

Mais l’illustre philosophe ne répondit pas : il venait de reconnaître dans maître Kitzig un individu de la race canine, pour laquelle les lièvres éprouvent une vénération fort singulière.

Au bout de quelques instants, M. le procureur vint rejoindre son ami Schweitzer, il lui serra la main et salua Mathéus.

— Eh bien, Karl, dit-il en s’asseyant, ferons-

nous notre partie de youker ce soir? j’en ai grand besoin. *

— Je suis prêt, Michel.

— Figure-toi, poursuivit maître Kitzig, que depuis cinq heures je ne fais qu’entendre des témoins, et Dieu sait s’il doit nous en arriver d’autres de la foire.

— De la foire d’Haslach? demanda le pasteur en regardant Mathéus.

— Oui, il se passe de belles choses là-bas : deux bandits ont remué la population de fond en comble par des prédications incendiaires, ils ont attaqué les lois, la morale, la religion; ils ont même fait des miracles !... C’est une affaire de cour d’assises.

— Et s’ils tombent entre les mains de la justice ?

— Je ne les tiens pas quittes pour vingt ans de galères, répondit maître Kitzig en absorbant une prise de tabac avec indifférence; mais il ne s’agit pas de cela... Des cartes, une ardoise !

Jamais Frantz Mathéus-ne s’était trouvé dans une position plus terrible ; il eut d’abord l’idée de se dénoncer lui-même et de soutenir" la doctrine à la face des nations, mais à cette idée ses cheveux se dressèrent sur sa nuque, il regarda la porte et resta immobile.

M. le pasteur, de son côté, n’était pas trop à son aise ; cependant il eut le sang-froid de dire :

— Je te présente M. le docteur Mathéus, du Graufthal, qui revient du congrès scientifique de Bâle.

— Ah ! fit le procureur en mêlant les cartes, monsieur vient du Graufthal... alors il a dû passer par Haslach.

Maître Frantz crut tombera la renverse, heureusement sa langue se mit à aller pour ainsi dire d’ elle-même et répondit :

— Pardon, monsieur le procureur, j’ai pris par Molsheim.

— Ah ! c’est fâcheux, nous aurions pu vous de-

mander quelques renseignements utiles, fit maître Kitzig. '

Puis il distribua les cartes et la partie commença.

Quelle position pour maître Frantz!... au moment de remporter le plus magnifique triomphe oratoire et de proclamer le système, être forcé de se taire... de renier la doctrine... de se cacher comme un coupable ! Car plus il songeait à se dénoncer, plus ses instincts naturels s’y opposaient avec une force invincible; son estomac se serrait, et dans sa douleur il se disait : « O pauvre Mathéus ! pauvre Mathéus ! à quelle extrémité te vois-tu réduit !... Aller aux galères à ton âge! Pauvre Mathéus!... Quelle faute a pu te mériter un si triste sort ? N’as-tu pas sacrifié ton repos, tes plus chères affections pour le bonheur du genre humain? Pauvre Mathéus !... »

Et son cœur pleurait, et tout gémissait en lui... et pourtant il n’avait pas la force de se dénoncer... il avait peur !...

Et quand, après le premier tour, maître Kitzig, d’un air distrait, lui dit qu’il avait dû nécessairement passer par Haslach , puisque la route de Molsheim aboutit derrière ce village, il le nia de nouveau... il le nia avec force, disant qu’il avait passé derrière Hirchland, faisant la description mensongère de la route et des beautés de la nature, décrivant un immense circuit autour d’Oberbronn, d’Eschenbach et généralement de tous les endroits qu’il avait parcourus.

— Vous avez pris un chemin bien long, remar- i

qua le procureur ; puis la partie continua sans interruption.

De temps en temps, maître Kitzig faisait quelque réflexion caustique sur la difficulté des chemins de la montagne, sur les dangers de prêcher des doctrines nouvelles, et l’illustre philosophe frissonnait jusqu’à la moelle des os.

Ainsi se passa cette soirée, qui devait décider de la gloire éternelle de Frantz Mathéus, du progrès de la civilisation et du bonheur des races futures : elle se passa dans les transes les plus cruelles. Et tandis que la joie s’animait autour du bonhomme, tandis que le noble baron de Pipelnaz s’épanouissait dans son orgueil, et que tous ces êtres vulgaires seberçaient des plus riantes espérances, lui, si bon, si juste, si bienveillant, il ne songeait qu’a la fuite, il voulait aller doter l’Amérique des trésors de sa science ! « Là, pensait-il, les doctrines sont libres ; on n’a pas à craindre les procureurs et les gendarmes; chacun peut faire des miracles à son aise !... »

Minuit venait de sonner et déjà bon nombre des habitués du casino s’étaient retirés, lorsque le procureur Kitzig se leva, et, regardant l’illustre docteur :

— Assurément, mon cher monsieur , lui dit-il, vous faites erreur ; vous avez dû joindre le chemin de Saverne derrière llaslach et traverser ce village !

Frantz Mathéus, comme transporté d’indignation, affirma pour la troisième fois, avec serment, qu’il

L’ILLUSTRE DOCTEUR MÀTHEUS 171

ne savait pas ce qu’on voulait dire et qu’il n’avait jamais passé par là !...

Son émotion n’aurait pas manqué de le trahir, s’il n’avait eu la plus honnête figure du monde; mais comment supposer que ce bon papa Mathéus, docteur au Graufthal, était ce terrible réformateur, ce grand coupable, qui avait conçu l’audacieux dessein d’ébranler l’univers?... Une telle idée ne pouvait entrer dans la tète de personne; aussi maître Kitzig se contenta de rire de son exaltation singulière et lui souhaita le bonsoir.

Alors M. le pasteur et maître Frantz sortirent les derniers, et quand ils furent dans la rue, le bonhomme, comprenant sa faiblesse, se mit à pleurer. M. le pasteur avait beau le consoler par des paroles bienveillantes, il ne pouvait se pardonner à luimême, et si son hôte ne l’eût soutenu, il n’aurait pu faire un pas, tant les sanglots l’étouffaient et agitaient tous ses membres.

Lorsque Frantz Mathéus et le pasteur arrivèrent à la maison, tout le monde était endormi. M. le pasteur, laissant Mathéus sur le seuil de la grande salle, entra seul dans la cuisine, et revint au bout de quelques minutes avec de la lumière.

Un calme étrange avait remplacé l’agitation du

172 L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜf

honhomme ; il suivit machinalement son hôte, qui le conduisit au premier étage, dans une petite , chambre à coucher donnant sur le jardin du presbytère.

La cime des arbres s’agitait doucement aux fenêtres, les draps du lit étaient d’une blancheur merveilleuse, et les vieux meubles de chêne semblaient vous annoncer la bienvenue d’un air de familiarité

^ naïve... Mais l’illustre philosophe dans sa douleur,

ne remarquait point ces détails et s’assit en exhalant un profond soupir.

— Allons, mon cher monsieur, lui dit le pasteur, oubliez -les petits désagréments de la carrière philosophique, faites un bon somme, et demain vous serez frais et dispos comme si vous aviez remporté la plus magnifique victoire...

Puis il serra la main de maître Frantz, déposa la chandelle sur la table et descendit tranquillement J se reposer de ses fatigues.

Quand les pas du pàsteur eurent cessé de se faire entendre, et que le silence de la nuit régna dans toute la maison, Mathéus, les deux coudes sur la table et la tète entre les mains, se prit à regarder brfiler la chandelle avec un accablement indicible ; il ne songeait à rien, et cependant il était triste... triste comme si le grand Démiourgos l’eût abandonné !

