‹ L'illustre GaudissartChapitre 2 sur 44 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

seurs dont la lime lèche les porph3Tes les plus durs ! Voulez- vous connaître le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la phrase sur les écus les plus rebelles, ceux du propriétaire enfoncé dans sa bauge campagnarde, écoutez le discours d\m des grands dignitaires de rindustrie parisienne au profit desquels trottent, frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à vapeur nommée Spéculation.

— Monsieur, disait à un savant économiste le directeur-caissier-gérant-secrétaire général et administrateur de Tune des plus célèbres compagnies d'assurances contre Fincendie, Monsieur, en province, sur cinq cent mille francs de primes à renouveler, il ne s'en signe pas de plein gré pour plus de cinquante mille francs"; les quatre cent cinquante mille restants nous reviennent ramenés par les instances de nos agents qui vont chez les assurés retardataires les embêter, jusqu'à ce qu'ils aient signé de nouveau leurs chartes d'assurance, en les efl'rayant et les échauffant par d'épouvantables narrés d'incendies, etc. Ainsi l'éloquence, le flux labial entre pour les neuf dixièmes dans les voies et moyens de notre exploitation.

Parler, se faire écouter, n'est-ce pas séduire ? Une nation qui a ses deux Chambres, une femme qui prête ses deux oreilles sont également perdues. Eve et son serpent forment le mythe éternel d'un fait quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde.

— Après une conversation de deux heures, un homme doit être à vous, disait un avoué retiré des affaires.

Tournez autour du commis voyageur! Examinez celle

figure ! N'en oubliez ni la redingote olive, ni le manteau, ni le col en maroquin, ni la pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues. Dans cette figure, si originale qu'elle résiste au frottement, combien de natures diverses ne découvrirezvous pas ? Voyez ! quel athlète, quel cirque, quelles armes : lui, le monde et sa langue ! Intrépide marin, il s'embarque, muni de quelques phrases, pour aller pêcher cinq à six cent mille francs en des mers glacées, au pays des Iroquois, en France ! Ne s'agit-il pas d'extraire, par des opérations purement intellectuelles, l'or enfoui dans les cachettes de province, de l'en extraire sans douleur ! Le poisson départemental ne souffre ni le harpon ni les fiambeaux, et ne se prend qu'àlanasse, à la seine, aux engins les plus doux. Penserez- vous maintenant sans frémir au déluge de phrases cjui recommence ses cascades au point du jour, en France? Vous connaissez le genre, voici l'individu.

Il existe à Paris un incomparable voyageur, le parangon de son espèce, un homme qui possède au plus haut deo-ré toutes les conditions inhérentes à la nature de ses succès. Dans sa parole se rencontrent à la fois du vitriol et de la glu : de la glu, pour appréhender, entortiller sa victime et se la rendre adhérente ; du vitriol, pour en dissoudre les calculs les plus durs. Sa partie était le chapeau ; mais son talent et l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient acquis une si grande célébrité commerciale, que les négociants de ï article Paris lui faisaient tous la cour afin d'obtenir qu'il daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand, au retour de ses marches triomphales, il séjournait à Paris, était-il perpétuellement

en noces et festins ; en province, les correspondants le choyaient ; à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fêté, nourri partout ; pour lui. déjeuner ou dîner seul était une débauche, un plaisir. 11 menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste. Mais n'était-il pas le vivant feuilleton du commerce parisien ? 11 se nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il était accablé, lui avaient valu le surnom d'^Vlustre. Partout où ce garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon comme dans une dihgence, dans une mansarde comme chez un banquier, chacun de dire en le voyant : « Ah ! voilà l'illustre Gaudissart. » Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières, la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au voyageur et le voyageur souriait à tout. Similiasimliibus, il était pour l'homœopathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de cordclier, enveloppe rabelaisienne; vêtement, corps, esprit, figure, s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute sa personne. Rond en affaires, bon homme, rigoleur, vous eussiez reconnu en lui l'homme aimable de la grisetle, qui grimpe avec élégance sur l'impériale d'une voiture, donne la main à la dame embarrassée pour descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et lui vend un chapeau : sourit à la servante, la prend ou par la taille ou |)ar les sentiments ; imite à table le glouglou d'une bouteille en se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue ; sait faire partir de la bière en insufflant l'air entre ses lèvres ; tape de grands coups do couteau sur les verres n \'in de

