DE BALZAC
Sur la lisière du Berri se trouve, aux bords de la Loire, une ville qui par sa situation attire infailliblement l'œil du voyageur. Sancerre occupe le point culminant d'une chaîne de petites montagnes, dernière ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces terribles crues également familières à la Vistule, cette Loire du Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de Sancerre s'élève à une assez grande distance du fleuve pour que le petit port de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là s'embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les provenances de la haute et de la basse Loire.
A l'époque où cette histoire eut lieu, le pont de Cosne et celui de Saint-Thibault, deux ponts suspendus, étaient construits. Les voyageurs venant de Paris à Sancerre par la route d'Italie ne traversaient plus la Loire de Cosne à Saint-Thibault dans un bac; n'est-ce pas assez vous dire que le chassé-croisé de 1830 avait eu lieu? caria maison d'Orléans a partout choyé les intérêts matériels, mais à peu près comme ces maris qui font des cadeaux à leurs femmes avec l'argent de la dot.
Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes dites les Grands-Remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la ville. Au delà de ces remparts s'étend une ceinture de vignobles. Le vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du pays, qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet, assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu'à Paris les palais vulgaires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets parisiens une rapide consommation, assez nécessaire d'ailleurs à des vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans. Au-dessous de la ville sont assis quelques villages, Fontenay, Saint-Satur, qui ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais vignobles de Neuchâtel, en Suisse. La ville a conservé quelques traits de son ancienne physionomie, ses rues sont étroites et pavées en cailloux pris au lit de la Loire. On y voit encore de vieilles maisons. La tour, ce reste de la force militaire et de l'époque féodale, rappelle l'un des sièges les plus terribles de nos guerres de religion et pendant lequel nos calvinistes ont bien surpassé les farouches caméroniens de Walter Scott. La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve de sa puissance militaire, est en quelque sorte vouée à un avenir infertile, car le mouvement commercial appartient à la rive droite de la Loire. La rapide description que vous venez de lire prouve que l'isolement de Sancerre ira croissant, malgré les deux ponts qui la rattachent à Cosne. Sancerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois mille cinq cents âmes, tandis qu'on en
compte aujourd'hui plus de six mille à Cosne» Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux villes assises en face Tune de l'autre a complètement changé. Cependant, l'avantage de la situation appartient à la ville historique, où de toutes parts on jouit d'un spectacle enchanteur, où l'air est d'une admirable pureté, la végétation magnifique, et où les habitants, en harmonie avec cette riante nature, sont affables, bons compagnons et sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés calvinistes. Dans un pareil état de choses, si l'on subit les inconvénients de la vie des petites villes, si l'on se trouve sous le coup de cette surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi publique; en revanche, le patriotisme de localité, qui ne remplacera jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut degré. Aussi la ville de Sancerre est-elle très-fière d'avoir vu naître une des gloires de la médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, Etienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. L'arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit grands propriétaires, les hauts bai'ons de l'élection, essaya de secouer le joug électoral de la doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Cette conjuration de quelques amours-propres froissés échoua par la jalousie que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs. Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on voulut y remédier en prenant pour champion du pays aux prochaines élections l'un des deux hommes qui représentent glorieusement Sancerre à Paris. Cette idée était extrêmement avancée pour la province, où, depuis 1830, la nominatioii des notabilités de clocher a fait de
tels progrès, que les hommes d'État deviennent de plus en plus rares à la Chambre élective. Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu par la femme supérieure de l'arrondissement , dux femina facli, mais dans une pensée d'intérêt personnel. Cette pensée avait tant de racines dans le passé de cette femme et embrassait si bien son avenir, que, sans un vif et succinct récit de sa vie antérieure, on la compi-endrait difficilement. Sancerre s'enorgueillissait alors d'une femme supérieure, longtemps incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait d'uDe assez jolie renommée départementale. Cette époque fut aussi le moment où les noms des deux Sancerrois atteignirent, à Paris, chacun dans sa sphère, au plus haut degré Tun de la gloire, l'autre de la mode, Etienne Lousteau, l'un des collaborateurs des revues, signait le feuilleton d'un journal à huit mille abonnés; et Bianchon, déjà premier médecin d'un hôpital, officier de la Légion d'honneur et membre de l'Académie des sciences, venait d'obtenir sa chaire. Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le san-^ disme, tant il est vrai que, moralement parlant, le bien est presque toujours doublé d'un mal. Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le sandisme a cependant cela de bon, que la femme qui en est attaquée faisant porter ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en quelque sorte le bas bleu du cœur : il en résulte alors moins d'ennui, l'amoar neutralisant un peu la littérature. Or, l'illustration de George
Sand a eu pour principal effet de faire reconnaître que la France possède un nombre exorbitant de femmes supérieures, assez généreuses pour laisser jusqu'à présent le champ libre à la petite-fille du maréchal de Saxe. La femme supérieure de Sancerre demeurait à la Baudraye, maison de ville et de campagne à la fois, située à dix minutes de la ville, dans le village ou, si vous voulez, le faubourg de Saint-Satur. Les la Baudraye d'aujourd'hui, comme il est arrivé pour beaucoup de maisons nobles, se sont substitués aux la Baudraye dont le nom brille aux croisades et se mêle aux grands événements de l'histoire berruyère. Ceci veut une explication.
Sous Louis XIV, un certain échevin nommé Milaud, dont les ancêtres furent d'enragés calvinistes, se convertit lors de la révocation de l'édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des sanctuaires du calvinisme, le roi nomma cettui Milaud à un poste élevé dans les eaux et forêts, lui donna des armes et le titre de sire de la Baudraye^en lui faisant présent du fief des vrais et vieux la Baudraye. Les héritiers du fameux capitaine la Baudraye tombèrent, hélas! dans l'un des pièges tendus aux hérétiques par les ordonnances, et furent pendus, traitement indigne du grand roi. Sous Louis XV, Milaud de la Baudraye, de simple écuyer, devint chevalier, et eut assez de crédit pour placer son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à Fontenoi, laissant un enfant à qui le roi Louis XVI accorda plus tard un brevet de fermier général, en mémoire du cornette mort sur le champ de bataille. Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts-rimés, de bouquets à Chloris,
vécut dans le beau monde, hanta la société du duc de Nivernois, et se crut obligé de suivre la noblesse en exil ; mais il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutint-il alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta la Baudraye par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable chez un petit-fils d'échevin, mais qui, sous le Consulat, avait d'autant moins d'avenir que l'ex-fermier général comptait peu sur son héritier pour continuer les nouveaux la Baudraye. Jean-Athanase-Polydore Milaud de la Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisirs exagérés auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient à l'aurore d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les sommités sociales. Pendant l'émigration, madame de la Baudraye, jeune fille sans aucune fortune et qui fut épousée à cause de sa noblesse, avait eu la patience d'élever cet enfant jaune et malingre, auquel elle portait l'amour excessif que les mères ont dans le cœur pour les avortons. La mort de cette femme, une demoiselle de Castéran la Tour, contribua beaucoup à la rentrée en France de M. de la Baudraye. Ce Lucullus des Milaud mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de girouettes à ses armes, mille louis d'or, somme assez considérable en 1802, et ses créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le portefeuille de ses poésies, avec cette inscription : Vanilas vanitalum et omnia vanitas! Si le jeune la Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une
régularité monastique, à cette économie de mouvement que Fontenelle prêchait comme la religion des valétudinaires, et surtout à l'air de Sancerre, à l'influence de ce site admirable d'où se découvre un panorama de quarante lieues dans le val de la Loire. De 1802 à 1815, le petit la Baudraye augmenta son ex-fief de plusieurs clos, et s'adonna beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Restauration lui parut si chancelante, qn'il n'osa pas trop aller à Paris y faire ses réclamations; mais, après la mort de Napoléon, il essaya de monnayer la poésie de son père, car il ne comprit pas la profonde philosophie accusée par ce mélange des créances et des charades. Le vigneron perdit tant de temps à se faire reconnaître de MM. les ducs de Navarreins et autres (telle était son expression), qu'il revint à Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sans avoir rien obtenu que des offres de service. La Restauration rendit assez de lustre à la noblesse pour que la Baudraye désirât donner un sens à son ambition en se donnant un héritier. Ce bénéûce conjugal lui paraissait assez problématique; autrement, il n'eût pas tant tardé ; mais, vers la fin de 1823, en se voyant encore sur ses jambes à quarante-trois ans, âge que ni médecin, ni astrologue, ni sage-femme, n'eussent osé lui prédire, il espéra trouver la récompense de sa vertu forcée. Néanmoins, son choix indiqua, relativement à sa chétive constitution, un si grand défaut de prudence, qu'il fut impossible à la malice provinciale de n'y pas voir un profond calcul.