Vers une heure il entendit un enfant qui pleurait dans la maison voisine, et la mère qui cherchait à le consoler par de tendres paroles ; cette voix d’enfant, si faible et si douce... et cette voix de mère

L’ILLUSTBE DOCTEUR MATHEUS 173

plus douce encore, remuèrent le cœur du bonhomme, une larme mouilla ses yeux !... Puis, l’enfant s’étant apaisé, le silence redevint plus grand, et maître Frantz, accablé de fatigue, finit par s’endormir le front sur la table.

Lorsqu’il s’éveilla, le jour commençait à grisonner les vitres, et la chandelle montait en flamme rouge du fond du chandelier. Alors tous les événements de la nuit se retracèrent à sa mémoire, il se leva et ouvrit une fenêtre.

Déjà les oiseaux gazouillaient dans le jardin ; quelques ouvriers, la pioche sur l’épaule, passaient en causant le long de la grille, et leur voix, à cette heure matinale, s’entendait d’un bout de la rue à l’autre. Les fraîches laitières du Dagsberg, leur grande cruche d’étain sous le bras, se reposaient autour des bornes voisines, et les servantes, en petites jupes et les bras nus, venaient une à une acheter le lait du ménage. Toutes ces bonnes gens avaient un air de santé qui faisait plaisir à voir. Les servantes s’arrêtaient à jaser entre elles de baptêmes, de mariages, du départ des conscrits, de ceci, de cela... puis tout à coup l’une d’elles s’écriait:

— Ah ! mon Dieu, mon feu qui brûle depuis une demi-heure ! mon pain qui roussit... et moi qui reste là!... Bonjour, mademoiselle Charlotte!...

— Bonjour, mademoiselle Christine...

Et les voilà qui se dispersent et qui courent, regrettant de n’en avoir pas assez dit et se promettant bien de recommencer le lendemain.

Les marchands ouvraient aussi leurs boutiques et

suspendaient leurs étalages aux crochets de la porte. A chaque instant c’était du nouveau ; puis l’air de la montagne vous arrivait- si vif, si pur, que la poitrine se dilatait de bonheur et respirait en quelque sorte d’elle-même.

Maître Frantz, ranimé par ce joyeux spectacle, commençait à voir les choses d’un point de vue plus agréable ; il s’étonnait même de ses craintes chimériques, car enfin personne ne pouvait l’empêcher d’enseigner une doctrine fondée sur la plus haute morale, sur la plus saine logique. Peu s’en fallut qu’il ne prit alors la résolution sérieuse de se dénoncer à M. le procureur, afin de confondre les envieux ; mais sa prudence lui fit entrevoir qu’on pourrait bien l’enfermer d’abord, sauf à juger la doctrine plus tard, et cette réflexion judicieuse refroidit son enthousiasme : a Frantz, se dit-il, tu es possédé d’une ardeur psychologique trop grande... Sans doute il serait beau de souffrir la persécution et le martyre pour l’immuable vérité ; ce serait même très-beau... mais à quoi cela servirait-il ?... Si l'on te mettait en prison, qui enseignerait l’anthropo-zoologie au genre humain?... Ce ne serait pas Coucou Peter, homme de peu de foi et naturellement enclin aux jouissances de la chair. 11 vaut mieux t’en aller... c’est la sagesse qui l’ordonne ! Surtout, Frantz, défie-toi de ton audace extraordinaire, le vrai courage consiste à dompter ses passions !... »

Quand l’illustre philosophe sa fut ainsi moralisé lui-même, il résolut de partir pour Strasbourg sans

L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS 175

perdre une minute. En conséquence, il mit son large feutre et descendit à tâtons dans le corridor. Mais comme il passait devant une petite chambre sous l’escalier et qu’il hésitait, 11e sachant s’il devait prendre à droite ou à gauche, la voix de son disciple cria de l’intérieur :

— Qui est là ?

— C’est moi, mon ami.

— Ah ! c’est vous, monsieur le docteur.

En même temps, Mathéus entendit quelqu’un sauter du lit et Coucou Peter en chemise, apparut sur le seuil.

— Comment, diable, vous êtes déjà debout de si grand matin ! fit le joyeux ménétrier.

— Ali ! ce n’est pas sans cause, mon garçon. Tu sauras que j’ai appris hier, au casino, que nous sommes poursuivis.

— Poursuivis ! s’écria Coucou Peter en renversant son bonnet de coton sur sa nuque; et par qui?...

— Par les gendarmes !

— Et pourquoi?

— Pour avoir prêché la doctrine !

— La doctrine!... Ah! les gueux!... Voyez-vous, ils veulent garder leurs places, tandis que si nous étions les maîtres, c’est nous qui serions les rabbins.

— Oui, mon garçon... On nous menace des galères !

Coucou Peter ouvrit de grands yeux et resta liouche béante. En même temps une voix lui cria du fond de la chambre :

176 L’ILLUSTRK DOCTEUR MATHEUS

— Sauve-toi, Peter! au nom du ciel, sauvetoi!

— Sois tranquille, Gredel, sois tranquille, dit le ménétrier. Pauvre petite femme, comme elle m’aime!... Nous allons décamper tout de suite... Dieu de Dieu, les galères!... Ah! les gredins... Et où allons-mous, maître Frantz ?

— A Strasbourg.

— Oui, allons à Strasbourg... Gredel, lève-toi pour nous préparer un bon déjeuner... Maître Frantz, rentrez chez vous ; dans cinq minutes, je suis prêt. *

L’illustre philosophe rentra dans sa chambre, et bientôt Coucou Peter arrivait en attachant ses bretelles :

— Maître Frantz, dit-il, ma femme est déjà dans la cuisine ; je vais seller Bruno, et avant une heure nous serons en route.

Cependant Mathéus le retint encore quelques minutes, pour lui faire part de ce qui s’était passé la veille. Coucou Peter apprit avec plaisir qu’on les cherchait du côté d’Haslach.

— C’est bon, dit-il, c’est bon... rien ne nous presse ; nous pouvons déjeuner tranquillement.

Puis ils descendirent ensemble à la Cuisine, et trouvèrent Gredel en train de mettre des côtelettes sur le gril et d’arranger la cafetière.

Malgré ses inquiétudes, l’illustre philosophe fut charmé de cette petite scène matinale. L’activité de Gredel, allant, venant, arrangeant le feu, retournant les côtelettes, hii rappelait sa bonne vieille Martha,

L’ILLUSTRE DOCSEUR MATHEUS 177

qui sans doute à la même heure, prenait des soins semblables. Il s’assit tout rêveur en face de l’àtre, et Coucou Peter courut donner un picotin à Bruno.

Le jour répandait alors ses teintes bleuâtres dans la cuisine, le feu pétillait, des milliers d’étincelles couraient sur la plaque noire du foyer, et maître Frantz contemplait cela d’un air grave en songeant au Graufthal... Au bout d’un quart d’heure, Coucou Peter revint dire que Bruno mangeait son picotin d’avoine avec une satisfaction visible. Puis, se tournant vers sa femme :

— Gredel, donne-moi ton meilleur couteau, j’en ai besoin,

— Pourquoi faire? lui demanda-t-elle.

— Tu verras, tu verras tout à l’heure...

Dès qu’il eut reçut le couteau, le gaillard se dressa sur l’âtre, saisit dans la cheminée une andouille grosse comme le bras et la coupa en deux ; il fit de même d’un jambon et parut fort satisfait de sa besogne.

