‹ L'illustre GaudissartChapitre 28 sur 44 · DE L'ORGANDI · texte numérisé non relu

DE L'ORGANDI

(Quanti le journaliste et M""" de la Baiulraye, assis l'un près de Tautre au fond de cette vieille calèche, repassèrent la Loire, ils hésitèrent tous deux à parler. Dans cette situation, la parole par laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée.

— Savez- vous combien je vous aime ? dit alors le journaliste à brûle-pourpoint.

La victoire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait aucun chagrin. Cette indifférence fut le secret de son audace. 11 prit la main de jM""" de la Baudrave en lui disant ces paroles si nettes, et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main.

— Oui, je vaux bien une grisette ou une actrice, ditelle d'une voix émue tout en plaisantant; mais croyezvous qu'une femme qui, malgré ses ridicules, a quelque intelligence, ait réservé les plus beaux trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir passager?... Je ne suis pas surprise d'entendre de votre bouche un mot que tant de gens m'ont déjà dit... mais...

Le cocher se retourna.

— Voici M. Catien, dit-il.

— Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais senti pour aucune femme ce que a^ous m'inspirez ! cria Lousteau dans l'oreille de Dinah.

— Malgré moi, peut-être? répliqua-t-elle en souriant,

— Au moins faut-il pour mon honneur que vous ayez l'air d'avoir été vivement attaquée, dit le Parisien, à qui la funeste propriété de l'organdi suggéra une idée bouffonne.

Avant que Catien eût atteint le l^out du pont, l'audacieux journaliste chiffonna si lestement la robe d'organdi, que M""' de la Baudraye se vit dans un état à ne pas se montrer.

— Ah! Monsieur!... s'écria majestueusement Dinah.

— Vous m'avez défié, répondit le Parisien.

Mais Catien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un peu de l'estime de M"^ de la Baudraye, Lousteau s'efforça de dérober la vue de la robe froissée à Catien en se jetant pour lui parler hors de la voiture et du côté de Dinah.

— Courez à notre auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la diligence ne part que dans une demi-heure; le manuscrit est sur la table de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il ne saurait comment faire son cours.

— Allez donc, Catien ! dit M""' de la Baudraye en regardant son jeune adorateur avec une expression pleine de despotisme.

L'enfant, commandé par cette insistance, rebroussa, courant à bride abattue.

— ^'ite à la Baudraye 1 cria Loustcau au cocher ; M"'" la baronne est souffrante... \'otre mère sera seule dans le secret de ma ruse, dit-il en se rasseyant auprès de Dinah.

— ^'ous appelez cette infamie une ruse ? dit M'"" de la Baudraye en réprimant quelques larmes qui furent séchées au feu de l'orgueil irrité.

Elle s'appuya dans le coin de la calèche, se croisa les bras sur la poitrine et regarda la Loire, la campagne, tout, excepté Lousteau. Le journaliste prit alors un ton caressant et parla jusqu'à la Baudraye, où Dinah se sauva de la calèche chez elle en tâchant de n'être vue de personne. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y pleurer.

— Si je suis pour vous un objet d'horreur, de haine de mépris, eh bien, je pars, dit alors Lousteau, qui l'avait suivie.

Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans cette crise que M"'^ Piédefer se montra, disant à sa fdlc :

- — Eh bien, qu'as-tu? que se passe-t-il?

— Donnez promptement une autre robe à votre fillo, dit l'audacieux Parisien à l'oreille de la dévote.

En entendant le galop furieux du cheval de Catien, yi"^" de la Baudraye se jeta dans sa chambre, où la suivit sa mère.

— Il n'y a rien à l'auberge, dit Gatien à Lousteau, qui \\n[ à sa rencontre.

— El VOUS n'avez rien trouvé non plus au cliâleau cFAnzy? répondit Lousteau.

— Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Gatien d'un ton sec.

— En plein, répondit Lousteau. M""" de la Baudrayc a trouvé très inconvenant que vous la suiviez sans en être prié. Croyez-moi, c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que de les ennuyer. Dinah vous a mystifié, vous Tavez fait rire,. c'est un succès qu'aucun de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, et que vous devez à Bianclion, car votre cousin est Y auteur de la farce du manuscrit. ... Le cheval en reviendra-t-il .^ observa Lousteau plaisamment pendant que Gatien se demandait s'il devait ou non se fâcher.

— Le cheval !... répéta Gatien.