A cette époque, Son Éminence monseigneur l'archevêque de Bourges venait de convertir au catholicisme une
jeune personne appartenant à l'une de ces familles bourgeoises qui furent les premiers appuis du calvinisme, et qui, grâce à leur position obscure ou à des accommo- «lements avec le ciel, échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au xvi^ siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres que se donnèrent les soldats de la Réforme, étaient devenus d'honnêtes drapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédefer fit de si mauvaises affaires, qu'il laissa vers 1786, époque de sa mort, ses deux enfants dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Silas Piédefer, partit pour les Indes en abandonnant le modique héritage à son aîné. Pendant la Révolution, Moïse Piédefer acheta des biens nationaux, abattit des abbayes et des églises à l'instar de ses ancêtres, et se maria, chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un conventionnel mort sur l'échafaud. Cet ambitieux Piédefer mourut en 1819, laissant à sa femme une fortune compromise par des spéculations agricoles, et une petite fille de douze ans d'une beauté surprenante. Élevée dans la religion calviniste, cette enfant avait été nommée Dinah, suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs prénoms dans la Bible pour n'avoir rien de commun avec les saints de l'Église romaine. Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs pensionnats de Bourges, celui des demoiselles ChamaroUes, y devint aussi célèbre par les qualités de son esprit que par sa beauté ; mais elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches, et qui devaient plus tard jouer dans le monde un rôle beaucoup plus beau que celui d'une roturière dont la mère attendait les résul-
tats de la liquidation Piédefer. Après avoir su s'élever momentanément au-dessus de ses compagnes, Dinah voulut aussi se trouver de plain-pied avec elles dans la vie. Elle inventa donc d'abjurer le calvinisme, en espérant que le cardinal protégerait sa conquête spirituelle et s'occuperait de son avenir. Vous pouvez juger déjà de la supériorité de mademoiselle Dinah, qui, dès l'âge de dix-sept ans, se convertissait uniquement par ambition. L'archevêque, imbu de l'idée que Dinah Piédefer devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les familles auxquelles s'adressa le prélat s'effrayèrent d'une fille douée d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus spirituelle des jeunes personnes élevées chez les demoiselles de ChamaroUes, et qui, dans les solennités un peu théâtrales des distributions de prix, jouait toujours les premiers rôles. Assurément, mille écus de rente, que pouvait rapporter le domaine de la Hautoy indivis entre la fille et la mère , étaient peu de chose en comparaison des dépenses auxquelles les avantages personnels d'une créature si spirituelle entraîneraient un mari.
Dès que le petit Polydore de la Baudraye apprit ces détails, dont parlaient toutes les sociétés du département du Cher, il se rendit à Bourges, au moment où madame Piédefer, dévote à grandes Heures, était à peu près déterminée, ainsi que sa fille, à prendre, selon l'expression du Berri, le premier chien coiflé venu. Si le cardinal fut très-heureux de rencontrer M. de la Baudraye, M. de la Baudraye fut encore plus heureux d'accepter une femme de la main du cardinal. Le petit homme exigea de Son Éminence la promesse formelle de sa protection auprès
du président du conseil, à cette fin de palper les créances sur les ducs de Navarreins et autres en saisissant leurs indemnités. Ce moyen parut un peu trop vif à l'habile ministre du pavillon Marsan, il fit savoir au vigneron qu'on s'occuperait de lui en temps et lieu. Chacun peut se figurer le tapage produit dans le Sancerrois par le mariage insensé de M. de la Baudraye.
— Cela s'explique, dit le président Boirouge, le petit homme aurait, m'a-t-on dit, été très-choqué d'avoir entendu, sur le Mail, le beau M. Milaud, le substitut de Nevers, disant à M. de Clagny en lui montrant les tourelles de la Baudraye : « Cela me reviendra 1 — Mais, a répondu notre procureur du roi, il peut se marier et avoir- des enfants. — Ça lui est défendu ! » Vous pouvez imaginer la haine qu'un avorton comme le petit la Baudraye a dû vouer à ce colosse de Milaud.
Il existait à Nevers une branche roturière des Milaud qui s'était assez enrichie dans le commerce de la coutellerie pour que le représentant de cette branche eût abordé la carrière du ministère public, dans laquelle il fut protégé par feu Marchangy.
Peut-être convient-il d'écheniller cette histoire, où le moral joue un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait exclusivement M. de la Baudraye, en racontant avec brièveté les résultats de ses négociations à Paris. Ceci, d'ailleurs, expliquera plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les difficultés sous-jacentes que rencontraient les ministres pendant la Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles eurent si peu de réalité, que M. de la Baudraye se rendit
à Paris au moment où le cardinal y fut appelé par la session des Chambres. Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par M. de la Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver un matin à l'hôtel ■de Mayence, où il s'était logé, rue Saint-Honoré, près de la place Vendôme, un confident des ministres qui se connaissait en liquidations. Cet élégant personnage, sorti d'un élégant cabriolet et vêtu de la façon la plus élégante, fut •obligé de monter au numéro 37, c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit le provindal se cuisinant au feu de sa cheminée une tasse de café.
— Est-ce à M. Miiaud de la Baudraye que j'ai l'honneur?...
— Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre.
Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien par-dessus chiné de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de la Baudraye, le négociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit fourneau de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles.
— Je parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante sous chez Hurbain, au Palais-Royal.
— Et pourquoi?...
— Oh! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Vous savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus grands sei- ;gneurs... Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une
créance sur le feu duc d'Orléans... et même sur... (11 baissa la voix) sur Monsieur...
— Vous venez m'acheter mes titres? dit le vigneron, qui se crut spirituel.
— Acheter!... fit le négociateur; pour qui me prenezvous?... Je suis M. des Liipeaulx, maître des requêtes, secrétaire général du ministère, et je viens vous proposer une transaction.
— Laquelle?
— Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur...
— De mes débiteurs.
— Eh bien, monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs, ils sont dans les bonnes grâces du roi, mais ils sont sans argent, et obligés à une grande représentation... Vous n'ignorez pas les difficultés de la politique : l'aristocratie est à reconstruire, en présence d'un tiers état formidable. La pensée du roi, que la France juge très-mal, est de créer dans la pairie une institution nationale, analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée, il nous faut des années et des millions... Noblesse oblige! le duc de Navarreins, qui, vous le savez, est premier gentilhomme de la chambre, ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas... (Soyez raisonnable! Jugez la politique ! Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble aussi!) Donc, il ne peut pas vous payer...
— Monsieur...
— Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez... Il ne pent pas vous payer en argent; eh bien, en homme d'esprit que
VOUS êtes, payez-vous en faveurs... royales ou ministérielles.
— Quoi! mon père aura donné, en 1793, cent mille?...
— Mon cher monsieur, ne récriminez pas ! Écoutez une proposition d'arithmétique politique : La recette de Sancerre est vacante, un ancien payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances; vous avez des chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez la recette. Vous exercerez pendant un semestre, vous donnerez votre démission et M. Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus, vous serez décoré de l'ordre royal de la Légion d'honneur.
— C'est quelque chose, dit le vigneron, beaucoup plus appâté par la somme que par le ruban.
— Mais, reprit des Lupeaulx, vous reconnaîtrez les bontés de Son Excellence en rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos titres...