— Maître Frantz, dit-il, si nous sommes forcés de courir les bois, nous ne mangerons pas des glands comme les amis -de saint Antoine.

— Ah! ce n’est pas toi, mauvais gueux, qui mourras jamais de faim, lui dit sa femme ; tu mettrais plutôt ta culotte en gage !

— Que tu me connais bien, Gredel, que tu me connais bien ! s’écria le joyeux ménétrier en l’embrassant avec amour.

11 sortit alors pour mettre ses provisions dans le havresac, et Gredel se prit à dire :

— Est-ce bien vrai, monsieur le docteur, que vous voulez le nommer grand rabbin de la pérégrination des âmes?... Voyez-vous, il m’en a tant conté... tant conté... que je ne peux plus le croire.

— Oui, mon enfant, c’est vrai, dit le bonhomme; votre mari, malgré son humeur joyeuse et sa légèreté naturelle, est un bon cœur; je l’aime... il me succédera dans le gouvernement des âmes.

— Ah ! fit-elle, je sais bien que c’est un bon garçon et un brave homme aussi; mais il est si léger.., il m’a donné tant de chagrin, ce gueux-là ! Eh bien! je ne peux pas m’empêcher de l’aimer tout de même , il a son bon côté, pourvu qu’on sache le prendre.

— C’est bien, mon enfant, c’est bien, dit Mathéus touché de l’air naïf de Gredel; Coucou Peter vous fera beaucoup d’honneur : on parlera de lui jusque dans les siècles des siècles.

Gredel, toute fière de ces paroles, courut mettre la nappe dans la grande salle, et Coucou Peter étant rentré de nouveau , on fit un excellent déjeuner de tartines au beurre , de café et de côtelettes, si bien que M. le pasteur, entendant le bruit des verres, ne tarda point à paraître en simple culotte , et, voyant ses convives attablés, il partit d’un grand éclat de rire :

— A la bonne heure, dit-il, à la bonne heure ! je vois avec plaisir que vous êtes tout consolé.

Maître Frantz lui fit aussitôt connaître son prochain départ.

— F.h bien ! mon cher monsieur , lui dit le pas-

teur en s’asseyant, malgré la joie que j’aurais eue à vous garder plus longtemps, je dois approuver votre prudence. Kitzig finirait par vous découvrir ici , et toute l’affection qu’il me porte ne pourrait vous sauver d’une vilaine affaire... Sur ce, buvons

un coup Gredel, voici la clef de la petite cave;

tu prendras une bouteille de dessous les fagots... *

— Oui, monsieur le pasteur.

Alors on but et l’on mangea de fort bon appétit. Maître Frantz était triste de quitter de si braves gens; mais, vers six heures, il fallut bien se séparer. Le bonhomme embrassa le pasteur ; Coucou Peter embrassa sa fçmme ,• qui versa bien des larmes sur ce mauvais sujet; on les reconduisit jusque

dans la cour où les attendait Bruno et Mathéus

était en selle, que le pasteur Schweitzer lui serrait encore la main avec expression, et que la petite Gredel ne pouvait se détacher du cou de Coucou Peter. Ils partirent enfin, au milieu des bénédictions et des bons souhaits de toute la famille.

. Maître Frantz et son disciple eurent bientôt traversé la ville. Les petites maisons, éparses aux lianes de la côte, se succédaient rapidement l’une à l’autre avec leurs granges, leurs étables, leur escalier de bois où pend la lessive , leurs enfants joui'

flus qui vous demandent l’aumône , et leurs vieilles femmes curieuses qui se penchent aux lucarnes en branlant la tète. Au bout d’un quart d’heure ils étaient dans la campagne , respirant le grand air, galopant entre deux files de peupliers à perte de vue, écoutant le chant des oiseaux, et rêvant encore a ce digne pasteur Schweitzer qui les avait si bien

reçus à cette tendre petite Gredel , qui pleurait

de si bon cœur en les voyant partir.

Quand les toits enfumés de Saverne et le coq de l’église eurent disparu derrière la montagne, Coucou Peter sortit enfin de cette rêverie profonde, il toussa deux ou trois fois... puis, élevant la voix, il chanta d’un air grave, l’antique ballade du comte de Géroldsek : le nain jaune en faction sur la plus haute tourelle, et la délivrance de la belle Itha, retenue captive au Haut-Bàrr. La voix de Coucou Peter avait quelque chose de mélancolique, car il songeait àsapetitaGredel. Bruno relevait le pas en cadence, et Mathéus* écoutant ce vieux langage, se rappelait Confusément de vagues souvenirs. Au dernier couplet, Coucou Peter reprit haleine et s’écria :

— Quelle joyeuse vie menaient ces comtes de

Géroldsek! Parcourir la montagne, enlever les

filles, battre les maris... boire... chanter, festoyer du matin au soir... Dieu de Dieu! quelle existence! le roi n’était pas digne d’être leur cousin !

— Sans doute... sans doute, c’étaient de hauts et puissants seigneurs que ces comtes de Géroldsek , dit Mathéus ; leur empire s’étendait du comté de Bàrr jusqu’au Sûngau , et du Mundat inférieur jus-

L’ILLUSTRE DOCTEUR MÀTHEUS IKi

qu’au Bassigny en Champagne; les plus riches joyaux, les plus belles armes, les plus magnifiques tentures paraient leurs somptueux châteaux d’Alsace et de Lorraine , les vins les plus exquis remplissaient leurs celliers, de nombreux cavaliers chevauchaient sous leurs bannières, dans leurs cours se pressaient force gentilshommes et valets «h leurs

gages quelques moines aussi qu’ils tenaient en

grande estime. Malheureusement , au lieu de pratiquer les vertus anthropo-zoologiques, ces nobles personnages détroussaient les voyageurs sur la grande route, et l’Être des êtres, lassé de leurs rapines, les a fait redescendre au rang des animaux!

— Ah ! s’écria Coucou Peter en riant, il me semble avoir été un de ces bons moines dont vous parliez tout à l’heure... oui , ça m’est tout à fait naturel d’avoir été un de ces bons moines Il faudra

pourtant que je m’en assure, quand je passerai au Géroldsek.

— Et comment t’y prendras-tu?

— Je monterai au château , et si j’ai été un de ces bons moines, je retrouverai tout de suite le chemin de la cave.

Malhéus, tout en déplorant les tendances sensuelles de son disciple, rit intérieurement de sa joyeuse humeur. « On ne peut être parfait , se disait-il; ce pauvre Coucou Peter ne songe qu’à satisfaire ses appétits physiques; mais il est si bon garçon, que le grand Démiourgos ne saurait lui en vouloir..; Je crois qu’il rirait lui-mêmé de ses idées de moine et de son épreuve de la cave de Gérold-

sek!... » Et l’illustre philosophe hochait la tète comme pour dire : Il ne changera jamais ! il ne changera jamais !

Tout en causant de la sorte, ils cheminaient tranquillement le long de la Zorne. Depuis une heure ils avaient pris l’autre côté de la route, pour recevoir l’ombre des peupliers , car le soleil était haut et la chaleur accablante. Aussi loin que pouvait s’étendre le regard, on ne découvrait dans cette immense plaine d’Alsace que l’ondulation des seigles, des blés, des avoines ; les tièdes bouffées de la brise vous apportaient le parfum des foins coupés Mais on

regardait malgré soi du côté de la rivière, sous l’ombre épaisse des vieux saules qui trempaient leur longue chevelure dans l’eau, et l’on rêvait au bonheur de se baigner dans ces ondes vives et limpides.

