DEUX PERSONNES QUI NE DEVAIENT ETRE SÉPARÉES QIE PAR LA MORT
Un beau jour, en mai 1842, M"*" de la Baudraye paya toutes les dettes de son ménage, et laissa mille écus sur la liasse de tous les comptes acquittés. Après avoir envoyé sa mère et ses enfants à Thôtel de la Baudraye, elle attendit Lousteau tout habillée, comme pour sortir. Quand l'ex-roi de son cœur rentra pour dîner, elle lui dit :
— J'ai renversé la marmite, mon ami. M"** de la Baudraye vous donne à dîner au Rocher do Cancalo. Venez !
Elle entraîna Lousteau, stupéfait du petit air dégagé que prenait cette femme, encore asservie le matin à ses moindres caprices, car. elle aussi, avait joué la comédie depuis deux mois !
— Madame de la Baudraye est ficelée comme pour une 'première, dit-il en se servant de l'abréviation par laquelle on désigne en argot de journal une première représentation .
— N'oubliez pas le respect que vous devez à M'"* de
la Baudraye, dit gravement Dinah. Je ne vcu\ déjà plus savoir ce que signifie ce mot ficelée...
— Didine se révolte ? fit-il en la prenant par la taille.
— Il n'y a plus de Didine, vous l'avez tuée, mon ami, répondit-elle en se dégageant. Et je vous donne la première représentation de M""' la comtesse de la Baudraye...
— C'est donc vrai, notre insecte est pair de France?
— La nomination sera ce soir dans le Moniteur, m'a dit M. de Clagny, qui lui-même passe à la cour de cassation .
— Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être représentée à la Chambre...
— Mon ami, nous nous séparons pour toujours, dit ]y£mc ^ç Ya Baudraye en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une mère. Quittons-nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut. Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années ?
— Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ma vie et détruit mon avenir, dit-il d'un ton sec. \'ous avez beaucoup lu le livre de Benjamin Constant, et vous avez même étudié le dernier article qu'on a fait ; mais vous ne l'avez lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous ayez une de ces belles intelligences qui feraient la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il v a
des livres mâles ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphp^ les femmes ne voient qu'EUénore, les jeunes gens y voient Adolphe, les hommes faits y voient EUénore et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale ! Vous vous êtes dispensée d'entrer dansTâme d'Adolphe, comme votre critique d'ailleurs, qui n'a vu qu'EUénore. Ce qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu son avenir pour une femme ; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni chambellan, ni poète, ni riche. Il a donné six ans de son énergie, du moment delà vie où l'homme peut accepter les rudesses d'un apprentissage quelcon- ([ue, à une jupe qu'il devance dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son premier amant devait tùt ou tard laisser le second. Enfin, Adolphe est un Allemand blondasse qui ne se sent pas la force de tromper Ellénore. Il est des Adolphes qui font grâce à leur Ellénore des querelles déshonorantes, des plaintes, et qui se disent : « Je ne parlerai pas de ce que j'ai perdu ! je ne montrerai pas toujours à l'égoïsme que j'ai couronné mon poing coupé, comme fait le Ramorny de la Jolie Fille de Pertli ; » mais ceux-là, ma chère, on les quitte... Adolphe est un fils de bonne maison, un cœur aristocrate qui veut rentrer dans la voie des honneurs, et rattraper sa dot sociale, sa considération compromise. Vous jouez en ce moment à la fois les deux personnages. Vous ressentez la douleur que cause une position perdue, et vous vous croyez en droit d'abandonner un pauvre amant qui a eu le mallieur de vous croire assez supérieure pour admettre que, si chez Thomme le cœur
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doit ôirc constant, le sexe peut se laisser aller à des caprices...
— Et croyez-vous, que je ne serai pas occupée de \ous rendre ce que je vous ai fait perdre ? Soyez tranquille, répondit M""" de la Baudraye, foudroyée par cette sortie, votre EUénore ne meurt pas, et, si Dieu lui prôte vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux lorettes et aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une F<''licie Cardot.
Chacun des deux amants devint maussade : Lousteau jouait la tristesse, il voulait paraître sec et froid ; tandis que Dinah, vraiment triste, écoutait les reproches de son cœur.
— Pourquoi, dit Lousteau, ne pas finir comme nous aurions dû commencer, cacher à tous les 3'eux notre amour, et nous voir secrètement.
— Jamais ! dit la nouvelle comtesse en prenant un air glacial. Ne devinez-vous pas que nous sommes, après tout, des êtres finis ? Nos sentiments nous paraissent infinis à cause du pressentiment que nous avons du ciel; mais ils ont ici-bas pour limites les forces de notre organisation. Il est des natures molles et lâches qui peuvent recevoir un nombre infini de blessures et persister; mais il en est de plus fortement trempées qui finissent par se briser sous les coups. Vous m'avez...
— Oh! assez, dit-il, ne faisons plus de copie !... \'olre article me semble inutile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot : Je n'aime plus!...
— Ah! c'est moi qui n'aime plus? s'écria-l-ello
étourdie.
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— Certainement. Vous axez calculé que je vous causais plus de chagrins, plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez votre associé...
— Je le quitte!... s'écria-t-elle en levant les deux mains.
— Ne venez-vous pas de dire : Jamais?...
— Eh bien, oui, jamais! reprit-elle avec force.
Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment que Dinah restait insensible à ses méprisants sarcasmes. Le journaliste ne put retenir une larme : il perdait une affection sincère, illimitée. Il avait trouvé dans Dinah la plus douce la Yallière, la plus agréable Pompadour qu'un égoïste qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme l'enfant qui s'aperçoit qu'à force de tracasser son hanneton, il l'a tué, Lousteau pleurait. M""' de la Baudrayc s'élança hors de la petite salle où elle dînait, paya le dîner et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et en se trouvant féroce.