Le vigneron revint à Sancerre en qualité de receveur des contributions. Six mois après, il fut remplacé par M. Gravier, qui passait pour l'un des hommes les plus aimables de la finance sous l'Empire et qui naturellement fut présenté par M. de la Baudraye à sa femme. Dès qu'il ne fut plus receveur, M. de la Baudraye revint à Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois , il fut nommé référendaire au sceau, baron et officier de la Légion d'honneur. Après avoir vendu la charge de référendaire au sceau, le baron de la Baudraye fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et reparut à Sancerre avec le titre de maître des requêtes, avec une place de commissaire du roi près d'une compagnie anonyme établie en
Nivernais, aux appointements de six mille francs, une vraie sinécure. Le bonhomme la Baudraye, qui passa pour avoir fait une folie, financièrement parlant, fit donc une excellente affaire en épousant sa femme. Grâce à sa sordide économie, à l'indemnité qu'il reçut pour les biens de son père nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers 1827, le rêve de toute sa vie! En donnant quatre cent mille francs comptants et prenant des engagements qui le condamnaient à vivre pendant six ans, selon son expression, de l'air du temps, il put acheter, sur les bords de la Loire, à deux lieues au-dessus de Sancerre, la terre d'Anzy, dont le magnifique château, bâti par Philibert Delorme, est l'objet de la juste admiration des connaisseurs, et qui , depuis cinq cents ans, appartenait à la maison d'Uxelles. 11 fut enfin compté parmi les grands propriétaires du pays! Il n'est pas sûr que la joie causée par l'érection d'un majorât composé de la terre d'Anzy, du fief de la Baudraye et du domaine de la Hautoy, en vertu de lettres patentes en date de décembre 1829, ait compensé les chagrins de Dinah, qui se vit alors réduite à une secrète indigence j usqu'eu 1 835 . Le prudent la Baudraye ne permit pas à sa femme d'habiter Anzy ni d'y faire le moindre changement avant le dernier payement du prix. Ce coup d'œil sur la politique du premier baron de la Baudraye explique l'homme en entier. Ceux à qui les manies des gens de province sont familières reconnaîtront en lui la passion de la terre, passion dévorante, passion exclusive, espèce d'avarice étalée au soleil et qui souvent mène à la ruine par un défaut d'équilibre entre les intérêts hypothécaires et les pro-
duits territoriaux. Les gens qui, de 1802 à 1827, se moquaient du petit la Baudraye en le voyant trottant à Saint- Thibault et s'y occupant de ses affaires avec l'àpreté d'un bourgeois vivant de sa vigne, ceux qui ne comprenaient pas son dédain de la faveur à laquelle il avait dû ses places, aussitôt quittées qu'obtenues, eurent enfin le mot de l'énigme quand ce formicaleo sauta sur sa proie, après avoir attendu le moment où les prodigalités de la duchesse de Maufrigneuse amenèrent la vente de cette terre magnifique.
Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de M. de la Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée d'une rente viagère de douze cents francs en abandonnant à son gendre le domaine de la Hautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze mille francs. Pendant les premiers jours de son mariage, Dinah obtint des changements qui rendirent la Baudraye une maison très-agréable. Elle fit un jardin anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère, un second jardin à massifs, à fleurs, à gazons, et le sépara des vignes par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin elle introduisit dans la vie intérieure autant de confort que l'exiguïté des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, M. de la Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvrements qu'il faisait à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais quoi de mystérieux
LA MUSE DU DÉPARl^EMENT VI
à son caractère, et le grandit aux yeux de sa femme pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de majesté! Les changements opérés à la Baudraye inspirèrent un désir d'autant plus vif de voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer, ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises, étudié le-^ pays et surtout le silencieux la Baudraye. Quand, par une matinée de printemps, en 1825, on vit, sur le Mail, la belle madame de la Baudraye en robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir, une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berri. On craignit, en recevant ce phénix berruyer, de ne pas dire des choses assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la Baudraye, qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle. Lorsqu'on admira dans le salon de la Baudraye un tapis façonné comme un cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux de brocatelle aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais plein de fleurs au milieu de quelques livres nouveaux; lorsqu'on entendit la belle Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre céi-émonie pour se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de grandes proportions. Pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie et par le mauvais goût, Dinah avait résolu de se tenir au courant des modes et des moindres révolutions dn luxe en entretenant une active correspondance avec Anna Grossetête, son amie de cœur au pensionnai Char marolles. Fille unique du receveur général de Bourges» Anna, grâce à sa fortune, avait épousé le troisième fil»
du comte de Fontaine. Les femmes, en venant à la Baudraye, y furent alors constamment blessées par la priorité que Dinah sut s'attribuer en fait de modes; et, quoiqu'elles fissent, elles se virent toujours en arrière, ou, comme disent les amateurs de courses, distancées. Si toutes ces petites choses causèrent une maligne envie chez les femmes de Sancerre, la conversation et l'esprit de Dinah engendrèrent une véritable aversion. Dans le désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement parisien, madame de la Baudraye ne souffrit chez personne ni propos vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur; elle se refusa net au clabaudage des petites nouvelles, à cette médisance de bas étage qui fait le fond de la langue en province. Aimant à parler des découvertes dans la science ou dans les arts, des œuvres fraîchement écloses au théâtre, en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant les mots à la mode.
L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France, homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre ; il fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de la Baudraye, avec laquelle il s'entendit admirablement. Le sous-préfet, un vicomte de Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province. Quant à M. de Clagny, le procureur du roi, son admiration pour la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de beauté. C'était un homme grand, sec, à figure pati-
biliaire ornée de deux yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils énormes, et dont l'éloquence, bien différente de son amour, ne manquait pas de mordant.
M. Gravier était un petit homme, gros et gras, qui, sous l'Empire, chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste éminent de payeur général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne avec certains généraux en chef appartenant alors à l'opposition, il sut mettre à profit ces liaisons parlementaires auprès du ministre, qui, par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de l'Empire s'était alourdi chez M. Gravier, il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre la différence énorme qui sépara les mœurs de la Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur à M. de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petite redingote serrée; il avait au cou des cravates de soierie à la mode ornées de bagues à diamants, tandis que le procureur du roi ne sortait pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés.
Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction, le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre elles :
— Madame de la Baudraye doit joliment se moquer de nous...
Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les femmes d'aller à la Baudraye. Atteinte et
convaincue de pédanlisme parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut surnommée la Sapho de Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises. Enfin on alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative d'ailleurs, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait point. Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité; Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert se fit autour d'elle. Étonnée de ne voir les femmes, malgré ses avances, qu'à de longs intervalles et pendant des visites de quelques minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à M. de Clagny.
— Vous êtes une femme trop supérieure pour que les autres femmes vous aiment, répondit le procureur du roi.
M. Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément prier pour lui dire :
— Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes musicienne , et vous avez une conversation ravissante : les femmes ne pardonnent pas tant de supériorités!...
Les hommes dirent à M. de la Baudraye :
— Vous qui avea une femme supérieure, vous êtes bien heureux...
Et il finit par dire :
— Moi qui ai une femme supérieure, je suis bien,... etc. Madame Piédefer, flattée dans sa fille, se permit aussi
de dire des choses dans ce geuv^i
— Ma fille, qui est une femme très-supérieure, écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses.
Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que beaucoup de célébrités se sont établies ainsi ?
Au bout de deux ans, vers la fin de Tannée 1825, Dinah de la Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes; puis on lui fit un crime de sou éloignement pour les femmes. Pas une de ses démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée, ou dénaturée. Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de la Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer son isolement :
— J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans 1 Cette phrase produisit des effets terribles dans San-
ccrre, et fut, plus tard, cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en la voyant sans enfants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit la Baudraye. Pour faire comprendre cette plaisanterie de province, il est nécessaire de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu le duc d'Hérouville, de qui l'on disait qu'il était l'homme le plus courageux de l'Europe parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi de mettre du plomb dans ses souliers pour ne pas être emporté par le vent. M. de la Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane, eût été pris par le duc d'Hérouville pour premier gentilhomme de sa chambre, si le grand écuyer de France eût été quelque peu grand-duc de Bade. M. de la Baudraye, dont les jambes étaient si grêles, qu'il mettait par décence de faux mollets , dont les cuisses res-
semblaient au bras d'un homme bien constitué, dont le torse figurait assez bien le corps d'un hanneton, eût été pour le duc d'Hérouville une flatterie perpétuelle. En marchant, le petit vigneron retournait souvent ses mollets sur le tibia, tant il en faisait peu mystère, et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger contre-sens. 11 conserva les culottes courtes, les bas de soie noirs et le gilet blanc jusqu'en 182/i. Après son mariage, il porta des pantalons bleus et des bottes à talons, ce qui fit dire à tout Sancerre qu'il s'était donné deux pouces pour atteindre au menton de sa femme. On lui vit pendant dix ans la même petite redingote vert-bouteille à grands boutons de métal blanc, et une cravate noire qui faisait ressortir sa figure froide et chafouine, éclairée par des yeux d'un gris bleu, fins et calmes comme des yeux de chat. Doux comme tous les gens qui suivent un plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très-heureuse en ayant l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se contentait d'agir avec la lenteur, mais avec la ténacité d'un insecte. Adorée pour sa be?Mté sans rivale, admirée pour son esprit par les hommes les plus comme il faut de Sancerre, Dinah entretint cette admiration par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle se préparait. En se voyant écoutée avec extase, elle s'habitua par degrés à s'écouter aussi, prit plaisir à pérorer, et finit par regarder ses amis comme autant de confidents de tragédie destinés à lui donner la réplique. Elle se procura, d'ailleurs, une fort belle collection de phrases et d'idées, soit par ses lectures, soit en s'assimilant les pensées de ses habitués, et devint ainsi une espèce de serinette dont les airs partaient dès qu'un
LA MUt3E DU DÉPARTEMENT 7'.