Vers midi, Frantz Mathéus et son disciple s’arrêtèrent près d’une source entourée d’aunes, non loin de la route; ils dessellèrent Bruno. Coucou Peter mit rafraîchir dans la source sa gourde de wolxbeim; il sortit les provisions du havresac et s’étendit près de son illustre maître, entre deux sillons d’avoine, qui les dérobaient complètement à l’ardeur du jour.

C’est une sensation délicieuse, après les fatigues et la poussière du chemin, de se reposer h l’ombre, d’entendre l’eau sourdre dans l’herbe, de voir des milliers d’insectes passer au-dessus de votre tète en joyeuses caravanes, et de sentir les grands épis, jaunes comme de l’or, frissonner autour de vous!

Bruno broutaitsurle bord du talus; Coucou Peter le-

L’ILLUSTRE DOCTEUR MATTIEUS 183

vait le coude avec une satisfaction indicible ; il faisait claquer sa langue, et présentait de temps en temps la gourde à Mathéus ; mais ce n’était que pour la forme, car l’illustre philosophe préférait l’eau de source au meilleur vin, surtout par une chaleur semblable. Enfin, le joyeux ménétrier finit son repas, il referma son couteau de poche, et s’écria d T un air satisfait :

— Maître Frantz, tout va bien... il est clair que le grand Démiourgos nous protège... c’est clair comme le jour... Nous voilà bien loin de Savcrne, et si ce gueux de procureur nous rattrape, je veux être pendu tout de suite... Maintenant, buvez un coup et remettons-nous en route, car si nous arrivons trop tard, les portes de la ville seront fermées.

Ce disant, il rechargea son havresac, présenta la bride à Mathéus, et l’illustre philosophe ayant enfourché Bruno, on repartit plein de courage et de confiance. — La grande chaleur était passée, l’ombre des coteaux voisins commençait à s’étendre sur la route, et la brise du Hhin rafraîchissait l’air.

Cependant, à chaque village. Coucou Peler serappelaitqu’il lui restait trois francs sur les trente que lui avait donnés dame Thérèse, et faisait un tour au bouchon le plus proche. Partout il rencontrait des connaissances et trouvait un prétexted’ofTrir ou d’accepter bouteille ; mais il avait beau prier son maître d’entrer, celui-ci, prévoyant que de ce train ils n’arriveraient jamais, restait à cheval devant la porte, au milieu d’un cerdede paysansqui venaient lecontempler. Tout au plus acceptait-il un verre par la fenêtre

pour trinquer avec les nombreux amis de son disciple. Enfin, vers le soir, ils aperçurent l’antique cité de Strasbourg. Une plus grande animation se manifestait déjà sur leur passage ; à chaque instant ils rencontraient des voitures, des rouliers entraînant leurs chevaux par la bride, des douaniers armés de leur tige de fer sondant les ballots, des diligences chargées de conscrits... Une foule de lumières apparaissaient à l’horizon et se doublaient dans les ondes noires de l’Ill. Mais quand ils eurent franchi le pont, le corps-de-garde tumultueux, les détours de l’avancée; quand ils eurent pénétré dans la ville, et que les vieilles maisons avec leurs façades décrépites, leurs mille fenêtres, miroitant au reflet des réverbères, leurs magasins de soieries, de confiserie, de librairie, illuminés comme des lanternes magiques; leurs portes cochères encombrées de marchandises, leurs ruelles tortueuses fuyant dans les ténèbres; quand tout cela s’offrit à leurs regards, alors que de souvenirs lointains, que de pensées attendrissantes revinrent à la mémoire du bon docteur !... C’est là qu’il avait passé les plus belles années de sa jeunesse ; voici la brasserie du Héron , où chaque soir, en sortant de l’amphithéâtre, il venait fumer sa pipe et prendre sa choppe de bière en compagnie de Ludwig, de Conrad, de Bastian et de tant d’autres joyeux camarades!... C’est là que le seignor pérorait gravement au milieu des Burchen ses sujets; que les joües servantes couraient autour d’eux en riant avec l’un, répondant au clin d’œil de l’autre, et s’écriant aux ordres de leur maîtresse :

« Oui, madame, tout de suite !» Oh ! les beaux jours, que vous êtes loin déjà!... Qu’ètes-vous devenus, Conrad, Wilhelm, Ludwig, intrépides buveurs... qu’êtes -vous devenus depuis quarante ans?... Et vous, Gretchen, Rosa,' Charlotte... qu’ètes-vous devenues... vous si fraîches, si gracieuses, si légères... vous qui agaciez le petit Frantz , toujours si grave au coin de la table, fumant avec calme, buvant à petites gorgées, les yeux au plafond et rêvant déjà peut-être ses sublimes découvertes anthropo-zoologiques... Qu’ètes-vous devenues, jeunesse, grâce, beauté, insouciance de la vie, espérance sans bornes?... Ah! vous êtes loin... bien loin!... Pauvre Mathéus, tu te fais vieux... tes tempes grisonnent... il n’y a plus que ton système qui te soutienne !

Ainsi rêvait le bonhomme... et son cœur battait avec force, et la foule, les voitures, les magasins, les édifices se succédaient autour de lui, sans pouvoir le distraire de ses souvenirs.

Parfois, cependant, l’aspect des lieux le tirait de ses mélancoliques rêveries : ici, près de la douane, sous les toits de cette haute maison qui se mire dans l’in et regarde passer les bateaux, était sa mansarde ; sa petite table de sapin tachée d’encre, son lit entouré de rideaux bleus au fond de l’alcôve... et lui, Frantz Mathéus, jeune, les deux coudes sur l’antique in-folio déployé tout au large près de la chandelle solitaire , étudiant les principes du sage Paracelse, qui place l’àme dans l’estomac ; de l’illustre Bordeu, qui la disperse dans tous les organes; du profond La Caze . qui la fixe au centre tendineux du dia-

m L’II.LBSTRE DOCTEUR M ATHEES

phragme ; du judicieux Ernest Platner , qui la fait pomper dans l’atmosphère par les poumons; du sublime Descartes, qui l’enferme dans la glande pinéale... de tous les grands maîtres de la pensée humaine!.... Oui, il revoyait tout cela et souriait d’un sourire naïf, car, depuis, que de connaissances précieuses, que de savantes découvertes s’étaient amoncelées dans son esprit!...

— Ah ! se disait-il, si le corps s’épuise et s’affaiblit, l’intelligence se développe chaque jour : éternelle jeunesse de l’âme, qui ne saurait vieillir, et se complète dans ses transformations successives !

Plus loin encore, c’était la demeure de Louise, de labonne, de l’innocente Louise qui filait d’un air pudique, tandis que lui, Mathéus, assis à ses genoux sur un tabouret, la regardait des heures entières et murmurait: « Louise, est-ce que vous m’aimez bien?... » et elle qui répondait: « Vous savez bien, Frantz, que je vous aime!...» Oh! les doux souvenirs... faut-il que tout cela ne soit plus qu'un rêve !...

Le bonhomme se laissait aller au charme de ces pensées lointaines; il croyait entendre encore le rouet de Louise bourdonner dans le silence, quand la voix de Coucou Peter vint dissiper ces illusions charmantes.

— Maître Frantz, dit-il, où allons-nous?

— Nous allons où le devoir nous appelle, répondit Mathéus.

— Oui, mais dans quel endroit?

L'ILLUSTBE DOCTEUR MATUEOS

iê7

— Dans l’endroit le plus propre à la propagation de la doctrine.