Champagne sans les casser et dit aux autres : « Faitesen autant ! » qui gouaille les voyageurs timides, dément les gens instruits, règne à table et y gobe les meilleurs morceaux. Homme l'ort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son cigare, il disait en regardant une ville : « Je vais voir ce que ces gens-là ont dans le ventre ! » Gaudissart devenait alors le plus fin, le plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois ; enfin il était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte et le reprenait en sortant.

Jusqu'en 1830, Tillustre Gaudissart était resté fidèle à l'article Paris. En s'adressant à la majeure partie des fantaisies humaiiï&s, les diverses branches de ce commerce lui avaient permis d'observer les replis du cœur, lui avaient enseigné les secrets de son éloquence attractive, la manière de faire dénouer les cordons des sacs les mieux ficelés, de réveiller les caprices des femmes, des maris, des enfants, des servantes, et de les engager à les satisfaire. Xul mieux que lui ne connaissait Fart d'amorcer les négociants par les charmes d'une affaire, et de s'en aller au moment où le désir arrivait à son paroxysme. Plein de reconnaissance envers la chapellerie, il disait que c'était en travaillant l'extérieur de la tête qu'il en avait compris l'intérieur, il avait l'habitude de coiffer les gens, de se jeter à leur tète, etc. Ses plaisanteries sur les chapeaux étaient intarissables.

166 L'ILLUSTRE LiAUDlSSAKT

Néanmoins, après août et octobre 1830, il quitta la chapellerie et l'article Paris, laissa les commissions du commerce des choses mécaniques et visibles pour s'élancer dans les sphères les plus élevées de la spéculation parisienne. Il abandonna, disait-il, la matière pour la pensée, les produits manufacturés pour les élaborations infiniment plus pures de l'intelligence. Ceci veut une exphcation.

Le déménagement de d830 enfanta, comme chacun le sait, beaucoup de vieilles idées, que d'habiles spéculateurs essayèrent de rajeunir. Depuis 1830, plus spécialement, les idées devinrent des valeurs ; et, comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour, verrons-nous une Bourse pour les idées ; mais déjà, bonnes ou mauvaises, les idées se cotent, se récoltent, s'importent, se portent, se vendent, se réalisent et rapportent. S'il ne se trouve pas d'idées à vendre, la spéculation tâche de mettre des mots en faveur, leur donne la consistance d'une idée, et vit de ces mots comme l'oiseau de ses grains de mil. IVe riez pas ! Un mot vaut une idée dans un pays où l'on est plus séduit ])ar l'étiquette du sac que par le contenu. iV'avons-nous pas vu la librairie exploitant le mot pittoresque, quand la littérature eut tué le mot fanlastiijiie? Aussi le fisc a-t-il deviné l'impôt intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des annonces, cadastrer les prospectus, et peser la pensée, rue de la Paix, hôtel du Timbre. En devenant une exploitation, riidclligence et ses [)roduils de\aient naturellement obéir au mode employé par' les exj)loila-

L'ILLUSTRE GAUDISSAUr 167

tions manufacturières. Donc, les idées courues, après boire, dans le cerveau de quelques-uns de ces Parisiens en apparence oisifs, mais qui livrent des batailles morales en vidant bouteille ou levant la cuisse d'un faisan, furent livrées, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des commis voyageurs chargés de présenter avec adresse, urbi et orhi, à Paris et en province, le lard grillé des annonces et des prospectus au moyen desquels se prend, dans la souricière de 1 entreprise, ce rat départemental vulgairement appelé tantôt l'abonné, tantôt l'actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou protecteur, mais partout un niais.