accident de la conversation en accrochait la détente. Altérée de savoir, rendons-lui cette justice, Dinah lut tout, jusqu'à des livres de médecine, de statistique, de science, de jurisprudence; car elle ne savait à quoi employer ses matinées, après avoir passé ses fleurs en revue et donné ses ordres au jardinier. Douée d'une belle mémoire et de ce talent avec lequel certaines femmes se servent du mot propre, elle pouvait parler sur toute chose avec la lucidité d'un style étudié. Aussi, de Cosne, de la Charité, de Nevers sur la rive droite, et de Léré, de Vailly, d'Argent, de Blancafort, d'Aubigny sur la rive gauche, venait-on se faire présenter à madame de la Baudraye, comme en Suisse on se faisait présenter à madame de Staël. Ceux qui n'entendaient qu'une seule fois les airs de cette tabatière suisse s'en allaient étourdis, et disaient de Dinah des choses merveilleuses qui rendirent les femmes jalouses à dix lieues à la ronde. Il existe dans l'admiration qu'on inspire, ou dans l'action d'un rôle joué, je ne sais quelle griserie morale qui ne permet pas à la critique d'arriver à l'idole. Une atmosphère produite peut-être par une constante dilatation nerveuse fait comme un nimbe à travers lequel on voit le monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la perpétuelle bonne foi qui préside à tant de nouvelles représentations des mêmes effets, et la continuelle méconnaissance du conseil que donnent ou les enfants, si terribles pour leurs parents, ou les maris, si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes? M. de la Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux premières gouttes tombées. Quand sa femme entamait la question de la traite des
nègres, ou ramélioration du sort des forçats, il prenait sa petite casquette bleue et s'évadait sans bruit, avec la certitude de pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller une livraison de poinçons, et revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu près mûrie. S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail, d'où se découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, et prenait un bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonate de paroles et des duos de dialectique. Une fois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de l'art, elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique, en comprenant dans l'art la poésie et la peinture, la page et la statue, le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyenâgiste. Elle s'enquit aussi des curiosités qui pouvaient dater de la renaissance, et fit de ses fidèles autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les premiers jours de son mariage, le mobilier des Rouget, à Issoudun, lors de la vente qui eut lieu vers le commencement de 182/». Elle acheta de fort belles choses en Nivernais et dans la Haute-Loire. Aux étrennes, ou le jour de sa fête, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir quelques raretés. Ces fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de M. de la Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au goût de sa femme, mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château d'Anzy. Ces antiquités coûtaient alors beaucoup moins que des meubles modernes. Au bout de cinq ou six ans, l'antichambre, la salle à manger, les deux salons et le boudoir que Dinah s'était arrangés au rez-de-chaussée de la Baudraye, tout.
jusqu'à la cage de l'escalier, regorgea de chefs-d'œuvre triés dans les quatre départements environnants. Cet entourage, qualifié d'étrange dans le pays, fut en harmonie avec Dinah. Ces merveilles, sur le point de revenir à la mode, frappaient l'imagination des gens présentés, ils s'attendaient à des conceptions bizarres et ils trouvaient leur attente surpassée en voyant à travers un monde de fleurs ces catacombes de vieilleries disposées comme chez feu du Sommerard, cet Old Mortalily des meubles! Ces trouvailles étaient, d'ailleurs, autant de ressorts qui, sur une question, faisaient jaillir des tirades sur Jean Goujon, sur Michel Columb, sur Germain Pilon, sur BouUe, sur Van Huysium, sur Boucher, ce grand peintre berrichon'; sur Clodion le sculpteur en bois, sur les placages vénitiens, sur Brustolone, ténor italien, le Michel-Ange du chêne vert; sur les xin«, xiv*, xv*, xvi* et xvn" siècles, sur les émaux de Bernard Palissy, sur ceux de Pelitot, sur les gravures d'Albrecht Durer (elle prononçait Dur), sur les vélins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur, à renverser les vieillards et à enthousiasmer les jeunes gens.
Animée du désir de vivifier Sancerre, madame de la Baudraye tenta d'y former une société dite littéraire. Le président du tribunal, M. Boirouge, qui se trouvait alors sur les bras une maison à jardin provenant de la succession Popinot-Chandier, favorisa la création de cette société. Ce rusé magistrat vint s'entendre sur les statuts avec madame de la Baudraye, il voulut être un des fondateurs, et loua sa maison pour quinze ans à la société littéraire. Dès la seconde année, on y jouait au domino, au billard,
à la bouillotte, en buvant du vin chaud sucré, du punch et des liqueurs. On y fit quelques petits soupers fins, et Ton y donna des bals masqués au carnaval. En fait de littérature, on y lut les journaux, on y parla politique, et Ton y causa d'affaires. M. de la Baudraye y allait assidûment, à cause de sa femme, disait-il plaisamment.
Ces résultats navrèrent cette femme supérieure, qui désespéra de Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays. Néanmoins, malgré la bonne volonté de MM. de Chargebœuf, Gravier, de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un jeune médecin, d'un jeune juge suppléant, aveugles admirateurs de Dinah, il y eut des moments, où, de guerre lasse, on se permit des excursions dans le domaine des agréables futilités qui composent le fonds commun des conversations du monde. M. Gravier appelait cela passer du grave au doux. Le whist de l'abbé Duret faisait une utile diversion aux quasi-monologues de la divinité. Les trois rivaux, fatigués de tenir leur esprit tendu sur des discussions de l'ordre le plus élevé, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air câlin vers le vieux prêtre.
— M. le curé meurt d'envie de faire sa petite partie, disaient-ils.
Le spirituel curé se prétait assez bien à l'hypocrisie de ses complices, il résistait, il s'écriait :
— Nous perdrions trop à ne pas écouter notre belle inspirée !
Et il stimulait la générosité de Dinah, qui finissait par
avoir pitié de son cher curé. Cette manœuvre iiardie, inventée par le sous-préfet, fut pratiquée avec tant d'astuce, que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats dans le préau de la table à jouer : on lui laissait alors le jeune substitut ou le médecin à géhenner. Un jeune propriétaire, le dandy de Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes démonstrations. Après avoir sollicité l'honneur d'être admis dans ce cénacle, en se flattant d'en enlever la fleur aux autorités constituées qui la cultivaient, il eut le malheur de bâiller pendant une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois, il est vrai, de la philosophie de Kant. M. de la Thaumassière, le petit-fils de l'historien du Berri, fut regardé comme un homme complètement dépourvu d'intelligence et d'âme.
Les trois amoureux en titre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses d'esprit et d'attention dans l'espoir du plus doux des triomphes, au moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux n'eut l'audace de penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses illusions. En 1826, époque à laquelle Dinah se vit entourée d'hommages, elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait dans une espèce de ferveur catholique; les adorateurs de Dinah se contentaient donc de l'accabler de petits soins, ils la comblaient de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers d'honneur de cette [reine par les gens présentés qui passaient une ou deux soirées à la Baudraye.
— Madame de la Baudraye est un fruit qu'il faut laissor mûrir, telle était l'opinion de M. Gravier, qui attendait.
Quant au magistrat, il écrivait des lettres de quatre pages auxquelles Dinah répondait par des paroles calmantes en tournant, après le dîner, autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras de son adorateur. Gardée par ces trois passions, madame de la Baudraye, d'ailleurs accompagnée de sa dévote mère, évita tous les malheurs de la médisance. Il fut si patent dans Sancerre qu'aucun de ces trois hommes n'en laissait un seul près de madame de la Baudraye, que leur jalousie y donnait la comédie. Pour aller de la porte César à Saint-Thibault, il existe un chemin beaucoup plus court que celui des Grands-Remparts, et que, dans les pays de montagnes, on appelle une coursière, mais qui se nomme à Sancerre le Casse-cou. Ce nom indique assez un sentier tracé sur la pente la plus raide de la montagne, encombré de pierres et encaissé par les talus des clos de vignes. En prenant le Cassecou, on abrège la route de Sancerre à la Baudraye. Les femmes, jalouses de la Sapho de Saint-Satur, se promenaient sur le Mail pour regarder ce Longchamp des autorités, que souvent elles arrêtaient en engageant dans quelque conversation tantôt le sous-préfet, tantôt le procureur du roi, qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'une impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles de la Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de Dinah en enviant le privilège des dix ou douze habitués qui passaient la soirée auprès de la reine du Sancerrois. M. de la Baudraye eut bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur les galants de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière candeur, il obtint des
dégrèvements de contributions, et gagna deux procillons. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du procureur du roi de manière à ne plus se rien voir contester, et il était difficultueux et processif en affaires comme tous les nains, mais toujours avec douceur.
