UNE CONVERSATION AUTORISÉI': PAR LE CODE-HOMMES
Pendant que les deux Parisiens chuchotaient, il s'élevait un orage contre la châtelaine parmi les Sancerrois, qui ne comprenaient rien à la paraphrase ni aux commentaires de Lousteau. Loin d'y voir le roman que le procureur du roi, le sous-préfet, le président, le premier substitut Lebas, M. de la Baudraye et Dinah en avaient tiré, toutes les femmes groupées autour de la table à thé n'y voyaient qu'une mystification, et accusaient la musc de Sancerre d'y avoir trempé. Toutes s'attendaient à passer une soirée charmante, toutes avaient inutilement tendu les facultés de leur esprit. Rien ne révolte plus les gens de province que l'idée de servir de jouet aux gens de Paris.
j^jme pi(;>ciefer quitta la table à thé pour venir dire à sa fille :
— \'d donc parler à ces dames, elles sont très choquées de ta conduite.
Lousteau ne put s'empêcher de remaiTjiier alors l'évidente supéi-iorité de Dinah sur l'élite des femmes de Sancerre ; elle était la mieux mise, ses mouvements
étaient pleins de grâce, son teint prenait une délicieuse blancheur aux lumières, elle se détachait enfin sur cette tapisserie de vieilles faces, de jeunes filles mal habillées, à tournures timides, comme une reine au milieu de sa cour. Les images pai^isiennes s'effaçaient, Lousteau se faisait à la vie de province; et, s'il avait trop d'imagination pour ne pas être impressionné par les magnificences royales de ce château, par ses sculptures exquises, par les antiques beautés de l'intérieur, il avait aussi trop de savoir pour ignorer la valeur du mobilier qui enrichissait ce joyau de la renaissance. Aussi, lorsque les Sancerrois se furent retirés un à un, reconduits par Dinah, car ils avaient tous pour une heure de chemin ; quand il n'y eut plus au salon que le procureur du roi, M. Lebas, Gatien et M. Gravier, qui couchaient à Anzy, le journahste avait-il déjà changé d'opinion sur Dinah. Sa pensée accomplissait cette évolution que M""" de la Baudraye avait eu l'audace de lui signaler à leur première rencontre.
— Ah ! comme ils vont en dire contre nous pendant le chemin ! s'écria la châtelaine en rentrant au salon, après avoir mis en voiture le président, la présidente, ^jmc gj ]^pie Popinot-Chandier.
Le reste de la soirée eut son côté réjouissant. En petit comité, chacun versa dans la conversation son contingent d'épigrammes sur les diverses figures que les Sancerrois avaient faites pendant les commentaires de Lousteau sur l'enveloppe de ses épreuves.
— Mon cher, dit en se couchant Bianchon à Lousteau (on les avait mis ensemble dans une immense chambre
à deux lits), tu seras l'heureux mortel choisi par cette femme, née Piédefer !
— Tu crois ?
— Eh ! cela s'explique : tu passes ici pour avoir eu beaucoup d'aventures à Paris, et, pour les femmes, il y a dans un homme à bonnes fortunes je ne sais quoi d'irritant qui les attire et le leur rend agréable; est-ce la vanité de faire triompher leurs souvenirs entre tous les autres ? s'adressent-elles à son expérience, comme un malade surpaye un célèbre médecin ? ou bien sont-elles flattées d'éveiller un cœur blasé ?
— Les sens et la vanité sont pour tant de choses dans Famour, que toutes ces dispositions peuvent être vraies, répondit Lousteau. Mais, si je reste, c'est à cause du certificat d'innocence instruite que tu donnes à Dinah ! Elle est belle, n'est-ce pas ?
— Elle deviendra charmante en aimant, dit le médecin. Puis, après tout, ce sera, un jour ou l'autre, une riche veuve! Et un enfant lui vaudrait la jouissance de la fortune.
— Mais c'est une bonne action que de l'aimer, cette femme ! s'écria Lousteau.
— Une fois mère, elle reprendra de l'embonpoint, les rides s'effaceront, elle paraîtra n'avoir que vingt ans...
— Eh bien, fit Lousteau en se roulant dans ses draps, si tu veux m'aider, demain, oui, (U^nain, je... Enfin, bonsoir.