‹ L'illustre GaudissartChapitre 32 sur 44 · UNE PERLE · texte numérisé non relu

UNE PERLE

Lousleau, qui fit d'abord des façons avec lui-mènic, en était arrivé le lendemain à craindre que ce mariage ne manquât. Aussi fut-il charmant avec le notaire.

— J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je devais vous connaître chez jNI'"' Turquet. Bon chien chasse de race. Il était très bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car (vous permettez) nous rappelions ainsi. Dans ce temps-là, Florine, Florentine, Tullia, Goralie et Mariette étaient comme les cinq doigts de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez que mes folies ne sont j)his à faire... Dans ce temps-là. le plaisir mV'mj)ortail, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une époque oîi, pour parvenir, il faut être sans dettes, avoir une fortune, femme et enfants. Si je pixye le cens, si je suis propriétaire de mon journal au heu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme tant d'autres.

Maître Cardot goûta cette profession de fui. Lousleau s'était mis sous les armes, il plut au nolaire, qui, cliose assez facile à concevoir, eut phis d'abandon avec un

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homme qui avait connu les secrets de la vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain, Lousteau fut présenté comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare, au sein de la famille Cardot, et y dîna trois jours après.

Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'économie y mettait les moindres dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses. Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement. La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon, Lousteau n'eût pas connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage, il aurait deviné que l'existence du notaire se passait sur un autre théâtre. Le journaliste aperçut une grande jeune j)ersonne blonde, à l'œil bleu, timide et langoureux à la fois. 11 plut au frère aîné, quatrième clerc de l'étude, que la gloire littéraire attirait dans ses pièges, et qui devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans. Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.

Vingt jours après la présentation, au quatrième (Hner, Félicic Cardot. rpii ('ludait Lousteau du coin de l'œil, alla lui offrir sa tasse de café dans une embrasure de fenêtre et lui dit à voix basse, les larmes aux yeux :

— Toute ma ^ ie, Monsieur, sera employée à \ous

remercier de votre dévouement pour une pauvre fille... Lousteau fut ému, tant il y avait de choses dans le regard, dans l'accent, dans Tattitude.

— Elle ferait le bonheur d'un honnête homme, se ditil en lui pressant la main pour toute réponse.

M""" Cardot regardait son gendre comme un homme plein d'avenir; mais, parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était enchantée de sa moralité. Soufflé par le roué notaire, Etienne avait donné sa parole de n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui ])ût compromettre l'avenir de la chère Félicie.

— Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au journaliste; mais, quand on donne une perle comme ma Félicie à un homme, on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas de ces mères qui sont enchantées de se débarrasser de leurs filles. M. Cai'dot va de l'avant, il presse le mariage de sa fille, il le voudrait fait. Nous ne différons qu'en ceci... Quoique avec un homme comme vous, Monsieur, un littérateur dont la jeunesse a été préservée de la démoralisation actuelle par le travail, on puisse être en sûreté; néanmoins, vous vous moqueriez de moi, si je mariais ma fille les yeux fermés. Je sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fâchée pour ma Féhcie (ceci fut dit à l'oreille) ; mais, si vous aviez de ces liaisons... Tenez, Monsieur, vous avez entendu parler de M"'" Roguin, la femme d'un notaire qui a eu, malheureusement pour notre corps, une si cruelle célébrité. M"* Roguin est liée, et cela depuis 1820, avec un banquier...

— Oui, du Tillet, répondit Etienne, (jui se moitht la

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langue en songeant à rimprudence a\ec laquelle il avouait connaître du Tillct.

— Eh bien, ^lonsieur, si vous étiez mère, ne trcnibleriez-vous pas en pensant que votre fille peut avoir le sort de M""" du Tillet? A son âge, et née de Gran ville, avoir pour rivale une femme de cinquante ans passés!... J'aimerais mieux voir ma fdle morte que de la donner à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée... Une grisette, une femme de théâtre, se prennent et se quittent! Selon moi, ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles, elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés!... Mais une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est excusable! C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme comme il faut, et voilà ce qui la rend si redoutable...

Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Etienne en plaisanta chez Malaga, où il se rendit avec son futur beau-pèi'e; car le notaire et le journaliste étaient au mieux ensemble.

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