Néanmoins, plus l'innocence de madame de la Baudraye éclatait, moins sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent, chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient pendant des soirées entières, entre elles, bien entendu, sur le ménage la Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. Il se jouait, en effet, à la Baudraye une de ces longues et monotones tragédies conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide scalpel du xix" siècle n'allait pas, conduit par la nécessité de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur, ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédents avait respectés. Et ce drame domestique explique assez bien la vertu de Dinah pendant les premières années de son maiiage.
Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé par une première victoire, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. Quelque chélif que parût être M. de la Baudraye, il fut, pour mademoiselle Dinah Piédefer, un parti vraiment inespéré. Quelle pouvait être l'arrière-pensée de ce vigneron en se mariant à quarante-quatre ans avec une jeune fille de dix-sept ans, et quel parti sa femme pouvait-elle tirer de lai? Tel fut
le premier texte des méditations de Dinah. Le petit homme trompa perpétuellement l'observation de sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux hectares perdus en agrément autour de la Baudraye, et il donna presque généreusement les sept à huit mille francs nécessaires aux arrangements intérieurs dirigés par Dinah, qui put acheter à Issoudun le mobilier Rouget et entreprendre chez elle le système de ses décorations moyen âge, Louis XIV et Pompadour. La jeune mariée eut alors peine à croire que M. de la Baudraye fût avare, comme on le lui disait, ou elle put penser avoir conquis un peu d'ascendant sur lui. Cette erreur dura dix-huit mois. Après le second voyage de M. de la Baudraye à Paris, Dinah reconnut chez lui la froideur polaire des avares de province en tout ce qui concernait l'argent. A la première demande de capitaux, elle joua la plus gracieuse de ces comédies dont le secret vient d'Eve ; mais le petit homme expliqua nettement à sa femme qu'il lui donnait deux cents francs par mois pour sa dépense personnelle, qu'il servait douze cents francs de rente viagère à madame Piédefer pour le domaine de la Hautoy, qu'ainsi les mille écus de la dot étaient dépassés d'une somme de deux cents francs par an. — Je ne vous parle pas des dépenses de notre maison, dit-il en terminant, je vous laisse offrir des brioches et du thé le soir à vos amis, car il faut que vous vous amusiez; mais, moi qui ne dépensais pas quinze cents francs par an avant mon mariage, je dépense aujourd'hui six mille francs, y compris les impositions, les réparations, et c'est un peu trop, eu égard à la nature de nos biens. Un vigneron n'est jamais sûr que de sa dépense : les
LA INIUSE DU DEl'AUTl'lMKNT if'o
façons, les impôts, les tonneaux; tandis que la recette dépend d'un coup de soleil ou d'une gelée. Les petits propriétaires, comme nous, dont les revenus sont loin d'être lixes, doivent tabler sur leur minimum, car ils n'ont aucun moyen de réparer un excédant de dépense ou une perte. Que deviendrions-nous si un marchand de vin faisait faillite? Aussi, pour moi, des billets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vivre comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes. Il suffit d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la vaincre, et Dinah se heurta contre une à me de bronze cotonnée des manières les plus douces, i'.lle essaya d'inspirer des craintes et de la jalousie à ce [)etit homme, mais çlle le trouva cantonné dans la tranquillité la plus insolente. 11 quittait Dinah pour aller à Paris, avec la certitude qu'aurait eue Médor de la fidélité d'Angélique. Quand elle se fit froide et dédaigneuse pour piquer au vif cet avorton par le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et qui agit sur eux avec la précision d'une vis de pressoir, M. de la Baudraye attacha sur sa femme ses yeux fixes comme ceux d'un chat qui, devant un trouble domestique, attend la menace d'un coup avant de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à travers cette muette indifférence épouvanta presque cette jeune femme de vingt ans ; elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité de cet homme, comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les mouvements de son existence avec la précision fatale que les horlogers donnent à leurs
pendules. Aussi le petit bonhomme échappait-il sans cesse à sa femme; elle le combattait toujours à dix pieds audessus de la tête. Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles se livra Dinah quand elle se vit condamnée à ne pas sortir de la Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement de la fortune et la direction de ce nain à qui, dès l'abord, géante, elle avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le grand théâtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de M. de la Baudraye de l'urne électorale, car elle lui crut de l'ambition en le voyant revenir par trois fois de Paris après avoir gravi chaque fois un nouveau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle interrogea le cœur de cet homme, elle frappa comme sur du marbre!... L' ex-receveur, l'ex-référendaire, le maître des requêtes, l'officier de la Légion d'honneur, le commissaire royal était une taupe occupée à tracer ses souterrains autour d'une pièce de vigne! Quelques élégies furent alors versées dans le cœur du procureur du'ioi, du sous-préfet, et même de M. Gravier, qui, tous, en devinrent plus attachés à cette sublime victime; car elle se garda bien, comme toutes les femmes d'ailleurs, de parler de ses calculs, et, comme toutes les femmes aussi, en se voyant hors d'état de spéculer, elle honnit la spéculation, Dinah, battue par ces tempêtes intérieures, atteignit, indécise, à l'année 1827, où, vers la lin de l'automne, éclata la nouvelle de l'acquisition de la terre d'Anzy par le baron de la Baudraye. Ce petit vieux eut alors un mouvement de joie orgueilleuse qui changea.
pour quelques mois, les idées de sa femme; elle crut à je ne sais quoi de grand chez lui en lui voyant solliciter l'érection d'un majorât. Dans son triomphe, le petit baron s'écria :
— Dinah, vous serez comtesse un jourl
Il se fit alors, entre les deux époux, de ces replâtrages qui ne tiennent pas, et qui devaient fatiguer autant qu'humilier une femme dont les supériorités apparentes étaient fausses et dont les supériorités cachées étaient réelles. Ce contre-sens bizarre est plus fréquent qu'on ne le pense. Dinah, qui se rendait ridicule par les travers de son esprit, était grande par les qualités de son âme; mais les circonstances ne mettaient pas ces forces rares en lumière, tandis -que la vie de province adultérait de jour en jour la petite monnaie de son esprit. Par un phénomène contraire, M. de la Baudraye, sans force, sans âme et sans esprit, devait paraître un jour avoir un grand caractère en suivant tranquillement un plan de conduite d'où sa débilité ne lui permettait pas de sortir.