Ils se trouvaient alors au coin de la rue des Alcades et firent halte sous un réverbère.

— Est -ce que vous avez faim, maître Frantz 1 demanda Coucou Peter.

— Un peu, mon ami.

— C’est comme moi, fit le disciple en se grattant l’oreille; le grand Démiourgos devrait bien nous envoyer à souper.

Mathéus observa Coucou Péter; il n’avait pas l’air de plaisanter, ce qui le rendit lui-même fort sérieux.

Pendant plus d’un quart d’heure, ils regardèrent passer le monde sous les arcades, les marchands crier leurs marchandises, les jolies filles s’arrêter devant les étalages, les étudiants faire résonner leurs éperons sur le trottoir' et siftler leur cravache, les graves professeurs traverser la foule, un paquet de livres sous le bras.

Enfin Coucou Peter reprit :

— Je crois, maître Frantz, que l’Être des êtres ne pense pas à nous en ce moment... Ma foi, nous ne ferions pas mal d’aller gagner quelques sous dans les brasseries, au lieu d’attendre qu’il nous apporte k souper ; si vous saviez chanter, je vous dirais d’entrer avec moi ; mais comme ça, j’irai seul et vous* m’attendrez k la porte.

Cette proposition parut bien humiliante k Mathéus; mais ne sachant que répondre, il se résigna et suivit

son disciple, qui remontait la Grande-Rue et sortait son violon de sa gibecière.

On ne pouvait rien voir de plus triste que le bon docteur, allant de brasserie en brasserie et regardant par la fenêtre, son disciple danser tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, pour faire vivre la doctrine. 11 avait beau se représenter sa haute mission, et se dire que l’Être des êtres voulait éprouver son courage avant de l’élever au faîte de la gloire ; il avait beau mépriser ces riches magasins, ces magnifiques étalages, tout cet éclat du luxe et de l’opulence et s’écrier .

Vaut tas vanitatum elomnia vanitas! Votre orgueil n’est que poussière ! ô grands de la terre ! vous passerez comme des ombres et serez comme si vous n’aviez jamais été.

Toutes ces vérités sublimes ne servaient pas à grand’chose ; et pour comble de tristesse , Bruno voulait entrer dans toutes les auberges.

Ils s’arrêtèrent devant plus de vingt tavernes, et vers neuf heures, Coucou Peter n’avait encore que cinq sous en poche.

— Monsieur le docteur, dit-il, ça va mal; voici trois sous si vous voulez prendre une choppe ; moi je vais acheter un petit pain, car mon estomac se creuse de plus en plus.

— Merci, Coucou Peter, merci ! dit le bonhomme Tort triste, je n’ai pas soif, mais écoute-moi ; je me rappelle maintenant que Georges Müller, le maître d’hôtel du Héron m’a fait promettre de ne jamais descendre que chez lui ; c’était le dernier jour de notre

Fuchscoramerce, nos études venaient de finir : Georges Müller, voyant que mes camarades et moi nous avions acquitté toutes nos dettes, nous serra la main et nous offrit son hôtel, si par hasard l’un de nous revenait à Strasbourg. Cette promesse, je me la rappelle comme d’aujourd’hui; il est de mon devoir de tenir parole.

— Et combien y a-t-il de cela? demanda Coucou Peter, dont la figure se ranimait d’espérance.

— Il y a trente-cinq ans, répondit Mathéus avec simplicité.

— Trente-cinq ans! s’écria Coucou Peter, et vous croyez que Georges Müller est toujours là?

— Sans doute, j’ai remarqué son enseigne en passant; rien n’est changé.

— Eh bien, allons au Héron , fit le disciple d’un air abattu; s’il n’y a rien à gagner, au moins il n’y aura rien à perdre : que le grand Démiourgos nous soit en aide.

Neuf heures sonnaient à la cathédrale, lorsque Frantz Mathéus et son disciple s’arrêtèrent devant la brasserie du Héron. La grande cour, ombragée de tilleuls, était pleine de monde; une troupe de zigei— ners accompagnait le tumulte de sa musique sauvage; Kasper Müller, le brasseur, en manches de chemise.

allait d’une table à l’autre, échangeant des poignées de main et de joyeux propos avec les buveurs, et toutes ces figures graves, comiques, perdues dans l’ombre ou vaguement éclairées par les lumières tremblotantes, offraient un spectacle vraiment étrange.

Cependant l’illustre philosophe, au lieu de se livrer h ses réflexions habituelles sur l’affinité des races, considérait tout cela d’un œil terne. On eût dit, à le voir le cou tendu et les jambes pendantes, qu’il désespérait du triomphe de la doctrine et de l’avenir des générations.

— Allons, maître Frantz, lui dit Coucou Peter, du courage! entrez chez votre ami Georges Muller; il sera bien forcé de vous reconnaître, que diable!... alors, vive la joie! Pourvu que nous trouvions à nous loger ce soir, demain nous convertirons le monde.

Mathéus obéit machinalement ; il mit pied à terre, boutonna sa grande capote brune et s’avança d’un pas tremblant dans la grande cour, promenant ses regards incertains sur tous les groupes et ne sachant à qui s’adresser.

bientôt Kasper Millier l’aperçut errant sous les tilleuls comme une âme en peine ; cette bonne figure, empreinte de tristesse, l’intéressa vivement ; il vint à sa rencontre et lui demanda ce qu’il désirait.

— Monsieur, répondit Mathéus avec un grand salut, auriez-vous la bonté de me dire où se trouve Georges Muller ?

— Georges MüUer ? il est mort depuis quinze ans !...

— Mon Dieu, est-il possible d’être plus malheureux que moi? fit le bonhomme d’une voix étouffée...

IL salua de nouveau et se dirigea vers la porte; mais le brasseur, ému de cette exclamation douloureuse, le retint, et, le prenant à part, lui dit a>ec bonté :

— Pardon, mon cher monsieur ; vous me paraissez dans un pressant besoin, ne pourrais-je vous rendre le service que vous attendiez de Georges Müller?

— C’est vrai, dit Mathéus, dont les yeux s’emplirent de larmes, je suis dans un pressant besoin... je venais demander asile pour cette nuit à Georges Müller, l’une de mes plus anciennes et de mes plus chères connaissances. Quoique je ne l’eusse pas revu depuis trente-cinq ans, époque où je terminai mes études, son cœur n’avait pas changé, j’en suis sûr... il m’aurait bien accueilli!,..

— Je n’en doute pas, je n’en doute pas, répondit le brasseur, et moi, qui suis son fils, je ne vous refuserai pas non plus, croyez-lebien.

— Vous, le fils de Georges Muller!... s’écria Mathéus, vous seriez le petit Kasper que j’ai tant de fois bercé sur mes genoux!... Ah! mon cher enfant, que je suis donc heureux de vous voir ! je ne vous aurais pas reconnu avec ces gros favoris et cette large figure vermeille!

Kasper Müller ne put s’empêcher de sourire de

l’accent naïf du docteur; mais, voyant la foule des buveurs se presser autour d’eux, il l’emmena dans la grande salle, alors déserte, pour s’informer plus exactement de ses affaires. Là, maître Frantz lui fit connaître sans détour, par quelles circonstances il avait quitté le Graufthal. Il lui raconta les vicissitudes sans nombre de ses pérégrinations anthropozoologiques, et Kasper Müller, lui posant les mains sur les épaules avec familiarité, s’écria :

— Vous êtes un brave et digne homme!... Votre nom ne figure-t-il pas sur mon acte de naissance ?

