UN SOUVENIR
Un soir, M. de Clagny ramenait en compagnie de sa femme, sa chère comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la première représentation de /a Main droite et la Main gauche, le premier drame de Léon Gozlan.
— A quoi pensez-vous? demanda le magistrat, effrayé de la mélancolie de son idole.
La persistance de la tristesse cachée, mais profonde, qui dévorait la comtesse était un mal dangereux que Tavocat général ne savait pas combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au caractère. Or, le digne magistral aimait à la manière d'Alceste, quand M™' de la Baudrayc voulait être aimée à la manière de Philinle. Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son patiio. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne fange ? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait fi qui rapporter ses
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succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les souvenirs de ses misères revenaient môles au souvenir de voluptés dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousleau de ne pas s'occuper d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou furieuses. Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.
— Voulez- vous la main droite ou la main gauche ? répondit-elle en souriant.
— La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et de la vérité.
— Eh bien, je Fai vu, lui réphqua-t-elle en parlant de manière à n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément découragé, je me suis dit : « A-t-il des cio'ares ? a-t-il de l'aro-ent ? »
— Eh ! si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria M. de Clagny, qu'il vit maritalement avec Fanny Beaupré, ^'ous m'arrachez cette confidence; je ne vous l'aurais jamais appris, vous auriez cru peut-être à quelque sentiment peu généreux chez moi.
M""" de la Baudraye donna une poignée de main à l'avocat général.
— Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus rares. Ah! pourquoi...
Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé ; mais elle supprima le reste de sa phrase, que l'avocat général devina : « Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de votre mari?... »
Néanmoins, cette nouvelle dissipa la mélancolie de M""" de la Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut avoir du succès et elle en obtint; mais elle faisait peu de progrès dans le monde des femmes, elle éprouvait des difficultés à s'y produire. Au mois de mars, les prêtres amis de ^I"^ Piédefer et l'avocat général frappèrent un grand coup en faisant nommer jN!*"^ la comtesse de la Baudraye quêteuse pour l'œuvre de bienfaisance fondée par ^l"^" de Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. La marquise d'Espard, à qui M. de Canalis lisait les noms de ces dames à l'Opéra, dit, en entendant celui de la comtesse :
— Je suis depuis bien longtemps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque cbose de plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de .AP^ de la Baudraye.