Ceci fut, dans cette existence, une première phase qui dura six ans, et pendant laquelle Dinah devint, hélas! une femme de province, A Paris, il existe plusieurs espèces de femmes : il y a la duchesse et la femme du linancier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus ; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche de la Seine ; mais, en province, il n'y a qu'une femme, et cette pauvre femme €st la femme de province. Cette observation indique une des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien 1
la France au xix« siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province ; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province que pour lui demander de l'argent. Autrefois, Paris était la première ville de province, la cour primait la ville ; maintenant, Paris est toute la cour, la province est toute la ville. Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soit à son début une jeune Aliénée dans un département quelconque, si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province. Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, l'insouciance delà toilette, l'horticulture des vulgarités, envahissent l'être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit, la belle plante dépérit. Comment en serait-il autrement? Dès leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre des médiocrités; les pères de province ne marient leurs filles qu'à des garçons de province ; personne n'a l'idée de croiser les races, l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes, l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid. L'homme s'y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales. Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à plumes éclatantes s'envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse avec ces deux pensées écrasantes ! Mais l'infériorité conjugale et l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées
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d'une troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement. L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent à elles-mêmes n'est-elle pas la certitude d'être pour quelque chose dans la vie d'un homme supérieur choisi par elles en connaissance de cause, comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont été peu consultés? Or, en province, s'il n'y a point de supériorité chez les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi, quand la femme de province commet sa petite faute, s'est-elle toujours éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon qui porte des gants, qui passe pour savoir monter à cheval ; mais, au fond de son cœur, elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun plus ou moins bien vêtu. Dinah fut préservée de ce danger par l'idée qu'on lui avait donnée de sa supériorité. Elle n'eût pas été pendant les premiers jours de son mariage aussi bien gardée qu'elle le fut par sa mère, dont la présence ne lui fut importune qu'au moment où elle eut intérêt à l'écarter, elle aurait été gardée par son orgueil et par la hauteur à laquelle elle plaçait ses destinées. Assez flattée de se voir entourée d'admirateurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux. Aucun homme ne réalisa le poétique idéal qu'elle avait jadis crayonné de concert avec Anna Grossetête. Quand, vaincue par les tentations involontaires que les hommages éveillaient en elle, elle se dit : « Qui choisirais-je, s'il fallait absolument se donner? » elle se sentit une préférence pour M. de Chargebœuf, gentilhomme de bonne maison dont la personne et les manières lui plaisaient, mais dont
l'esprit froid, dont l'égoïsme, dont l'ambition bornée à une préfecture et à un bon mariage, la révoltaient. Au premier mot de sa famille, qui craignit de lui voir perdre sa vie pour une intrigue, le vicomte avait déjà laissé sans remords dans sa première sous-préfecture une femme adorée. Au contraire, la personne de M. de Clagny, le seul dont Tesprit parlât à celui de Dinah, dont l'ambition avait l'amour pour principe et qui savait aimer, lui déplaisait souverainement. Quand elle fut condamnée à rester en <;orc six ans à la Baudraye, elle allait "accepter les soins de M. le vicomte de Chargebœuf ; mais il fut nommé préfet et quitta le pays. Au grand contentement du procureur du roi, le nouveau sous-préfet fut un homme marié dont la femme devint intime avec Dinah. M. de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité que celle de iM. Gravier. Or, M. Gravier était le type du quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les espérances sont savamment et sans remords entretenues par elles comme on a soin d'une bête de somme. En six ans, parmi tous les gens qui lui furent présentés, de vingt lieues à la ronde, il ne s'en trouva pas^un seul à l'aspect de qui Dinah ressentît cette commotion que causent la beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ou le pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux. Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer, elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé par son mari, qui se promenait si paisiblement et en comparse sur la scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors de son amour, elle ne livra que des dehors à sa société. Par moments, elle se secouait.
elle voulait prendre une résolution virile; mais elle était tenue en lisière par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les protestations ambitieuses, malgré les récriminations élégiaques de son esprit, elle subissait les transformations provinciales qui viennent d'être décrites. Chaque jour emportait un lambeau de ses premières résolutions. Elle s'était écrit un programme de soins de toilette que, par degrés, elle abandonna. Si, d'abord, elle suivit les modes , si elle se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre chapeaux, de six bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe par saison. On trouva Dinah si jolie dans un certain chapeau, qu'elle fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi. Souvent l'artiste immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un meuble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, à trouver commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus habile couturière du pays, et sa mère, son mari, ses amis la trouvèrent charmante dans ces toilettes économiques où, selon ses habitudes, brillaient ses goûts. On copia ses idées!... Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme de comparaison, Dinah tomba dans les pièges tendus aux femmes de province. Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque; si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent; mais la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son embonpoint se place mal, eh bien, elle
en prend son parti, et ses adorateurs, sous peine de no pas l'aimer, doivent l'accepter comme elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs effrontées , ces ampleurs ridicules , ces lignes disgracieuses offertes avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des Parisiens. Dinah, dont la taille était svelte, la fit valoir à outrance et ne s'aperçut point du moment où elle devint ridicule, où, l'ennui l'ayant maigrie, elle parut être un squelette habillé; ses amis, en la voyant tous les jours, ne remarquaient point les changements insensibles de sa personne. Ce phénomène est un des résultats naturels de la vie de province. Malgré le mariage, une jeune fille reste encore pendant quelque temps belle, la ville en est fière; mais chacun la voit tous les jours, et, quand on se voit tous les jours, l'observation se blase. Si, comme madame de la Baudraye, elle perd un peu de son éclat, on s'en aperçoit à peine. 11 y a mieux, une petite rougeur, on la comprend, on s'y intéresse. Une petite négligence est adorée. D'ailleurs, la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-être finit-on par les regarder comme des grains de beauté. Quand Dinah ne renouvela plus sa toilette par saison, elle parut avoir fait une concession à la philosophie du pays. Il en est du parler, des façons du langage et des idées, comme du sentiment : l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de province se signe le plus
est le geste, la démarche, les mouvements, qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère sans accidents, sans transitions ; elle n'a rien à éviter, elle va comme les recrues, dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des obstacles; car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province, où elle est connue, où elle est toujours à sa place et où tout le monde lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu. Enfin, avez-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile de l'imitation siraiesque, à se modeler les uns sur les autres. On prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah se mit au diapason de sa société. En prenant les idées de M. de Clagny, elle en prit le son de voix; elle imita, sans s'en apercevoir, les manières masculines en ne voyant que des hommes : elle crut se garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant; mais, comme il arrive à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madame de la Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de théâtral et de dominateur, un air de prima donna entrant en scène que des sourires moqueurs eussent bientôt réformé à Paris. Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses adorateurs enchantés,
eile crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison. En 1828, après le départ de M. de Ghargebœuf , elle fut agitée par l'attente d'un petit bonheur : elle allait revoir la baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu directeur général au ministère des finances, mit à profit un congé pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter un jour à Sancerre chez son amie d'enfance. Cette entrevue eut je ne sais quoi de funeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat Ghamarolles que Dinah, parut en baronne de Fontaine mille fois plus belle que la baronne de la Baudraye, malgré sa fatigue et son costume de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des cartons de la Parisienne : elle avait avec elle une femme de chambre dont l'élégance effraya Dinah. Toutes les différences qui distinguent la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie, qui la trouva méconnaissable. Anna dépensait six mille francs par an pour elle, le total de ce que coûtait la maison de M. de la Baudraye. En vingt-quatre heures, les deux amies échangèrent bien des confidences ; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du pensionnat Ghamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés, de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent de bien autres blessures à Dinah ; car la provinciale reconnut que les supériorités de la Parisienne étaient tout en surface, tandis aue les siennes étaient à iamais enfouies.
LA iMUSE DU DÉPARTEMENT 96-
Après le départ d'Anna, madame de la Baudraye, alors âgée de vingt-deux ans, tomba dans un désespoir sans bornes.
— Qu'avez-vous? lui dit M. de Clagny en la voyant si abattue.
— Anna, dit-elle, apprenait à vivre pendant que j'apprenais à souffrir...
Il se jouait, en effet, dans le ménage de madame de la Baudraye une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la fortune, avec ses transformations successives, et dont, après l'abbé Duret, M. de Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire anonyme.
Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans ces études, seront commises envers la charte du conte; car, pour faire entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre, il est nécessaire d'analyser un poëme, le fruit de son profond désespoir.
Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du vicomte de Ghargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret, qui lui dit de convertir ses mauvaises [lensées en poésie; ce qui peut-être explique certains poètes.
— Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies sur des êtres qu'ils ont perdus : la douleur se calme au coeur à mesure que les alexandrins bouillonnent dans la tête.
Ce poëme étrange mit en révolution les départements de TÂllier, de la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poëte capable de lutter avec les illustrations parisiennes. Paquita la Sévillane, par Jan Diaz, fut publiée dans VÉcho du Morvan, espèce de revue qui lutta pendant dix-huit mois contre l'indifférence provinciale. Quelques gens d'esprit prétendirent, à Nevers, que Jan Diaz avait voulu se moquer de la jeune école qui produisait alors ses poésies excentriques, pleines de verve et d'images, où l'on obtint de grands effets en violant la muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.
Le poëme commençait par ce chant :
Si vous connaissiez l'Espagne,
Son odorante campagne,
Ses jours chauds aux soirs si frais,
D'amour, de ciel, de patrie,
Tristes filles de Neu strie,
Vous ne parleriez jamais.
C'est que là sont d'autres hommes Qu'au froid pays où nous sommes!
Ah ! là, du soir au matin, On entend sur la pelouse Danser la vive Andalouse En pantoufles de satin.
Vous rougiriez les premières De vos danses si grossières, De votre laid carnaval Dont le froid bleuit les joues, Et qui saute dans les boues.
Chaussé de peau de cheval.
C'est dans un bouge obscur, c'est à de pâles filles Que Paquita redit ces chants;
Dans ce Rouen si noir, dont les frôles aiguilles
Mâciicnt l'orage avec leurs dents; Dans ce Rouen si laiJ, si bruyant, si colore...
Une magnifique description de Rouen, où Dinah n'était jamais allée, faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus tard tant de poésies juvénalesques, opposait la vie des cités industrielles à la vie nonchalante de TEspagne, l'amour du ciel et des beautés humaines au culte des ma- ■chines, enfin la poésie à la spéculation. Et Jan Diaz expliquait l'horreur de Paquila pour la Normandie en disant :
Paquita, voyez-vous, naquit dans la Séville
Au bleu ciel, aux soirs embaumés; Elle était, à treize ans, la reine de sa ville.