— Sans doute, répondit l’illustre docteur, maître Georges m’avait pris pour témoin...

— Hé ! qu’est-il besoin d’autres explications? interrompit le brasseur; vous resterez chez moi ce soir, c’est convenu; je vais faire conduire votre cheval à l’écurie et vous envoyer votre disciple.

A ces mots, il quitta Mathéus pour aller donner ses ordres.

Coucou Peter avait à peine rejoint l’illustre docteur dans la grande salle, que Charlotte, l’une des servantes de l’auberge, vint les prévenir que tout était prêt. Malgré cette agréable nouvelle, Frantz Mathéus ne pouvait se défendre d’une profonde mélancolie ; il lui semblait que le grand Démiourgos, au lieu de le laisser recourir à Georges Müller, aurait dû le pourvoir lui-même de toutes les choses nécessaires à l’existence philosophique, d’autant plus que c’était pour sa gloire qu’il avait quitté le Graufthal sans emporter un centime..

Mais Coucou Peter, tout surpris de trouver un bon

L’iLLÜSTRE DOCTEUR MATHEUS 193

gite au moment de coucher à la belle étoile, s’étonnait de tout : de la grandeur de l’hôtel, de l’escalier garni d’une belle rampe à pommeau de cuivre, du nombre des appartements; et quand M ||e Charlotte leur ouvrit une jolie chambre et qu’il aperçut la table ronde où fumait déjà la soupière et la moitié d'une dinde farcie, alors sa reconnaissance éclata en actions de grâces: Oh ! grand Être, s’écria-t-il, Être des êtres... c’est maintenant que se manifeste ta puissance sans bornes et ta sagesse infinie! Dieu de Dieu !... quel festin pour de pauvres diables de philsosophes, qui s’attendaient à dormir dans la rue !

Il dit ces mots d’une voix si expressive, que M |,e Charlotte le. prit aussitôt en affection... mais l’illustre docteur ne répondit pas , car il était vraiment abattu et faisait les plus tristes réflexions sur la carrière philosophique.

En songeant que le plus grand philosophe des temps modernes, le successeur de Pythagore, de Philolaüs et de tous les sages de l’Inde et de l’Égypte, que l’illustre Frantz Mathéus du Graufthal, au lieu d’être reçu par les populations avec l’enthousiasme convenable, d’être porté en triomphe et de trouver son chemin couvert de palmes, avait couru le risque de coucher dans la rue et de périr de faim... II devenait tout mélancolique, et tout en mangeant, il récapitulait avec amertume les événements de son voyage : — les coups de bâton d’Oberbronn, l’attentat de Jacob Fischer contre Bruno, la menace des galères du procureur de Saverne, et la proposition de Coucou Peter d'aller chanter dans les bras-

m L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHEÜS

sériés. — Cette dernière circonstance surtout le navrait jusqu’au fond de l’àme, et par instants de grosses larmes remplissaient ses yeux; car il se voyait lui-même, comme Bélisaire, tendant la main au coin d'une borne.

Coucou Peter ne fit pas d’abord attention à sa mine désolée ; mais vers la fin du repas il s’en aperçut et s’écria en déposant son verre: À quoi diable pensezvous, maître Frantz ?... Je ne vous ai jamais vu cette figure !

— Je j^ense, répondit le bonhomme, que le genre humain est indigne de connaître les sublimes vérités anthropo-zoologiques... Je pense que les peuples sont frappés d’un aveuglement funeste, et je dirai même légitime; car s’ils sont aveugles, c’est par leur propre faute ! — En vain nous avons essayé de faire entendre à leurs oreilles la voix de 1 a justice. — En vain nous avons essayé l’éloquence et la persuasion pour attendrir les cœurs. — En vain nous avons fait la sacrifice de nos plus chères affections, nous avons quitté le toit de nos pères, nos amis, nos...

Mais il ne put achever ; son cœur, se gonflant de plus en plus par l’énumération de ces calamités, finit par étouffer sa voix, et s’affaissant au bord de la table, il fondit en larmes.

En ce moment Kasper Müller, qui venait de fermer sa brasserie, car il était onze heures, entra dans la chambre, tenant un bouteille de vieux wolxheim de chaque main. Il fut frappé de cette désolation.

— Mon Dieu! s’écria-t-il, debout sur le seuil, que se passe-t-il donc ?. . . moi qui venais trinquer avec un

vieil ami de mon père, je trouve tout le monde consterné !

Coucou Peter lui fit place et lui raconta ce qui venait de se passer.

— Comment! ce n’est que cela? dit Kasper Millier : êtes-vous donc arrivé à votre âge sans connaître les hommes, mon cher monsieur? Ah ! s’il me fallait pleurer sur tous les coquins auxquels j’ai rendu service et qui m’ont payé d’ingratitude, j’en auraispour six mois!... Allons... allons, remettez-vous, que diable ! vous êtes au milieu de bons et sincères amis... ce n’est pas le moment de répandre des larmes... Voyons... buvez un coup, ce vieux wolxheim vous rendra courage !...

En parlant ainsi, il emplissait les verres et portait la santé de l'illustre philosophe. Mais Frantz Mathéus était trop affecté pour se laisser consoler aussi vite: malgré l’excellence du vieux Wolxheim, malgré les bonnes paroles de son hôte et les encouragements de Coucou Peter, une vague tristesse restait toujours au fond de son âme. Ce ne fut que plus tard, lorsque Kasper Müller le mit sur le chapitre du bon vieux temps, qu’il parut se ranimer. Avec quel charme le bon vieillard retraça les physionomies d’autrefois, la simplicité des mœurs, l’affectueuse cordialité des anciens habitants de Strasbourg, la vie naïve et patriarcale de la famille.. i. On voyait que toutes ses affections, toute son âme, tout son cœur se réfugiaient dans ce passé lointain.

Coucou Peter, le coude sur la table, fumait gravement sa pipe, Kasper Müller souriait aux récits du

bonhomme, et Charlotte, assise derrière le fourneau, dormait malgré elle: sa tète s’inclinait lentement... lentement... puis se relevait par intervalles.

Il était bien une heure lorsque Kasper Müller prit congé de son hôte ; alors M ,,e Charlotte, k moitié endormie, conduisit Coucou Peter dans une chambre voisine et put enfin se reposer de ses fatigues.

Maître Frantz, resté seul, souleva le rideau de la fenêtre, et, pendant quelques minutes, il contempla les rues désertes et silencieuses de la ville... les réverbères près de s’éteindre, la lune répandant sa pâle lumière sur les cheminées ; et je ne sais quel sentiment d’abandon et de tristesse s’empara de son âme... il lui semblait être seul au monde!... Enfin il se coucha en murmurant une prière, et, s’étant endormi, la belle vallée du Graufthal lui fut rendue; il entendait le vague frisson du feuillage, et le merle noir chanter sous les sombres colonnades des sapins. C’était un beau rêve !...

Les cris des marchands de légumes éveillèrent Frantz Mathéus de grand matin. Déjà les brouillards du Rhin couvraient la ville, de lourdes voitures ébranlaient le pavé.

Quelle différence avec son petit hameau du Graufthal, si calme, si paisible dans sa vallée de sapins ! à

L’ILLUSTRE DOCTEUR M ATHEES 197

peine le vague murmure du feuillage, le gazouillement des oiseaux, les causeries joyeuses des commères sur le seuil de leurs maisonnettes troublaientils son repos matinal I... — Comme les moindres soupirs, le plus léger bruit s’entendaient bien là-bas au milieu du silence! Qu’il était doux de rêver au grand Démiourgos, en attendant que la bonne vieille Martha vint vous apporter vos pantoufles !

