‹ L'ilote; comédie en un acte, en versChapitre 13 sur 14 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

LES MÊMES, CHRÊMES.

Chrêmes, apportant une nouvelle amphore.

Eh bien! ça marche-t-il?

LÉANDRE, un peu exalté.

Oui, certe !

Grâce à ces pots scellés de poix antique et verte. Grâce à Lycurgue...

{Montrant l'ilote, qui salue modestement.)

Et grâce à cet homme divin, Je hais déjà la joie et l'amour, fils du vin!

Chrêmes, inquiet.

Bah!

Ce n'est pas assez ! II faut haïr encore Tout ce qui charme Athène et ce que Sparte ignore. Tout ce qu'un peuple ardent, né sous les oliviers, Voit naître et glorifie, et, partout enviés. Les arts triomphateurs, les beaux vers, les statues.

L'immortelle Vénus, les Grâces peu vêtues, La danse ionienne et les douces chansons!

Chrêmes, à part.

Ouais! l'étrange discours! Il me vient des soupçons; Cachons-nous !

(7/ se cache derrière le piédestal de Lycurgue.)

LÉAXDRE.

Les chansons?

Fleur-de-Sauge.

Et la danse, Léandre!

Haïssez-les !

Fleur-de-Sauge.

Haïr... sans savoir, sans comprendre?

Dansons d'abord.

LÉANDRE

Dansons !

l'Ilote, à part.

Bah ! Chrêmes n'est plus là. .

Vous le voulez?

tous deux.

Oh! oui!

Soit, j'aime mieux cela!

Chrêmes, à part.

Hein?

LÉANDRE

Dût ce vieux Lycurgue en faire la culbute, Dansons !

Fleur-de-Sauge.

Dansons !

Enfants, décrochez-moi ma flûte.

{Fleiir-de-Sduge et Léandre apportent une flûte à l'ilote, qui s'assied sur le bord de la terrasse.

Chrêmes, caché.

Qu'est-ce que tout ceci? Je crois, en vérité, Que tes édits, Lycurgue, ont leur mauvais côté !

l'Jlote, après un prélude.

En avant, et partez ensemble !

Chrêmes, à part.

Quelle audace!

Fleur-de-Sauge.

En avant!

LÉAXDRE.

En avant!

{L'ilote joue sur la flûte. Léandre et Fleur-de- Sauge s'apprêtent à danser.)

Chrêmes, les bras au ciel, à part.

Quoi ! danser la cordace 1

Fleur-de-Sauge.

Allons, Léandre!

LÉAXDRE.

Soit ! Car, je ne sais comment, C'est ce qu'on m'interdit qui me paraît charmant.

{Danse. Sur la dernière mesure, Chrêmes se précipite, un bâton à la main.)

Chrêmes.

Gueux! brigand! assassin!

Eh! dieux! est-ce ma faute?

Quelqu'un fut plus puissant que nous deux, mon cher hôte !

Chrêmes.

Je te ferai périr, bavard^ sous le bâton !

Je crois qu'on a manqué de respect à GnathonI

Chrêmes.

Tu mourras!

Si jamais le sort veut que je meure, Que ce soit en avril, lorsque la vigne pleure, Pour que j'aie un bonheur du moins: être pleuré Par qui j'aime !

Chrêmes.

Ah ! l'infâme ! ah ! l'ilote exécré 1 Accourez, les amis, je veux faire un exemple ! Il faut un châtiment, mais quelque chose d'ample... Emparez-vous de lui !

Gardez de faire un pas !

Je ne suis point qui vous croyez...

Quoi ! tu n'es pas...

l'Ilote, d'un air inspiré.

Je suis... un dieu peut-être... ou Bacchus ou Silène, Car l'Olympe parfois émigré vers la plaine... Et l'on a vu ces dieux, de vos plaisirs jaloux, S'aventurer sur terre...

{Terreur religieuse de la foule.)

Eh bien! non... Entre nous, Je ne suis qu'un héros... de l'ordre domestique.

Chrêmes, indigné.

Domestique !

Je suis un homme politique !

Valet d'Alcibiade autrefois... aujourd'hui Son compagnon d'exil, et sacré comme lui.

Chrêmes.

Viens, Léandre, viens-t'en !

LÉANDRE

O mon oncle, de grâce, Puisqu'il nous quitte, par vos genoux que j'embrasse. Par Bacchus, par Vénus, par Fleur-de-Sauge...

Chrêmes.

Quoi?

LÉANDRE

Laissez-moi, mon cher oncle, être ilote...

Qui ? toi !

Un Spartiate ! ! !

Léandre.