Et tous voulaient en être aimés.
Oui, trois toréadors se firent tuer pour elle;
Car le prix du vainqueur était Un seul baiser à prendre aux lèvres de la belle
Que tout Séville convoitait.
Le ponsif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de courtisanes dans tant de prétendus poëines, qu'il serait fastidieux de reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffit d'en donner la conclusion. Selon l'ardente madame de la Baudraye, Paquita fut si bien créée pour l'amour, qu'elle pouvait diflicilement rencontrer des cavaliers dignes d'elle ; car,
dans sa volupté vive,
On les eût vus tous succomber,
Quand au festin d'amour, dans son humeur lascive, Elle n'eût fait que s'attabler.
Elle a pourtant quitté Séville la joyeuse,
Ses bois et ses champs d'orangers,
Pour un soldat normand qui la fit amoureuse Et l'entraîna dans ses foyers.
Elle ne pleurait rien de son Andalousie, Ce soldat était son bonheur!
Mais il fallut un jour partir pour la Russie, Sur les pas du grand empereur.
Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du capitaine d'artillerie normand, qui, dans le délire d'une passion rendue avec un sentiment digne de Byron, exigeait de Paquita une promesse de fidélité absolue, dans la cathédrale de Rouen, à l'autel de la Vierge,
Qui, quoique vierge, est femme, et jamais ne pardonne Aux traîti'es à serments d'amour.
Une grande portion du poëme était consacrée à la peinture des souffrances de Paquita, seule dans Rouen, attendant la fin de la campagne; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer de joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une énergie qui la dévorait , elle vivait de narcotiques , elle se dépensait en rêves !
Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle.
Quand son soldat fut de retour, A la fin de l'année, il retrouva la belle
Digne encor de tout son amour.
Mais lui, pâle et glacé par la fioido Russie
Jusque dans la moelle des os, Accueillit tristement sa languissante amie.
Le poëme avait été conçu pour celte situation exploitée avec une verve , une audace, qui donnaient un peu trop raison à l'abbé Duret. Paquita, en reconnaissant les limites où finissait l'amour, ne se jetait pas, comme Héloïse et Julie, dans l'infini, dans l'idéal ; non, elle allait, ce qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du vice, mais sans aucune grandeur, faute d'éléments, car il est diflicile de trouver à Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dans son milieu de luxe et d'élégance. Cette affreuse réalité, relevée par une sombre poésie, avait dicté quelques-unes de ces pages dont abuse la poésie moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des ècorchès. Par un retour empreint de philosophie, le poëte, après avoir dépeint l'infâme maison où l'Andalouse achevait ses jours, revenait au chant du début :
Paquita maintenant est et vieille et ridée. Et c'était elle qui chantait :
Si vous connaissiez l'Espagne, Son odorante campagne,... etc.
La sombre énergie empreinte en ce poëme d'environ six cents vers, et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui commence et tei'mine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur indicible épou-
vanta la femme que trois départements admiraient sous le frac noir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du succès, Dinah craignit les méchancetés de la province, où plus d'une femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rapports entre l'auteur et Paquita. Puis la réflexion vint. Dinah frémit de honte à l'idée d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs.
— Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une femme, vous seriez un poëte.
On chercha Jan Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poëme en deux chants sur le Chêne de la messe, une tradition du Nivernais que voici. Un jour, les gens de Nevers et ceux de Saint- Saulge, en guerre les uns contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre, dont l'attitude au soleil levant eut quelque chose de si frappant, que les deux partis , écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut dite sous le chêne; et, à la voix de l'Évangile , ils se réconcilièrent. On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Faye. Ce poëme, infiniment supérieur à Paquita la Sévillane, eut beaucoup moins de succès. Depuis ce double essai, madame de la Baudraye, en se sachant poëte, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux, qui la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris, elle aspirait à la fjloire et retombait dans son trou de la Baudraye, dans ses chi-
canes journalières avec son mari , dans son cercle, où les caractères, les intentions, les discours étaient trop connus pour ne pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie, la poésie eut do grands retentissements, si elle occupa ses forces, la littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmosphère de province.
Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna sur le Berri, beaucoup de villes envièrent à la Châtre le privilège d'avoir vu naître une rivale à madame de Staël, à Camille Maupin, et furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi vit-on alors beaucoup de dixièmes muses en France, jeunes filles ou jeunes femmes détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire 1 D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes devaient jouer dans la société. Sans que le bon sens qui fait le fond de l'esprit en France en fût perverti , l'on passait aux femmes d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent pas avoués quelques années auparavant. M. de Clagny profita de cet instant de licence pour réunir en un petit volume in-18, qui fut imprimé pa; Desrosiers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux lettres, une notice spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme, mai? qui n'avait pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries, excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides quand, plus tard, l'auteur se
montre. Mais, sous ce rapport, la notice sur Jan Diaz, fils
d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges, a des chances pour tromper un jour les faiseurs de Biographies universelles. Rien n'y manque : ni les noms des professeurs du collège de Bourges, ni ceux des condisciples du poëte mort, tels que Lousteau, Bianchon et autres célèbres Berruyers qui sont censés l'avoir connu rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la poésie. Une élégie intitulée Tristesse, faite au collège, les deux poëmes de Paquita la Sévillane et du Chêne de la messe, trois sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de Jacques Cœur, enfin une nouvelle intitulée Carola, donnée comme l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient le bagage littéraire du défunt, dont les derniers instants, pleins de misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan, où il avait expiré, près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!... Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de la France est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs sur la furia francese, qui, de nos jours, se porte beaucoup plus sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de M. de Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris pour dupe, ainsi que plusieurs
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Berrichons, fit sur le grand homme un article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collège qui ne se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre, et apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna, dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de la Baudraye, en qui l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poëme qui, dans un autre temps, eût été bien certainement honni. Le public de province , comme tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des Français, le juste milieu : il vous met aux nues ou vous plonge dans la fange.
A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de la Baudraye, était mort ; autrement, il l'eût empêchée de se livrer à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient au cœur de Dinah, qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis son entrevue avec Anna Grossetête avaient endormi ses douleurs, ne suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était impuissante, l'abbé Duret, qui comprenait Dinah. qui lui peignait un bel avenir en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté d'éclairer Dinah sur le caractère
de M. de la Baudraye, en lui disant que cet homme savait haïr ; mais les femmes ne sont pas disposées à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de haïr.
— Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est deux sentiments bien différents: l'un est celui des petits esprits, l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites, elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser M. de la Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint M. Milaud de Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.
Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berri, s'enorgueillissaient de madame de la Baudraye et la célébraient sous le nom de Jan Diaz, le petit la Baudraye recevait un coup mortel de cette gloire. Lui seul savait les secrets du poëme de Paquita la Sévillane. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde disait de Dinah : « Pauvre femme ! pauvre femme ! )> Les femmes étaient heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit vieillard , devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne témoigna rien ; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle,
LA MUSE DU DÉPARTEMENT KCl
des regards d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être une simple brouille de ménage; mais, en s'expliquantavec son insecte, comme le nommait M. Gravier, elle sentit le froid, la dureté, l'impassibilité de l'acier : elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les femmes appellent une scène; mais le petit la Baudraye se tint sur un fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu tort d'écrire : elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint parole. Aussi fut-ce une désolation dans tout le Sancerrois.
— Pourquoi madame de la Baudraye ne compose-t-elle plus de vers {verse)l fut le mot de tout le monde.
\. celte époque, madame de la Baudraye n'avait plus d'ennemies, on atïluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de nouvelles présentations. La femrne du président du tribunal, une auguste bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de vingtdeux ans, d'aller à la Baudraye y faire sa cour, et se flattait de voir son Gatien dans les bonnes grâces de cette femme supérieure. Le mot femme supérieure avait remplacé le grotesque surnom de Sapho de Saint-Satur. La présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé l'opposition contre Dinah , fut si heureuse d'avoir vu son fils agréé, qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre.
— Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de madame de Clagny, qui haïssait à la mort la préten-
due maîtresse de son mari, c'est la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berri !