Longtemps l’illustre philosophe, le coude sur l’oreiller, se représenta ce bonheur domestique, ces paysages si calmes de la montagne, les petits sentiers fuyant sous les bruyères, le doux murmure de la Zinsel dans son lit sablonneux ; puis le pêcheur remontant le cours de la rivière, sa grande perche et son large filet sur l’épaule ; le braconnier trempé de rosée, rentrant au petit jour, sa carabine sous le bras; le bûcheron dans sa hutte fumeuse, sa hachette à la ceinture. Jean Claude Wachtmann lui-même, avec son petit tricorne et son grand nez, lui paraissait alors un être privilégié de la nature, jouissant d’un bonheur immense... incalculable... Tandis que lui, pauvre exilé... sans feu ni lieu... repoussé de toutes parts, n’ayant pas même une pierre pour reposer sa tête, il se considérait comme le plus malheureux, le plus abandonné des êtres de ce monde!... Ah! s’il n’avait pas eu cette haute mission à remplir!... S’il n’avait pas été prédestiné , dès l’origine des siècles, à la destruction du sophisme et des préjugés! Mais cette haute mission elle-même... que d’amertume... que de malheurs... que de déceptions elle lui avait suscités!... Hélas! pauvre Mathéus!

comment pourrait-il l’accomplir?... où irait-il en sortant de la brasserie?... que ferait-il le soir du même jour ?...

Au milieu de ces pensées désolantes, le bonhomme s’habilla ; il descendit lentement l’escalier et se trouva dans la grande salle. — Lorsqu’il entra, les fenêtres étaient ouvertes, les servantes arrosaient et balayaient le plancher ; M lue Müller remplissait de fruits et de tartines les petits panniers de ses enfants pour les envoyer à l’école ; c’était une scène d’animation qui lui fit oublier un peu ses réflexions sur la difficulté de convertir l’univers. D’ailleurs Kasper Millier et Coucou Peter, assis près l’une des petites tables de la salle, l'accueillirent par de si joyeuses exclamations, qu’il reprit un peu courage.

— Hé ! bonjour, mon cher monsieur ! comment avez-vous passé la nuit?

— Vous arrivez au bon moment, maître Frantz, on va servir le déjeuner.

— Prenez donc place, monsieur le docteur ; Catherine, voici le monsieur dont je t’ai parlé.

— Ah ! monsieur, soyez le bienvenu... je suis heureuse de vous connaître... on m’a dit tant de bien de vous !

C’est ainsi que fut reçu le bon docteur ; on s’empressa de lui faire place à table, et M ,,e Charlotte apparut aussitôt avec deux cafetières, pour servir le café à la crème.

Dans cette circonstance, l’illustre philosophe eut encore l’occasion de remarquer l’esprit sensuel de

L’ILLUSTKE DOCTEUK MATHEDS iW

son disciple. En effet, comme Charlotte lui versait le café, il s’écria :

— Donnez-moi beaucoup de café, je vous dirai pourquoi.

Malhéus avait beau lui faire signe de modérer sa gourmandise, cela ne l'empêcha point de dire encore :

— Donnez-moi beaucoup de crème, je vous dirai pourquoi ,

— Très-bien, monsieur, dit Charlotte en remplissant sa tasse jusqu’aux bords, très-bien.

Puis elle déposa ses cafetières sur la table pour attendre l’explication de Coucou Peter.

— Eh bien, qu’attendez-vous, ma petite commère ? demanda le joyeux ménétrier !

— Que vous me disiez pourquoi vous m’avez demandé beaucoup de crème et beaucoup de café.

— Ah ! c’est parce que je mets beaucoup de sucre, fit-il tranquillement.

Alors tout le monde se mit à rire de sa réponse, et Mathéus n’osa point lui faire de reproches.

Pendant le déjeuner, qui se passa gaiement, l’illustre philosophe n’eut pas le temps de réfléchir à ses projets futurs; mais, vers la fin, en songeant qu’il faudrait bientôt partir, et ne sachant encore où aller, la figure du bonhomme reprit tout son sérieux.

Kasper Miiller semblait lire au fond de son âme.

— Monsieur le docteur, dit-il tout à coup, il faut que vous me fassiez une promesse.

— Ah! mon cher ami, tout ce qu’il me sera

possible de faire pour vous, je le ferai de bon cœur.

— Eh bien! c’est convenu : écoutez-moi donc... Si votre séjour doit se prolonger ici, je désire que vous profitiez de ma table et de mon logement.

Maître Frantz fit un geste comme pour |se lever, mais Kasper Müller lui posant la main sur le bras :

— Ecoutez-moi jusqu’au bout, vous me répondrez ensuite ; — une personne de plus ou de moins dans ma maison ne signifie rien.

— Ni deux non plus, ajouta Coucou Peter, quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre.

Mais Kasper Müller ne fit pas [attention à cette remarque et poursuivit :

— J’ai votre promesse!... Maintenant, si vous me consultiez sur vos projets grandioses, je vous dirais franchement qu’à votre- place je retournerais au Graufthal !

Maître Frantz regarda son hôte d’un œil attendri, et cependant sans répondre : on voyait qu’une grande résolution se débattait dans son cœur.

— J’irais au Graufthal, reprit Kasper Müller avec force, d’abord parce que je pourrais y faire plus de bien que partout ailleurs... ensuite parce que les hommes ne valent pas la peine qu’on se dévoue pour eux; qu’ils ne vous comprennent pas ou ne veulent pas vous comprendre ; et que Dieu saura toujours éclairer ses enfants quand il le voudra... parce qu’ enfin, à votre place, je croirais avoir acquis le droit de me reposer !

Kasper Müller Darlait d’une voix ferme, chacune

de ses paroles partait du cœur. Maître Fr î.ntz pâlissait et rougissait tour à tour ; il se cacha le visage des deux mains et s'écria :

— Croyez-vous que j’ai assez fait pour le genre humain ? que la postérité ne me fera point de reproches? que j’ai rempli mon devoir?

— Si vous avez assez fait? Quel philosophe peut se vanter d’en avoir fait autant que vous?... d’avoir rempli ses devoirs comme vous?... d’avoir tout sacrifié pour sa doctrine?... Allons, mon cher et respectable ami, ne versez point de larmes; quand on s’est comporté comme vous, il ne faut point en répandre... Le témoignage de votre propre conscience doit vous suffire !

Ces paroles bienveillantes adoucissaient l’angoisse de maître Frantz ; ses larmes coulaient sans effort et comme d’une source; il se sentait vaincu par la fortune et les conseils judicieux d’un honnête homme. Mais Coucou Peter, voyant qu’il allait perdre sa place de grand rabbin, frappa sur la table et s’écria :

— Eh bien, moi, je dis que nous sommes sûrs de convertir l’univers ! Ce n’est pas au plus beau moment qu’il faut quitter la partie, que diable!... Et cette place de grand rabbin qu’on m’a promise ! car vous me l’avez promise, maître Frantz, vous ne direz pas le contraire !

Mathéus ne répondit pas, il n’en avait ni la force ni le courage; mais Kasper Muller posant la main sur l’épaule du bon apôtre, lui dit : J’ai une place pour toi, camarade , une place qui te conviendra

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mieux que celle de grand rabbin. J’ai une place de garçon brasseur vacante dans ma cave, quarante francs par mois..., le logement, la nourriture et la générosité des pratiques... Hein... qu’en dis-tu?