En ce moment, M""' de la Baudraye arriva, \étue d'une robe de velours, et accompagnée de sa mère, qui lançait à Lousteau des regards irrités. Devant Gatien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère avec Lousteau, qui, profitant de cette circonstance, ofïVit son bras à cette fausse Lucrèce; mais elle le refusa.

— Voulez-vous renvoyer un homme qui a ous a \oué sa vie ? lui dit-il en marchant pi'ès d'elle, je vais rester à Sancerre et partir demain.

— ^'iens-tu ma mère? dit M""^ de la Baudrayc à ;\jme piédefer, en é\itant ainsi de ivjiondi'C à l'argument direct j)ar lequel Lousteau la forçait à prendre un parti .

Le Parisien aida la mère à monter en -soiture, il aida M'"" de la BaudraNc en la pixMiant douceinent par le

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bras, et il se phu/a sur le devant avec Galicii, qui laissa le cheval à la Baudi'aye.

— Vous avez changé de robe, dit maladroitement Galicn à Dinah.

— M"'" la baronne a été saisie par Fair frais de la Loire, répondit Lousteau. Bianchon lui a conseillé de se vêtir chaudement.

Dinah devint rouge comme un coquelicot, et M""' Piédefcr prit un visage sévère.

COMME LORGATsDI PRÊTE

— Pauvre Bianchon, il est sur la route de Paris, quel noble cœur ! dit Lousteau.

— Oh! oui, répondit M"'' de la Baudraye, il est grand et délicat, celui-là...

— Nous étions si gais en partant, dit Lousteau, vous voilà soufïrante, et vous me parlez avec amertume, et pourquoi?... X'ètes-vous donc pas accoutumée à vous entendre dire que vous êtes belle et spirituelle? Moi, je le déclare devant Catien, je renonce à Paris, je vais rester à Sancerre et grossir le nombre de vos cavaliers servants. Je me suis senti si jeune dans mon pays natal, j'ai déjà oublié Paris et ses corruptions, et ses ennuis, et ses fatigants plaisirs... Oui, ma vie me semble comme purifiée...

Dinah laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moment où T improvisation de ce serpent devint si spirituelle sous Teffort qu'il fit pour singer la passion par des phrases et par des idées dont le sens, caché pour Catien, éclatait dans le cœur de Dinah, qu'elle leva les yeux sur lui. Ce regard parut combler

de joie Lousteau, qui redoubla de verve el fit enfin rire M""^ de la Baudraye. Lorsque, dans une situation où son oro-ueil est blessé si cruellement, une femme a ri, tout est compromis. Quand on entra dans Timmense cour sablée et ornée de son boulingrin à corbeilles de fleurs qui fait si bien valoir la façade d'Anzy, le journaliste disait :

— Lorsque les femmes nous aiment, elles nous pardonnent tout, même nos crimes; lorsqu'elles ne nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus! Me pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de M""^ de la Baudraye en lui serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse.

Dinah ne put s'empêcher de sourire.

Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une gaieté, d'un entrain cliarmants; mais, tout en peignant ainsi son i\resse, il se livrait par moments à la rêverie, en homme qui paraissait absorbé par son bonheur. Après le café, M"'°de la Baudraye et sa mëre laissèrent les hommes se promener dans les jardins. M. Gravier dit alors au procureur du roi :

— Avez-vous remarqué que M"" de la Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en robe de velours ?

— En montant en voiture àCosne, la robe s'est accrochée à un bouton de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit Lousteau.

— Oh! fit Gatien percé au cœur par la cruelle dilférence des deux explications du journahste.

Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Catien, le prit par le bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques moments après, Lousteau laissa les trois adorateurs de Dinah seuls, en s'emparant du petit la Baudraye. Catien fut alors interrogé sur les événements du voyage. M. Cravier et M. de Clagny furent stupéfaits d'apprendre que Dinah s'était trouvée seule au retour de Cosne avec Lousteau, mais plus stupéfaits encore des deux versions du Parisien sur le changement de robe. Aussi Tattitude de ces trois hommes déconfits fut-elle très embarrassée pendant la soirée. Le lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui Tobligeaient à quitter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau. Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une grande clameur. La chute de la Muse du Berri, du Xi^ernais et du Morvan fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, de calomnies et de conjectures diverses parmi lesquelles figurait en première ligne l'histoire de la robe d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant de succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes, qui ne s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont riaient tant les femmes mariées. La présidente Boirouge, furieuse de la mésaventure de son (jatien, oublia les éloges qu'elle a\ait prodigués au poème de Paquita la Sévi liane ; elle fulmina des censures horribles contre une femme capable de publier une pareille infamie.

