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L'illustre Gaudissart

Le commis voyageur, personnage inconnu dans Tantiquité, n'est-il pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l'époque actuelle ? n'est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses, à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations intellectuelles ? Notre siècle reliera le règne de la force isolée, abondante en créations originales, au règne de la force uniforme, mais niveleuse, égalisant les produits, les jetant par masses, et obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés. Après les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-elles pas toujours ? Le commis voyageur n'est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux choses et aux hommes ? il les voiture, les met en mouvement, les fait se choquer les unes aux autres ; il prend dans le centre lumineux, se charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de

ses dogmes. Curieuse figure ! cet homme a tout vu, il sait tout, il connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la bonhomie de la province. X'estil pas l'anneau qui joint le viUage à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni Parisien ni provincial, car il est voyageur? Il ne voit rien à fond; des hommes et des lieux, il en apprend les noms ; des choses, il en apprécie les surfaces ; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure; enfin son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il s'intéresse à tout, et rien ne Fintéresse. Moqueur et chansonnier, aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au fond de Tàme, Excellent mime, il sait prendre, tour à tour, le sourire de l'affection, du contentement, de l'obligeance et le quitter pour revenir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se repose. Il est tenu d'être observateur, sous peine de renoncer à son niétier. \'est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par un seul regard, d'en deviner les actions, les mœurs, la solvabilité surtout ; et, pour ne pas perdre son temps, d'estimer soudain les chances de succès ? Aussi l'habitude de se décider promptement en toute affaire le rend-elle essentiellement jugeur : il tranche, il parle en maître des théâtres de Paris, de leurs acteurs et ceux de la province. Puis il connaît les bons et les mauvais endroits de la France, dr aclii et visu. Il vous piloterait au besoin au Wce ou à la Vertu avec la même assurance. Doué de l'éloquence d'un robinet d'eau chaude que l'on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre sans erreur sa collection de phrases j^réparées qui coulent sans

■ Le foîi se calma, reprit sa pause' et regarda

Gaiidissart.

L' Illustre Gaudissart (p. 197).

in 2010 with funding from

University of Ottawa

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morale ? Conteur égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens de menu, passe pour un milord dans les villages, ne se laisse jamais cmlx'lcr.^ mot de son argot, et sait frapper à temps sur sa poche pour faire retentir son argent, afin de n'être pas pris pour un voleur par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où il pénètre. Quant à son activité, n'est-ce pas la moindre qualité de cette machine humaine ? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens et dépister les chasseurs, ni les chiens subodorant le gibier ne peuvent êtres comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne une commission, à l'habileté du croc-enjambe qu'il donne à son rival pour le devancer, à Fart avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités supérieures ! Trouvez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des cahcots, du bijou, de la draperie, des vins, et souvent plus habiles que les ambassadeurs, qui, la plupart, n'ont que des formes ? Personne, en France, ne se doute de l'incroyable puissaoce incessamment déployée parles voyageurs, ces intrépides offronteurs dénégations, qui, dans la dernière bourgarde, représentent le génie de la civilisation et les inventions parisiennes aux prises aAec le bon sens, l'ignorance ou la routine des provinces. Comment oublier ici ces admirables manœuvres qui pétrissent l'intelligence des populations, en traitant par la parole les masses les plus réfractaires, et qui ressemblent à ces infatigables polis-

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