Alors la grosse face de Coucou Peter s’épanouit de satisfaction.

— Hé ! maître kasper, s’écria-t-il, vous avez une manière de prendre les gens par leur faible...

— Tu renonces donc à la dignité de grand rabbin? fit le brasseur.

— Parbleu, puisque maître Frantz...

— Non, non, c’est à toi qu’il appartient de décider la question.

— Ma foi, dit Coucou Peter en se levant, vive la cave ! ma véritable place est dans la cave !

Dès que son disciple eut déserté la doctrine, l'illustre philosophe respira, et levant les mains :

— L’Être des êtres a décidé, dit-il; que sa volonté soit faite.

Ce furent ses seules paroles de regret; car songeant. qu’il retournerait au Graufthal, une joie si grande, si complète descendit au fond de son âme, que nulle expression ne saurait la rendre. Autant il avait eu d’ardeur à quitter le hameau, autant il en éprouvait alors à le revoir. La femme du brasseur se joignit à Kasper Müller et lui représenta qu’il avait besoin de se reposer un ou deux jours ; mais ce fut chose impossible.

— Il faut que je parte, disait-il en parcourant la grande salle, il faut que je parte... ne me retenez pas, ma chère dame, je serais désolé de vous refu-

L’JLLUSTRE DOCTEUR HIATHEDS 203

ser... Les destins sont accomplis! Coucou Peter, va seller Bruno! va, Coucou Peter, le plus tôt sera le mieux ! Ah ! mes chers amis, si vous saviez quel poids vous avez soulevé de mon cœur... Depuis deux jours je ne respirais plus; chaque pas (pii m’éloignait du Graufthal m’accablait de tristesse ; mais je vais partir... Grâce au ciel... je m’en retourne!

Maître Kasper, le voyant si décidé, n’insista plus; il sortit avec Coucou Peter et l’aida lui-même à seller le cheval. Maître Frantz les avait suivis et tournait autour d’eux, sans pouvoir déguiser son impatience... Enfin, voyant que tout était prêt, le bonhomme jeta ses bras avec effusion au cou de maître Kasper en s’écriant :

— O noble cœur! digne fils de Georges Müller... je n’oublierai jamais les services que vous m’avez rendus; puisse l’Être des êtres répandre ses bénédictions sur vous et sur toute votre famille !

11 embrassa de même dame Catherine, puis Coucou Peter qui sanglotait... Enfin, il mettait le pied à l’étrier avec une vivacité singulière, quand il se # sentit retenu par la grande basque de sa capote ; eu même temps Coucou Peter lui glissa quelque chose dans la poche.

— Que fais-tu là? mon ami, demanda maître Frantz.

— Rien, M. le docteur, rien... ce sont les arrhes... que m’a données mon nouveau maître... Maintenant que vous n’êtes plus prophète, vous aurez besoin d’argent... Mais souvenez-vous que votre route est par Brumath, Wasselonne et Saverne... vous vous

arrêterez à la Corne d’abondance ; ne vous laissez pas étriller par les aubergistes, monsieur le docteur... vous êtes trop bon!...

Pendant ce discours, Mathéus considérait son disciple avec un attendrissement inexprimable.

— Oh! Coucou Peter... Coucou Peter, s’écria-til, quel homme tu serais, si les funestes instincts de la chair n’avaient pas tant d’empire sur toi!... — Quel bon cœur!... quelle simplicité naturelle!... quel esprit de justice!... Tu serais parfait!...

Et ils s’embrassèrent de nouveau en pleurant.

— Ah ! bah ! maître Frantz, murmurait le disciple, ne parlez pas de tout ça, je serais capable de vous suivre et de ne boire que de l’eau pour rester avec vous !

Enfin le bon docteur réussit à se mettre en selle et s’éloigna en répétant :

— Puisse l’Être des êtres vous récompenser tous... puisse-t-il répandre ses bienfaits sitrVous. . . . Adieu !... je vous aime bien !...

Frantz Mathéus suivit les conseils de Coucou Peter, s’arrêtant aux différentes auberges qu’il lui avait indiquées sur sa route et payant son écot, comme il con-

vient à un homme qui ne voyage plus dans l’intérêt de la civilisation. Il passa par Wasselonne, Marmoutier, Saverne, et le lendemain il atteignait le plateau du Falberg, qui s’incline vers le Graufthal.

C’est au petit jour que maître Frantz descendit la montagne ; le coq rouge ,de Christina Bauner faisait entendre son cri matinal , et le bonhomme , à cette voix bien connue, pleurait de joie. Bruno marchait au petit pas et hennissait tout doucement comme pour dire :

— Monsieur le docteur, voici notre hameau; reconnaissez-vous ces petits sentiers , ces hautes bruyères... ces grands arbres?... et là-bas... ces toits de chaume noyés dans la brume du vallon... c’est notre hameau’.... Ah! monsieur le docteur, que je suis content de le revoir !

Et le bon docteur Mathéus sanglotait : il avait mis la bride sur le cou de son cheval et se couvrait le visage des deux mains, ne pouvant retenir ses larmes... puis il les ôtait et regardait en silence. — Le jour grisâtre., les vapeurs blanches... les rochers couverts de mousse... les arbustes... l’odeur des plantes... la brise... tout parlait à son âme, et plus il approchait, plus il admirait ce pays. Chaque chose lui paraissait belle comme s’il l’eût vue pour la première fois... aimable... comme s’il eût passé mille existences avec elle.

— Mon Dieu ! disait-il, mon Dieu, que vous êtes bon de me laisser revoir mon pays... mon cher pays... Mon Dieu, je ne savais pas, en vérité... je

is

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ne savais pas combien j’aimais ce pays; combien ces arbres , ces petites maisonnettes, cette jolie Zinsel qui murmure, ces grands sapins qui se balancent... je ne savais pas combien tout cela était nécessaire à ma vie... non, je ne le savais pas!

Et le petit sentier s’élargissait , il se tournait et se retournait, comme pour lui montrer tout le charme du paysage et le conduire doucement à sa demeure. Au bout d’une heure il aboutit dans le grand chemin sablonneux près du pont de bois, à l’entrée du hameau. Les pas de Bruno retentirent sur le pont , et l’excellente bête hennit d’un ton plus vif.

Tout dormait encore au Graufthal... le coq rouge de Christina Bauner redoublait seul ses coquericos ; Mathéus regardait les petites fenêtres, les larges toitures pendantes, les lucarnes bouchées avec de la paille, les soupiraux des caves.... Quelle fraîcheur agréable sortait de la rivière!... une vie nouvelle circulait déjà dans les membres du bonhomme. Enfin, le voilà devant sa porte... il met pied à terre, il jette un regard par-dessus les palissades de son petit jardin et voit la rosée qui perle sur de magnifiques tètes de choux. Que tout est frais, calme, silencieux!... Il frappe au volet... il attend... Bruno hennit., que vat-il arriver?... Il écoute... on traverse la chambre... on lève le crochet... comme le cœur de maître Frantz galope!... On pousse le contrevent... etMartha... la bonne vieille Martha, en cornette de nuit, se penche au dehors.

— Dieu du ciel! c’est monsieur le docteur !... Ah! mon Dieu... Est-ce possible?...

L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHECS 207

Et vite... bien vite... la bonne femme s’empresse d’aller ouvrir la porte...

Mathéus, assis sur le banc de sa maisonnette, pleurait comme l’Enfant prodigue !

L’ŒIL INVISIBLE oo

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