‹ L'illustre GaudissartChapitre 29 sur 44 · LE JOURNALISTE VL DE PRÈS · texte numérisé non relu

LE JOURNALISTE VL DE PRÈS

De retour à Paris, Lousteaii perdit en quelques semaines le souvenir des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici pourquoi. Lousteau vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François I" ou Louis XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les forçats, ils préféreraient la mort. Vivre do sa plume n'est-ce pas créer ? créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer; or, le semblant coûte aussi cher que le réel. Outre son feuilleton dans un journal quotidien, qui ressemblait au rocher de Sisyphe et qui tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Etienne travaillait à trois ou quatre journaux littéraires. Mais rassurez- vous! il ne mettait au-

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cune conscience d'artiste à ses productions. Le Sancerrois appartenait; par sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce groupe d'écrivains appelés du nom de faiseurs ou hommes de métier. En littérature, à Paris, de nos jours, le métier est une démission donnée de toutes prétentions à une place quelconque. Lorsqu'il ne peut plus ou qu'il ne veut plus rien être, un écrivain se fait faiseur. On mène alors une vie assez agréable. Les débutants, les bas bleus, les actrices qui commencent et celles qui finissent leur carrière, auteurs et libraires caressent ou choient ces plumes à tout faire. Lousteau, devenu viveur, n'avait plus guère que son loyer à payer en fait de dépenses. 11 avait des loges à tous les théâtres. La vente des livres dont il rendait ou ne rendait pas compte soldait son gantier; aussi disait-il à ces auteurs qui s'impriment à leurs frais : — J'ai toujours votre livre dans les mains. 11 percevait sur les amours-propres des redevances en dessins, en tableaux. Tous ses jours étaient pris par des dîners, ses soirées par le théâtre, la matinée par les amis, par des visites, par la flânerie. Son feuilleton, ses articles et les deux Nouvelles qu'il éci-ivait par an pour les journaux hebdomadaires étaient l'imjxJt fraj)pé sur cette vie heureuse. Etienne avait cependant combattu pendant dix ans pour arriver à cette position. Enfin connu de toute la littérature, aimé pour le bien comme pour le mal qu'il commettait avec une irréprochable bonhomie, il se laissait aller en dérive, insouciant de l'avenir. 11 régnait au milieu dune coterie de nouveaux venus, il a\ ait des amitiés, c'est-à-dire des habi-

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tildes qui duraient depuis quinze ans, des gens avec lesquels il soupait, dînait et se livrait à ses plaisanteries. Il gagnait environ sept à huit cents francs par mois, somme que la prodigalité particulière aux pauvres rendait insuffisante. Aussi Lousteau se trouvait-il alors aussi misérable qu'à son début à Paris quand il se disait :

— Si j'avais cinq cents francs par mois, je serais bien riche !

Voici la raison de ce phénomène. Lousteau demeurait rue des Martyrs, dans un joli petit rez-de-chaussée à jardin, meublé magnifi([uement. Lors de son installalion, en 183:î, il avait fait avec un tapissier un arrangement qui rogna so!i bien-être pendant longtemps. Cet appartement coûtait douze cents francs de loyer. Or, les mois de janvier, d'avril, de juillet et d'octobre étaient, selon son mot, des mois indigents. Le loyer et les notes du portier faisaient rafle. Lousteau n'en prenait pas moins des cabriolets, n'en dépensait pas moins une centaine de francs en déjeuners ; il fumait pour trente francs de cigares, et ne savait refuser ni un dîner ni une robe à ses maîtresses de hasard. Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des mois suivants, qu'il ne pouvait pas plus se voir cent francs sur sa cheminée, en gagnant sept à huit cents francs par mois, que quand il en gagnait à peine deux cents, en 1822. Fatigué parfois de ces tournoiements de la vie littéraire, ennuyé du plaisir comme l'est une courtisane, Lousteau quittait le courant, il s'asseyait parfois sur le penchant de la berge, et disait à certains de ses intimes,

à Nathan, à Bixiou, tout en fumant un cigare au fond de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table à manger :

— Gomment finirons-nous ? Les cheveux blancs nous font leurs sommations respectueuses!...