Oui-da ! ma mère était d'Athènes !

l'Ilote, à Chrêmes.

En ce cas-là, brave homme, et puisque dans ses veines Coule l'amour des arts ingénieux et fins.

De la charmante Fleur-de-Sauge et des bons vins, Je lui lègue ma robe...

Chrêmes.

A Léandre !

l'Ilote, à Léandre.

Avec elle, Malgré les magistrats et leur noire séquelle. Tu pourras, au milieu de la triste cité. Aimer, chanter et rire en toute liberté !

Chrêmes , se laissant tomber sur un siège, la tête dans les mains.

Lycurgue ! qu'en dis-tu? Quelle erreur fut la mienne! O l'éducation lacédémonienne !

l'Ilote, lui frappant sur l'épaule.

Proscrire le bon vin ! Mais si vous le vouliez,

Il fallait démolir et cuves et celliers ;

II fallait, brandissant la hache des batailles,

Pratiquer aux flancs noirs des outres mille entailles;

Il fallait, sans pitié, sur les coteaux sacrés,

Faire couler le sang des grands crus massacrés;

II fallait en tous lieux, rugissants et farouches.

Disperser les raisins, déraciner les souches.

Et rayer Bacchus du nombre des dieux vivants !

Puis interdire à l'air, puis interdire aux vents,

D'apporter par-dessus les grandes mers lointaines

Le bruit que font là-bas les cabarets d'Athènes ! Car, ô grand Lycurgue, ô législateur têtu ! Dussent tes cheveux courts sur ton crâne pointu S'en hérisser d'horreur, il faut que tu le saches : Malgré tes durs soldats et leurs fortes moustaches, Et leur front bas et lourd, où notre vert laurier, Quoique volé d'hier, a l'air de s'ennuyer; Malgré tes chefs, malgré leur facile victoire. Tu n'empêcheras pas les braves gens de boire; Et tant que le raisin quelque part mûrira, Que luira le soleil et que Gnathon boira, La Grèce qui nous voit, la Grèce pourra dire : Non, Sparte n'a su vaincre Athènes, ni le rire !

Bonsoir !

{Fausse sortie.)

LéANDRE, courant après lui.

Reste, demain on te pardonnera.

Fleur-de-Sauge.

Vous serez du festin lorsqu'on nous mariera...

LÉANDRE

Et tu te marieras à ton tour.

Pas si bête !

Merci, Léandre ! Et toi, blonde et mutine tête. Merci. Le jour décroît. Déjà, le ciel plus noir

M'avertit de rentrer dans la ville. A revoir! J'ai satisfait un jour mon humeur vagabonde; Pourtant ce serait doux : borner ici le monde, Dans cette ferme blanche, à l'abri des hivers Incléments, près de vous qui m'êtes déjà chers, Mes élèves!... et même auprès de ce bonhomme, Plus bête que méchant, et cœur honnête en somme. A quoi bon y penser?... Et puis je ne suis pas Aussi gai que cela tous les jours. Souvent las Et bourru, s'attardant en de songeuses poses, L'ilote d'aujourd'hui, découronné de roses, Laisse voir un mortel fort triste, tout pareil Aux autres, et comme eux amer à son réveil. Adieu donc !

(// serre la main à Léandre et à Fleur-de-Sauge et, moitié attendri, moitié souriant, enjambe la terrasse.)

Chrêmes, relevant la tête.

Tu t'en vas?

LÉANDRE

Tout de bon !

Chrêmes.

Pas encore...

{Un moment de silence. Puis Chrêmes se lève lentement et, comme par un mouvement machinal, va prendre une coupe sur la table.)

Viens... il reste du vin au fond de cette amphore!

Allons donc !

{Ramenant Chrêmes sur le devant de la scène.)

Entre nous, vous êtes bien longtemps Demeuré dans la cave...

Chrêmes.

Eh ! Gnathon, je t'entends.

Je choisissais parmi les meilleures années.

En goûtant?

Chrêmes.

En goûtant.

Minutes fortunées !

Alors, convenez donc que vous aimez...

Chrêmes.

Si peu...

Ce que vous prétendez interdire au neveu; Et que si l'on grattait en vous le Spartiate...

Chrêmes.

Ne gratte pas trop fort...

Cet œil qui se dilate, Cette bouche, qui s'ouvre à l'odeur des pressoirs.

Tais-toi; j'irai te voir là-bas, un de ces soirs ! {Musique.)

l'Ilote, porté en triomphe.

Lycurgue, es-tu content ?

Chré.mès.

A vrai dire, j'en doute.

Allons ! que les flambeaux éclairent notre route.

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