DÉCLARATION INDISCRÈTE
L'idée cremporter en quelques instants une place qui résistait depuis neuf ans aux Sancerrois sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée, il descendit le premier dans le jardin espérant y rencontrer la châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux, que M'"" de la Baudraye avait- aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La plupart des hasards sont cherchés.
— Hier, vous avez chassé. Monsieur, dit M"'" de la Baudraye, Ce matin, je suis assez endDarrassée de vous offrir quelque nouvel amusement ; à moins que vous ne vouliez venir à la Baudraye, où vous pourrez observer la province un peu mieux qu'ici, car vous n'avez fait qu'une bouchée de mes ridicules ; mais le proverbe sur la plus belle fdle du monde regarde aussi la pauvre femme de province.
— Ce petit sot de Catien, ré[)ondit Lousteau, vous a répété sans doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous adorait. Votre silence, avant-hier, pendant le diner et pendant toute la soirée m'a suiïisamment révi-lé Tune de ces in(Hscr(''lions (|ui ne se coniitu'l-
tent jamais à Paris. Que voulez-vous! je ne me flatte pas d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions, à vous et à M. de Clagny, quelque remords... Oh! rassurez- vous, nous avons la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes 3TUX... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et enterres qui ^ ous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de M. de la Baudraye avec nos escompteurs de Paris : c'est la même nature. Vingt-huit ans, belle, sage, sans enfants... tenez, Madame, je n'ai jamais rencontré le problème de la vertu mieux posé... L'auteur de Paquita la Séviilane doit avoir rêvé bien des rêves ! . . . Je puis vous parler de toutes ces choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions; en conserve-t-on au métier que j'ai fait ! . . .
En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du pays de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues patrouilles ; il allait droit au but et se mettait en position de se faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, témoin le pauvi'e procureur du roi, pour qui la dernière faveur consistait à serrer un j)eu plus coitcment qu'à l'ordinaire le bras de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme! Aussi, pour ne pas mentir à son renom de femme supé-
rieure, M"*'' de la Baudraye essaya-t-clle de consoler le Manfred du feuilleton en lui prophétisant tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.
— Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contresens de la vie. Voyez M. de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux deFanny Essler, et abandonnant les révolutions de Juillet pour les répétitions de cette danseuse !
— Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être ai-je trop le sentiment de lidéal... comme tous ceux qui ont creusé la réalité...
M"'* de la Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées, et qui, s'il n'était l)as supérieur, jouait au moins très bien la supériorité. Etienne eut auprès de Dinah le succès d'une première représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris. Elle passa Tune des journées les plus agréables de sa vie entre Etienne et Bianchon, qui lui racontèrent les anecdotes curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui seront quelque jour Vana de notre siècle; mots et faits vulgaires à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement, Lousteau dit beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berri, mais dans l'évidente intention de llatter M""^ de la
Baudraye et de Famener sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra M"" de la Baudraye, qui parut à M. de Clagn}', au receveur des contributions et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Etienne. Ces amants de Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si spirituel ne s'étaitdit. Les heures s'étaient envolées sans qu'on pût en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux comme deux prodiges. Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en cabriolet de famille, les autres en chars à bancs, et quelques célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces provinciaux firent plus ou moins bien leur entrée dans l'immense salon d'Anzy, que Dinah, prévenue de cotte invasion, avait éclairé largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée connne un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fieurs ])lus artificieuses (ju'arlincielles se présentèri'iit auilac.'ieusement sur des boimets bisannuels ! La présidente Boirouge, cousine de Fiianchon, échangea quelques phrases avec le ducteur, de (jui elle obtint une consultation gratuite en lui expli(ju;iiit de j)rélen(lues douleurs nerveuses à
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rcstomac dans lesquelles il reconnut des indigestions jDÔriodiques.
— Prenez tout bonnement du tiié tous les jours, une iieure après votre dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.
— C'est décidément un bien grand médecin, dit la présidente en revenant auprès de W"" de Clagny, de M""* Popinot-Cliandier et de M'"'' Gorju, la femme du maire.
— On dit, répliqua sous son éventail M""" de Clagn}', que Dinah l'a fait venir bien moins pour les élections que pour savoir d'où provient sa stérilité...
Dans le premier moment de leur succès, Loustcau présenta le savant caédecin comme le seul candidat j)0ssible aux prochaines élections. Mais Bianchon, au grand contentement du nouveau sous-préfet, fit observer qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la politique.
— Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent se faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'Etat, des penseurs, des gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se mettre à la liauteur où doit être un législateur : voilà ce qui manque dans nos Chambres, et ce qu'il faut à notre pays!