— Je suis un niais ! a dit plus d'un pauvre propriétaire attiré par la perspective d'être fondaleur de quelque chose, et qui, en définitive, se trouve avoir fondu mille ou douze cents francs.

— Les abonnés sont des niais qui ne veulent pas comprendre que, pour aller en avant dans le royaume intellectuel, il faut plus d'argent que pour voyager en Europe, etc., dit le spéculateur.

Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs qui, vivant de leurs recettes, lardent le public d'idées nouvelles, le bardent d'entreprises, le rôtissent de pros})ectus, l'embrochent de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de sa plombagine. Aussi, depuis 1830, que n'a-t-on pas prodigué pour stimuler en France le zèle, ramour-j)roprc f/^'s masses inlrUi(/i'iil<'>^ cl /irof/rcssives !

IdS L'ILLUSTRE UALiDISSAKT

Les titres, les médailles, les diplômes, espèce de Légion d'honneur inventée pour le commun des martyrs, se sont rapidement succédé. Enfin, toutes les fabriques de produits intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés ; de là cette conscription de noms célèbres levée à Tinsu des infortunés artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à plus d'entreprises que Tannée n'a de jours, car la loi n'a pas prévu le vol des noms. De là ce rapt des idées que, semblables aux mai'chands d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux de leur sultan hébété, leur Schahabaham, ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin d'or.

Cette folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart, et voici comment. Une compagnie d'assurances sur la vie et les capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui proposa des avantages inouïs qu'il accepta. Marché conclu, traité signé, le voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire général de l'administration, qui débarrassa l'esprit de Gaudissai-t de ses langes, lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui on démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de réponses à improviser, l'approvisionnad'argumenlspéremptoires; et, pour tout dire, aiguisa le fil de la langue qui devait opérer sur la vie en France. Or, le poupon répondit admirable-

L'ILLUSTHIi (iACDlSSAKT dtt'J

ment aux soins qu'en prit M. le secrétaire général. Les chefs des assurances sur la vie et les capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart, eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle, les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers de deux journaux, célèbres à cette époque, et morts depuis, eurent l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de la doctrine saintsimonienne, le Mouvement^ journal républicain, attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui proposèrent chacun dix francs par tête d'abonné s'il en rapportait un millier ; mais cinq francs seulement s'il n'en attrapait que cinq cents. La partie journal politique ne nuisant pas à la partie assurances de capitaux, le marché fut conclu. Néanmoins, Gaudissart réclama une indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendent lesquels il devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour étudiera fond cet article^ et pouvoiren raisonner convenablement, « de de manière, dit-il, à ne pas se mettre dedans ». Il ne demanda rien aux républicains. D'abord, il inclinait vers les idées républicaines, les seules qui, selon la philosophie gaudissarde, pussent établir une égalité rationnelle ; [)uis Gaudissart avait jadis trempé dans les conspirations des carbonari français ; il fut arrêté, mais relâché faute de preuves ; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que, depuis Juillet, il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne lui fallait plus qu'une cei'taine

i70 L'ILLUSTRE GAUDISSART

casquette et de longs éperons pour représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire saintsiraoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans les bureaux de l'Assurance, les finesses de la langue financière. Son aptitude, sa mémoire, étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisait chaque année sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la baisse des affaires, séduisirent, dit-on, Tambitieux Gaudissart, et le déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des voyageurs se montra clément en considération de ses vieux amis et aussi de la prime énorme qui lui fut allouée.

— Ecoute, ma petite Jenny..., disait-il en fiacre à une jolie fleuriste.

Tous les vrais o-rands hommes aiment à se laisser tyranniser par un être faible, et Gaudissart avait dans Jenny son tyran : il la ramenait à onze heures du Gymnase, où il l'avait conduite, en grande parure, dans une loge louée à l'avant-scène des premières.

