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LE SENTIMENT VA VITE EN VOITURE

Le lendemain, M"'" de la Baudraye, à qui depuis six mois son mari avait donné des chevaux dont il se servait pour ses labours et une vieille calèche qui sonnait la ferraille, eut l'idée de reconduire Bianchon jusqu'à Gosne, où il devait aller prendre la diligence de Lyon à son passage. Elle emmena sa mère et Lousteau; mais elle se proposa de laisser sa mère à la Baudraye, de se rendre à Cosne avec les deux Parisiens et d'en revenir seule avec Etienne. Elle fit une charmante toilette que lorgna le journaliste : brodequins bronzés, bas de soie gris, une robe d'organdi, une écharpe verte à longs effilés nuancés et une charmante capote de dentelle noire, ornée de fleurs. Quant à Lousteau, le drôle s'était mis sur le pied de guerre : bottes vernies, pantalon d'étofTe anglaise pHssé par devant, un gilet très ouvert qui laissait voir une chemise extra-fine et les cascades de satin noir broché de sa plus belle cravate, une redingote noire, très courte et très légère. Le procureur du roi et M. (iravier se regardèrent assez singuhèrement quand ils virent les deux Parisiens dans la calèche, et eux connue deux

niais au bas du perron. M. de la Baudraye, qui, du haut de la dernière marche, faisait au docteur un petit salut de sa petite main, ne put s'empêcher de sourire en entendant M. de Clagny disant à }/L. Gravier :

— ^^ous auriez dû les accompagner à cheval.

En ce moment, Catien, monté sur la tranquille jument de M. de la Baudraye, déboucha par Tallée qui conduisait aux écuries et rejoignit la calèche,

— Ah ! bon, dit le receveur des contributions, l'enfant s'est mis de planton,

— Quel ennuî ! s'écria Dinah en voyant Gatien, En treize ans, car voici bientôt treize ans que je suis mariée, je n'ai pas eu trois heures de liberté...

— Mariée, Madame.'' dit le journaliste en souriant. Vous me rappelez un mot de feu Michaud. qui en a tant dit de si fins, 11 partait pour la Palestine, et ses amis lui faisaient des représentations sur son âge, sur les dangers d'une pareille excursion. « Enfin, lui dit l'un d'eux, vous êtes marié ? — Oh! répondit-il, je le suis si peu ! »

La sévère M""^ Piédefer ne put s'empêcher de sourire.

— Je ne serais pas étonnée de voir M. de Clagny monté sur mon poney venir compléter l'escorte, s'écria Dinah.

— Oh ! si le procureur du roi ne nous rejoint pas, dit Lousteau, vous pourrez vous débarrasser de ce petit jeune homme en arrivant à Sancerre. Bianchon aura nécessairement oublié quelque chose sur sa table, comme le manuscrit de sa pT-emièro leçon pour son cours, et vous prierez Gatien d'aller le chercher à Anzy,

Celte ruse, quoique simple, mit M'"" de la Baudraye

en belle humeur. La route d'Anzy à Sancerre, d'où se découvrent par échappées de magnifiques paysages, d'où souvent la superbe nappe de la Loire produit l'effet d'un lac, se fit gaiement, car Dinah était heureuse d'être si bien comprise. On parla d'amour en théorie, ce qui permet aux amis in petto de prendre en quelque sorte mesure de leurs cœurs. Le journaliste se mit sur un ton d'élégante corruption pour prouver que l'amour n'obéissait à aucune loi, que le caractère des amants en variait les accidents à l'infini, que les événements de la vie sociale augmentaient encore la variété des phénomènes, que tout était possible et vrai dans ce sentiment; que telle femme, après avoir résisté pendant longtemps à toutes les séductions et à des passions vraies, pouvait succomber en quelques heures à une pensée, à un ouragan intérieur dans le secret desquels il n'y avait que Dieu ! *

— Eh ! n'est-ce pas là le mot de toutes les aventures que nous nous sommes racontées depuis trois jours.'' dit-il.

Depuis trois jours l'imagination si vive de Dinah était occupée des romans les plus insidieux, et la conversation des deux Parisiens avait agi sur cette femme à la manière des livres les plus dangereux. Lousteau suivait de Tœil les effets de celte habile manœuvre pour saisir le moment où cette proie, dont la bonne volonté se cachait sous la rêverie que donne l'irrésolution, serait entièrement étourdie. Dinah voulut montrer la Baud raye aux deux Parisiens, et l'on y joua la comédie convenue du manuscrit oublié par Bianchon dans sa chambre

d'Anzy. Gatien partit au grand galop à l'ordre de sa souveraine, M™^ Piédefer alla faire des emplettes à Sancerre, et Dinah, seule avec les deux amis, prit le chemin de Gosne.

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