Après avoir roulé dans tant de halliers, s'être élancée en mille voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré les souffrances des drames les plus noirs en en trouvant les sombres plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré d'éviter. En voyant M. de Clagny se sacrifiant toujours et qui refusa d'être avocat général à Paris, où l'appelait sa famille, elle se dit : « 11 m'aime ! » Elle vainquit sa répugnance et parut vouloir couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur de M. de Clagny. Madame de la Baudraye avait rêvé de suivre à Paris le député de Sancerre. Mais , malgré de solennelles promesses , les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui voulait faire revêtir la simarre du garde des sceaux à ce défenseur de la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une imposante minorité de cinquante voix. La jalousie du président Boirouge, la haine de M. Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah, furent exploitées par un jeune sous-préfet que, pour ce fait, les doctrinaires firent nommer préfet.
— Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant Sancerre, de ne pas avoir su plaire à madame de la Baudraye, mon triomphe eût été complet...
Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux êtres mal assortis, mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent, ce mensonge que veut la
société, mais qui faisait à Dinah comme un harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après l'avoir porté pendant douze ans ? D'où venait cette lassitude quand chaque jour augmentait son espoir d'être veuve ? Si l'on a suivi toutes les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs, s'était laissé prendre. Du désir de dominer M. de la Baudraye, elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le consolateur, M. de Ghargebœuf, était parti. L'entraînement qui cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors manqué. S'il est, enfin, des femmes qui vont droit à une faute, n'en estil pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets? Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs, qu'elle n'aima pas assez M. de Clagny pour lui pardonner son insuccès. Son installation dans le château d'Anz^', l'arrangement de ses collections, de ses curiosités, qui reçurent une valeur nouvelle du cadre magnifique et grandiose que PhiHbert Delorrae semblait avoir bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public, à qui les motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et de suppositions.
La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices,
frappa madame de la Baudraye : elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se passionna pour lui, moins peutêtre à cause de son talent qu'à cause de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le pays, l'obligation pour Sancerre d'élire aux prochaines élections une des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par Catien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot ; puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage, madame de la Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs, elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement.
Au mois de septembre, eu pleines vendanges, les deux Parisiens arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les lyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune manifestation de l'opinion publique en leur faveur.
— Nous faisons four, dit Lousteau en parlant à son compatriote la langue des coulisses.
En 1836, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les mécomptes , paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que trente-sept. Déjà
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chauve , il avait pris un air byronien en harmonie avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur le compte de la vie littéraire en accusant la presse d'être meurtrière, il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins, parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on croit éteints ; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.
Horace Bianchon, décoré de la Légion d'honneur, gros et gras comme un médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux blonds, un front bombé, la carrure du travailleur et le calme du penseur. Cette physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son léger compatriote.
Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à l'auberge où elles étaient descendues, et M. de Clagny n'apprit leur arrivée que par hasard. Madame de la Baudraye, au désespoir, envoya Catien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers à la Baudraye. M. Gravier, le procureur du roi, le président et Catien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville. En apprenant que la belle madame de la Baudraye était Jan Diaz, les deux
Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château d'Anzy dans un char à bancs que Catien mena lui-même. Ce jeune homme, plein d'illusions, donna madame de la Baudraye aux deux Parisiens non-seulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand, mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir, à guimpe, semblable à une amazone sans queue; car ils reconnurent des prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille, de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berri, l'étrangeté de cette mise artiste déguisait les romanesques affectations delà femme supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse, qui étaiont en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les deux amis échangèrent un regard et prirent une attitude profondément sérieuse pour écouter madame de la Baudraye, qui leur fit une allocution étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie. Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.
— Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle que vous l'êtes et qui paraît si supé-
rieure a-t-elle pu rester en province? Comment faitesvous pour résister à cette vie ?
— Ah ! voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à l'insouciance ! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation. Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui paraît un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les lessives, dans l'économie domestique , dans les plaisirs ruraux de la vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues de petite ville. D'autres tracassent un piano inamovible qui sonne comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours, asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévotes s'entretiennent des différents crus de la parole de Dieu : l'on compare l'abbé Fritaud à l'abbé Guinard. On joue aux cartes le soir, on danse pendant douze années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salons, aux mêmes époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond de l'eau dor-
lante de la vie de province, au nord parles mariages sur tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits
ïots piquants. Aussi, le voyez-vous, dit-elle en se posant,
une femme a des rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances du docteur Bianchon; elle se couperose aussi très-promptement, et jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous en connaissons qui verdissent. Quand nous en arrivons là, nous voulons justifier notre état normal. Nous attaquons alors de nos dents acérées comme des dents de mulot les terribles passions de Paris. Nous avons ici des puritaines à contrecœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le bonheur d'aulrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant leur trou de souris économe, les couleurs grises et les parfums monastiques de notre belle vie sancerroise.
— J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.
Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la province à ses hôtes, dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien Boirouge poussa le coude à Lousteau en lui lançant un regard et un sourire qui disaient : « Hein I vous ai- je trompés? »
— Mais, madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que nous sommes encore à Paris, je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans mon feuilleton...
— Oh ! monsieur, répliqua-t-elle, défiez-vous des femmes de province.
— Et pourquoi? dit Lousteau.
Madame de la Baudraye eut la rouerie , assez innocente d'ailleurs, de signaler à ces deux Parisiens, entre
lesquels elle voulait choisir un vainqueur, le piège où il se prendrait, en pensant qu'au moment où il ne le verrait plus, elle serait la plus forte.
— On se moque d'elles en arrivant; puis, quand on a perdu le souvenir de l'éclat parisien, en voyant la feuime de province dans sa sphère, on lui fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera... Prenez garde! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province, elle en fait quelque chose déplus qu'un sentiment, elle y trouve une occupation et l'étend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux que l'attachement d'une femme de province : elle compare, elle étudie, elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de tout cela n'existe ici.
— C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province des surprises comme dans certains joujoux.
— Ohl mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu; vient une partie de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province en la croyant dépravée, un poëte comme vous, ou un philosophe, un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman dont le dénoûment profite à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque grand homme de province.
— Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient, en effet, assez enleveuses...
— Damt ! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot par un petit geste d'épaules.
— Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le journaliste.
— Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon.
— Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie, en Suisse et en Allemagne; mais, en France, comme dans tous les pays à capitale unique , l'aplatissement des
mœurs sera la conséquence forcée de la centralisation.
— Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de roriginalité que par une fédération d'États français formant un même empire? dit Lousteau.
— Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à conquérir trop de pays, dit Bianchon.
— L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque chose déplus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien autre mal!
— L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste, qui prévit une tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses magnifiques parcs, elle ne vient à Londres que pendant deux mois, ni plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.
— Oui, dit madame de la Baudraye, Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale , elle passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour, et s'en va promptement : elle est si peu amusante, qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés la saison.
— Aussi, dans la perfide Albion du Constitutionnel, s'écria Lousteau pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume.
— Mais de charmantes femmes anglaises ! répliqua madame de la Baudraye en souriant. Voici ma mère, à laquelle je vais vous présenter, dit-elle en voyant venir madame Piédefer.
Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa les Parisiens libres pendant quelques instants.
— Eh bien, dit Catien à Lousteau, qu'en pensez-vous?
— Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.
— Une femme qui veut vous faire nommer député !... s'écria Gatien, un ange !
— Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femmea bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un trop grand feu...
Catien Boirouge trouva moyen de dire à madame de la Baudraye le mot du feuilletoniste pendant le dîner, qui fut plantureux, sinon splendide, et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur dans la conversation révéla l'indiscrétion de Catien. Etienne essaya de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour Bianchon. Néanmoins, au milieu delà soirée, la baronne redevint gracieuse pour Lousteau. N'avezvous pas remarqué combien de grandes lâchetés sont
commises pour i\e petites choses ? Ainsi cette noble Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau, la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album. Madame de la Baudraye avait donné dans la manie des autographes ; elle possédait un volume oblongqui méritait d'autant mieux son nom, que les deux tiers des feuillets étaient biancs. La baronne de Fontaine, à qui. elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un mot de Déranger, Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe, une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la signature de David (d'Angers), trois notes d'Hector Berlioz. M. de Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire, autographe trèsrecherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur le vélin de l'album. M. Gravier, pendant un voyage, avait fait écrire sur cei album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi, les premiers artistes, comme Frederick Lemaîire, Monrose , Bouffé, Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal ; car il connaissait une société de vieux garçons nourris, selon leur expression, dans le sérail, qui
lui" procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant plus précieux à Dinah, qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à posséder un album. Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques par leurs amis et connaissances. 0 vous qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux et primitifs. Hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand, craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.
Le médecin lit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la première page :
Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour ses crimes une absolution dans ses poches.