— A mon retour, Jenny, je te meublerai ta chambre, et d'une manière soignée. La grande Mathilde qui te scie le dos avec ses comparaisons, ses châles véritables de rinde apportés par des courriers d'ambassade russe, son vermeil et son prince russe, qui m'a l'aii- d'être un fier blagueur y n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta chambre tous les Enfants que je ferai en province.

— Eh bifii. \oilà (|ui est gentil ! cr'ia la lleurisle. Comiiiciit. monstre {rhoinme, tu me parles trancjuillc-

ment de faire des enfants, et tu crois que je te souffrirai ce genre-là?

— Ah çà! deviens-tu béte, ma Jenny '.'... C'est une manière de parler dans notre commerce.

— Il est joli, votre commerce !

— Mais écoute donc: si tu parles toujours, tu auras raison.

— Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné de c't' heure !

— Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection une excellente idée, un journal que Ton va faire pour les enfants. Dans notre partie, les voyageurs, quand ils ont fait dans une ville, une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent : « J'ai fait dix Enfants; » comme, si j'y fais dix abonnements au journal le Mouvement, je dirai : « J'ai fait ce soir dix Mouvements... » Comprends-tu maintenant?

— C'est du propre ! Tu te mets donc dans la politique ? Je te vois à Sainte-Pélagie, où il faudra que je Irotte tous les jours. Ahl quand on aime un homme, si Ton savait à quoi l'on s'engage, ma parole d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons noirs, ce sont des bêtises.

Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là demeurait M'"' Jenny Courand, qui passait généralement pour être secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le voyageur ne démentait pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny

Gourand obligeait l'illustre Gaudissart à mille petitî? soins, en le menaçant toujours de le planter là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire de chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres actions.

— Et combien faudra-t-il A' Enfants pour meubler ma chambre ? dit-elle en jetant son chàle et s'asseyant auprès d'un bon feu.

— J'ai cinq sous par abonnement.

— Joli ! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me l'aire riche ! à moins que tu ne soyes comme le Juif Errant et que tu n'aies tes poches bien cousues.

-r— Mais, Jenny, je ferai des milliers à' Enfants ! Songe donc que les enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs, je suis bien bête de vouloir l'expliquer la politique des affaires, tu ne comprends rien à ces choses-là.

— Eh bien, dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête, pourquoi m'aimes-tu ?

— Parce que tu es une bête. . . sublime ! Ecoute, Jenny. Vois-tu, si je fais prendre le Globe, le Mouvement, les assurances et mes articles Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rai)porter vingt à trente mille francs maintenant par voyage.

— Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas.

— Alors, dit le voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le (ils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres fie rente, et qui va se faire nommer pair de France! Quand on pense que

— Délace-moi, Gaudissart, dit la fleuriste.

L' Illustre Gaudissart (p 172)

le petit Popinot... Ah ! mon Dieu, mais j'oublie de dire que M. Popinot est nommé d'iiier ministre du commerce... Pourquoi n'aurais-je pas de Tambition, moi? Eh! oh! j'attraperais parfaitement le bagoult de la tribune et pourrais devenir ministre, et un crâne ! Tiens, écoute-moi :

« Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la presse n'est ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, la presse est une institution. Or, nous sommes furieusement tenus ici de voir politiquement les choses; donc... (Il reprit haleine), donc, nous avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encourager ou à réprimer, si elle doit être imposée ou libre : questions graves ! Je ne crois pas abuser des moments, toujours si précieux, de la Chambre, en examinant cet article et en vous en faisant apercevoir les conditions. Nous marchons à un abîme. Certes, les lois ne sont pas feutrées comme il le faut... »

— Hein ? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marcher la France vers un abîme; ils disent cela ou parlent du char de TEtat, de tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes les couleurs! J'ai le truc de chaque commerce. Sais-tu pourquoi ? Je suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc, je serai bientôt au pouvoir, moi!

— Toi ?

— Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissard, pair de France ! N'a-t-on pas nommé déjà deux fois M. Popinot député dans le quatrième arrondissement .^ 11 dîne avec Louis-Pliilippe. Finot va, dit-on. devenir conseiller

d'Etat. Ah ! si on m'env'oyait à Londres, ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais a quia! Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'illustre Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux capitaux, au Globe ^ au Mouvement^ aux Enfants et à l'article Paris.

— Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras pas seulement allé jusqu'à Poitiers, que tu te seras laissé pincer ?

— Gageons, mignonne.

— Un châle !

— Va ! si je perds le châle, je reviens à mon article Paris et à la chapellerie. Mais enfoncer Gaudissart ! jamais, jamais !

Et l'illustre voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la main passée dans son gilet, la tète de trois quarts, dans une attitude napoléonienne.

— Oh! es-tu drôle! Qu'as-tu donc mangé ce soir."* Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de

taille moyenne, gros et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence; à figure ronde comme une citrouille, colorée, réguhère et semblable à ces classiques visages adoptés par les sculpteurs de tous pays pour les statues de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes, mais il était agile et nerveux. Il prit Jenny h moitié déshabillée et la porta dans son lit.

LILLUSTRE GAUDISSARÏ ITo

— Taisez-vous, /emm^ /?7»r^/ dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que la femme libre, le saint-simonisme, l'antagonisme, le fouriérisme, le criticisme, et l'exploitation passionnée; eh bien, c'est... enfin, c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart.

— Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart.

— Toujours plus fou de toi ! dit-il en jetant son chapeau sur le divan de la fleuriste.

Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit à M"^ Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve, d'ailleurs, la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux personnes étaient unies :

LF.TTRK DR GAUDISSART A JKNNY nOURAND

« Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions données. L'assurance sur les capitaux va très bien. J'ai, de Paris à Blois, placé près de deux millions; mais

à mesure que j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent singulièrement plus dures, et conséquemment les millions infiniment plus rares. L'article Paris va son petit bonhomme de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien /?/, je les embroche parfaitement, ces bons boutiquiers. J'ai placé cent soixantedeux châles de cachemire Ternaux à Orléans. Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce cju'ils en feront, à moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons. Quant à l'article journaux, diable ! c'est une autre paire de manches. Grand saint bon Dieu ! comme il faut seriner longtemps ces particuliers-là avant de leur apprendre un air nouveau ! Je n'ai encore que soixante-deux Mouvement! C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains, ça ne s'abonne pas du tout : vous causez avec eux, ils causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que l'homme s'abonne ? Ah bien, oui, je t'en fiche ! Pour peu qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un cure-dent, mon bonhomme parle alors de la consolidation des propriétés, des impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises, et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise affaire ! Généralement, le Mouvement est mou. Je l'écris à ces messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions. Pour le Globe, autre engeance. Quand on parle de doctrines nouvelles aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans ces godans-\h, il semble qu'on Icui-

LILLUSTUE (JAUDISSART 177

parle de brûler leurs maisons. J'ai beau leur dire que c'est Favenir, rintérôt bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a bien assez longtemps que l'homme exploite l'homme, et que la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher la grande pensée providentielle et obtenir une coordination plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement de mes phrases... Ah bien, oui ! quand j'ouvre ces idées-là, les gens de province ferment leurs armoires, comme si je voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en aller. Sont-ils bêtes, ces canards-là ! Le Glohp est enfoncé. Je leur ai dit :

« — Vous êtes trop avancés ; vous allez en avant, c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les résultats.

« Cependant, j'ai encore fait cent Globe ^ et, vu l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle. Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globisles, giobards ou globiens feront pour les réaliser ; mais, comme ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de dix francs par abonnement. 11 y a un du fermier qui a cru que ça concernait les terres, à cause nom, et je l'ai enfoncé dans le Globe. Bah ! il y mordra, c'est sûr, il a un front bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi des Enfants! J'ai fait deux mille Enfants^ de Paris à Blois. Bonne petite affaire ! Il n'y a pas tant de paroles à dire. Vous montrez la petite vignette à la mère, en cachette de l'enfant pour que

Page 1