— Bah ! nous nous marierons, quand nous voudrons nous occuper de notre mariage autant que nous nous occupons d'un drame ou d'un livre, disait Nathan.

— Et Florine? répondait Bixiou.

— Nous avons tous une Florine, disait Etienne en jetant son bout de cigare sur le gazon et pensant à jNP' Schontz.

M"'® Schontz était une femme assez jolie pour pou\'oi'' vendre très cher l'usufruit de sa beauté tout en en conser- A ant la nue propriété à Lousteau, son ami de cœur. Gomme toutes ces femmes qui, du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont été nommées lorettes, elle demeurait rue Fléchier, à deux pas de Lousteau. Gette lorette trouvait une jouissance d'amour-])ropre à narguer ses amies en se disant aimée par un homme d'esprit. Ges détails sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires, car cette pénurie et cette existence de ])ohémien à qui le luxe parisien était indispensable devait cruellemont influoi' sur l'avenir de Dinah.

COMME ON si: MOQL'E nu VÉHITAnLE AMOL'R

Ceux à (lui kl bohème de Paris est connue comprendront alors comment, au bout de quinze jours, le journaliste, replongé dans son milieu littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, et même avec M""' Schontz. Quant à ceux qui Irouxeront ces procédés infâmes, il est à peu près inutile de leur en présenter les excuses inadmissibles.

— Qu'as-tu fait à Sanccrre !' demanda Bixiou à Lousleau quand ils se rencontrèrent.

— J'ai rendu service à trois braves provinciaux, un receveur des contributions; un petit cousin et un procureur du roi, qui tournaient depuis dix ans, répondit-il. autour de ces cent et une dixièmes ]\Iuses qui ornent les départements sans y plus toucher qu'on ne touclîe à un plat monté du dessert, jusqu'à ce qu'un esprit fort y donne un coup de couteau...

— Pauvre garçon! disait Bixiou, je disais bien que lu allais à Sancerre pour y mettre ton esprit au vert.

— Ton calembour est aussi détestable cpie ma Muse est belle, moucher, réj)IiquaLoustenu. Demande à Fiiiuichon

— Une Musc et un poète, répondit Bixiou ; ton aventure est alors un traitement homœopathique.

Le dixième jour, Lousteau reçut une lettre timbrée de Sancerre.

— Bien! bien! fit Lousteau. « Ami chéri, idole de mon cœur et de mon âme... » Vingt pages d'écriture, une par jour et datée de minuit ! Elle m'écrit quand elle est seule... Pauvre femme! Ah! ah! Post-scriplinn. « Je n'ose te demander de m'écrire comme je le fais, tous les jours ; mais j'espère avoir de mon bien-aimé deux lignes chaque semaine pour me tranquilliser... » — Quel dommage de brûler cela ! c'est crânement écrit, se dit Lousteau, qui jeta les dix feuillets au feu après les avoir lus. Cette femme est née pour faire de la copie.

Lousteau craignait peu M"''' Schontz, de laquelle il était aimé pour lui-même ; mais il avait supplanté luii de ses amis dans le cœur d'une mar(juise. La marquise, femme assez libre de sa personne, venait quelquefois à l'improviste chez lui, le soir, en fiacre, voilée, et se permettait, en qualité de femme de lettres, de fouiller dans les tiroirs. Huit jours après, Lousteau, qui se souvenait à peine de Dinah, fut bouleversé par un nou^eau paquet de Sancerre : huit feuillets ! seize pages ! Il entencht les ])as d'une femme, il crut à. quelque visite domiciliaire de la marcpiise et jeta ces lavissanles et délicieuses preuves d'amour au ffu... sans les lire.

— Tne lettre de fennne ! s'écria M"'" Schontz en entrant, le papier, la cire, sentent ti'op bon...

— Monsieur, ^oici. dil un facteur des messageries en posant (hins raiilirh.imiu'e deux énormissinns boui'-

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