L\N MARIAGE COMME IL SEN' DÉFAIT SOUVENT
Vers la fin du mois de décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de Dinah, qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode toujours ouvert, sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il advenait à Lousteau Tun de ces hasards que ces bohémiens doivent saisir par tous ses cheveux. Au milieu de ce mois. M""" Schontz, qui s'intéressait beaucoup à Lousteau, le fit prier de passer chez elle un matin pour affaire
— Mon cher, tu peux te marier, lui dit-elle.
— Souvent, ma chère, heureusement!
— Quand je dis te marier, c'est faire un beau mariage. Tu n'as pas de préjugés, on n'a pas besoin de gazer : voici l'affaire. Une jeune personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le premier baiser. Le père est un honnête notaire plein d'honneur, il a eu la sagesse de ne rien ébruiter. Il veut marier sa fille en quinze jours, il donne une dot de cent cinquante mille francs, car il a trois autres enfants ; mais... — pas bête! — il ajoute un supplément de cent mille francs, delà main à la main, pour couvrir le déchet. Il s'agit d'une vieille famille de
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la bourgeoisie parisienne, quartier des Lombards...
— Eh bien, pounjuoi ramant n'épouse-t-il pas?
— Mort.
— Quel roman ! Il n'y a plus que rue des Lombards où les choses se passent ainsi...
— Mais ne vas-tu pas croire qu'un frère jaloux a tué le séducteur ?,.. Ce jeune homme est tout bêtement mort d'une pleurésie, attrapée en sortant du spectacle. Premier clerc, et sans un liard, mon homme avait séduit la fille pour avoir l'étude. En voilà une vengeance du ciel!
— D'où sais-tu cela ?
— De Malaga : le notaire est son milord.
— Quoi ! c'est Gardot, le fils de ce petit vieillard à queue et poudré, le premier ami de Florentine ?...
— Précisément. INIalaga, dont l'amant est un petit criquet de musicien de dix-huit ans, ne peut pas en conscience le marier à cet âge-là; elle n'a encore aucune raison de lui en vouloir. D'ailleurs, M. Gardot veut un homme d'au moins trente ans. Ge notaire, selon moi, sera très flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tàte-toi, mon bonhonmie ! Tu payes tes dettes, tu deviens riche de douze mille francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père : en voilà des avantages ! Après tout, tu épouses une veuve consolable. 11 y a cinquante mille livres de rente dans la maison, outre la charge : tu ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autres mille francs de rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve dans une belle position. Gardot est le beau-frère du vieux Gamusot le député, qui est resté si longtemps avec Fannv iieaupri'.
— Oui, dit Lousteau : Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble.
— Eh bien, reprit 'Si""' Schontz, M"'"' Cardot la notarcsse est une ChifTre ville, des fabricants de produits chimiques, Faristocratie d'aujourd'hui, quoi! des Potasse ! Là est le mau\ais côté : tu auras une terrible bellemère... oh! une femme à tuer sa fille si elle la savait dans r (Hat où... Cette Cardot est dévote, elle a les lèvres comme deux faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait jamais accepté par cette femme-là, qui, dans une bonne intention, espionnerait ton ménage de garçon et saurait tout ton passé; mais Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa fenmie, une femme de bois, mon cher; Malaga, qui la rencontrée, l'a nommée une brosse do pénitence. Ordot a quarante ans, il sera maire de son arrondissement, il deviendra peut-être député. 11 offre, à la place des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare, entre cour et jardin, qui ne lui a coûté que soixante mille francs à la débâcle de Juillet; il to la vendrait, histoire de te fournir l'occasion d'aller et venir chez lui, voir la fille, de plaire à la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux deM""^ Cardot. Enfin tu serais comme un prince dans ce petit hùtcl. Tu te feras nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un ministère où il n'y aura })as de livres. Eh bien, si tu |)laces ton argent en cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en gagnes six, ta biblio-
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llièque t'en donnera quatre... Trouve mieux! Tu te marierais à un agneau sans tache, il pourrait se changer en femme légère au bout de deux ans... Qu'arrive-t-il ? un dividende anticipé. C'est la mode! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner demain chez Malaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion censée commise par Malaga, contre laquelle il ne peut pas se fâcher, et tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh!... mais sa faute te laisse garçon . . .
— Ah! ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un boulet de canon.
— Je t'aime ])our toi. voilà tout, et je raisonne. Eh bien, (ju'as-tu h rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir. C'est pile ou face, le mariage. Eh bien, tu as tiré pile?
— Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.
— J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour toi ce soir.
— Eh bien, oui...
Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier : sa constante misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue morale et physique, enfin quatre pages de raisons.
— Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire i)art, se dit-il. Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon j)ai'eil pour savoir couper la queue à une passion...