— La malheureuse commet tout ce qu'elle a éci-it ! (lisait-elle. Peut-être finii-a-t-elle comme son héroïne !...

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Il en fui de Dinah dans le Sancerrois comme du maréchal Soult dans les journaux de Topposition : tant qu'il est ministre, il a ])erdu la bataille de Toulouse; dès (pi'il rentre dans le repos, il Ta gagnée. Vertueuse, Dinah passait pour la rivale des Camille Maupin, des femmes les plus illustres; mais, heureuse, elle était une malheureuse.

^I. de Clagny défendit courageusement Dinah, il vint à plusieurs reprises au château d'Anzy pour avoir- le droit de démentir le bruit qui courait sur celle qu il adorait toujours, même tombée, et il soutint qu'il s'agissait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand ouvrage. On se moqua du procureur du roi.

ou -M. Di: LA BAUDRAYE SE SEM BIEN VENGÉ DU BEAU MILAUD DE NEVERS

Le mois d'octobre fut ravissant, rautomne est la plus belle saison des vallées de la Loire; mais, en 1836, il fut particulièrement magnifique. La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah, qui, selon les prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur. En un mois, la châtelaine changea complètement. Elle fut étonnée de retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors. Lousteau fui un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah vivait ! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des perpectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin, heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins, le parc, la forêt, étaient si favorables à l'amour ! Lousteau rencontra chez M"*" de la Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si vous voulez, qui la rendit originale : il y eut en elle du piquant, de l'imprévu beaucoup plus que chez une

jeune fille. Loiisteau fut sensible à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie, mais qui chez Dinah fut vraie : elle apprenait de lui l'amour, il était bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs, un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs, de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?), qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcaroUes. Enfin il épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend admirablement bien ce manège.

— Si celte femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en voudrai pas, elle aura trouvé mieux!...

Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours de novembre, son feuilleton le l'appelait à Paris. Avant

déjeuner, la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver le petit la Baudraye avec un artiste de Xevers, un restaurateur de sculptures.

— De quoi s'agit-il ? dit Lousteau. que voulez-vous faire à votre château ?

— Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le journaliste, sa femme et Fartiste de province sur la terrasse.

11 montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore l'arcade actuellement condamnée par où l'on allait jadis du quai des Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on lit : Bibliothèque du cabinet du roi. Ce cartouche offrait le vieil écusson des d'Uxelles, qui portent d'or et de gueules, à la fasce de l'un à Vautre, avec deux lions, de gueules à dextre et d'or à senestre, pour supports ; Vécu timbré du casque de chevalier, lambrequiné des émaux de Vécu et sommé de la couronne ducale. Puis pour devise : Cy paroist ! parole ficre et sonnante.

— Je veux remplacer les armes de la maison d'Uxelles par les miennes ; et, comme elles se trouvent répétées six fois dans les deux façades et dans les deux ailes, ce n'est pas une petite affaire.

— Vos armes d'hier! s'écria Dinah, et après 1830 !...

— N'ai-jc pas constitué un majorât?

— Je concevrais cela si vous aviez des enfants, lui dit le journaliste.

— Oh! répondit le i^olit vieillai-d. M'"' de la IJau-

draye est encore jeune, il n'y a pas encore de temps perdu.

Cette fatuité fit sourire Loustcau, qui ne comj)rit pas M. de la Baudraye.

— Eh bien, Didine, dit-il à l'oreille de M™" de la Baudraye, à quoi bon tes remords?

Dinah plaida pour obtenir un jour de plus, et les deux amants se firent leurs adieux à la manière de ces théâtres qui donnent dix fois de suite la dernière représentation d'une pièce à recettes. Mais combien de promesses échangées! combien de pactes solennels exigés par Dinah et conclus sans difficulté par l'impudent journaliste! Avec la supériorité d'une femme supérieure, Dinah conduisit, au vu et au su de tout le pays, Lousteau jusqu'à Gosne, en compagnie de sa mère et du petit la Baudraye. Quand, dix jours après, M""^ de la de Baudraye eut dans son salon à la Baudraye MM. de Clagny, Catien et Gravier, elle trouva moyen de dire audacieusement à chacun deux :

— Je dois à M. Lousteau d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même.

Et quelles belles tartines elle débita sur les hommes, sur la nature de leurs sentiments, sur le but de leur vil amour, etc. ! Des trois amants de Dinah, M. de Clagny, seul, lui dit : « Je vous aime quand înrmc!... » Aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui prodiguat-elle toutes les douceurs d'amitié que les femmes confisent pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclave adoré.

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