LA COMTESSE DE LA BAUDRAYE DEVIENT LNE FK>fME HONNÊTE
Dinah, qui venait de faire de son hùtel un modèle du confortable, se métamorphosa elle-même ; mais cette double métamorphose coûta trente mille francs au delà des prévisions du nouveau pair de France. Le fatal événement qui fit perdre à la famille d'Orléans son héritier présomptif ayant nécessité la réunion des Chambres en août 1842, le petit la Baudraye vint présenter ses litres à la noble Chambre plus tut qu'il ne le crovait, et vit alors les œuvres de sa femme: il en fut si charmé, qu'il donna les trente mille francs sans faire la moindre observation, comme jadis il en avait donné huit mille pour arranger la Baudraye. En revenant du Luxembourg, où, selon les usages, il fut présenté par deux pairs, le baron de Xucingen et le marquis de Mon- Iriveau, le nouveau comte rencontra le vieux duc de Chauheu, l'un de ses anciens créanciers, à pied, un parapluie à la main; tandis quil se trouvait campé dans une petite voiture basse sur les panneaux de laquelle brillait son écusson et où se lisait : Dro 'n'c pat et fidrs
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et liomhiihus. Cette comparaison mit dans son cœur une dose de ce baume dont se grise la bourgeoisie depuis 4830. M™^ de la Baudraj^e fut effrayée en revo^^ant son mari mieux qu'il n'était le jour de son mariage. En proie à une joie superlative, l'avorton triomphait à soixante-quatre ans de la vie qu'on lui déniait, de la famille que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa femme qui recevait chez elle à diner M. et M""" de Clagny, le curé de l'Assomption et ses deux introducteurs à la Chambre. Il caressa ses enfants avec une fatuité charmante. La beauté du service de table eut son approbation
— Voilà les toisons du Berri, dit-il en montrant à M. de Nucingen les cloches surmontées de sa nouvelle couronne, elles sont d'argent !
Quoique dévorée d'une profonde mélancolie contenue avec la puissance d'une femme devenue vraiment supérieure, Dinah fut charmante, spirituelle, et surtout parut rajeunie dans son deuil de cour.
— On dirait, s'écria le petit de la Baudrave en montrant sa femme à M. de Nucingen, que la comtesse a moins de trente ans !
— Ah ! matamca'id ri ne famé le drende an^se ? reprit le baron, qui se servait des plaisanteries consacrées en y vovant une sorte de monnaie pour la conversation.
— Dans toute la force du terme, répondit la comtesse, car j'en ai trente-cinq, et j'espère bien avoii' une petite passion au cœur,..
— Oui, ma femme m'a ruiné en potiches, cw chinoiseries...
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— Madame a eu ce goût-là de bonne heure, dit If marquis de Montriveau en souriant.
— Oui, reprit le petit la Baudraye en regardant froidement le marquis de Montriveau, qu'il avait connu à Bourges, vous savez qu'elle a ramassé en 2o, '2V> et 21 pour plus d'un million de curiosités qui font d'Anzy un musée...
— Quel aplomb ! pensa M. de Clagny en trouvant ce petit avare de province à la hauteur de sa nouvelle position.
Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. T.e lendemain du vote de la loi de régence par la Chambre, le petit pair de France alla faire ses vendanges à Sancerre et reprit ses habitudes.
Pendant l'hiver de 1842, la comtesse de la Baudraye, aidée par l'avocat général à la cour de cassation, essaya de se faire une société. Xaturellement, elle prit un jour; elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux fois par semaine, elle y menait sa mère et M"* de Clagny, que le magistrat força de voir M""' de la Baudraye. ^lais, malgré son esprit, ses façons aimables, malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses enfants, sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses trompées. L'admii-able M. de Clagny recrutait des femmes pour la société de la comtesse et il y parvenait ! Mais il réussissait beaucoup plus auprès des femmes pieuses fju'au[)rès des femmes du monde.
— Elles reiinuient ! se dit-il avec terreur en conitem plant son idole mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat d'une beauté reconquise et par sa -vie hixeuse et par sa maternité.
Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le curé de la paroisse, était admirable en expédients. Il servait chaque mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de Prusse à sa chère comtesse; il la donnait pour une femme hors ligne à des gens auxquels elle ne disait pas deux mots, mais qu'elle écoutait avec une si profonde attention, qu'ils s'en allaient convaincus de sa supériorité. Dinah vainquit à Paris par le silence, comme à Sancerre par sa loquacité. De temps en temps, une épigramme sur les choses ou quelque observation sur les ridicules révélaient une femme habituée à manier les idées, et qui, quatre ans auparavant, avait rajeuni le feuilleton de Lousteau. Cette époque fut pour la passion du pauvre magistrat comme cette saison nommée l'été de la Saint-Martin dans les années sans soleil. 11 se fit plus vieillard qu'il ne Tétait poui' avoir lo droit d'être l'ami de Dinah sans lui faire tort; mais, comme s'il eût été jeune, beau, compromettant, il se mettait à distance en homme qui devait cacher son bonheur. 11 essayait de couvrir du j)lus profond secret ses petits soins, ses légers cadeaux que Dinah montrait au grand jour. Il tâchait de donner des significations dangereuses à ses moindres obéissances.
— Il joue à la passion, disait la comtesse en riant.
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Elle se moquait de M. de Clagny devant lui, cl lo magistrat se disait :
— Elle s'occupe de moi !
— Je fais une si grande impression à ce pauvi-c homme, disait-elle en riant à sa mère, que, si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non.
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