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INTRODUCTION
L’image proprement dite est peut-être le plus mal connu de nos phénomènes intellectuels, parce qu’on ne l’étudie guère que sous forme de souvenir : ce qui la restreint singulièrement.
En réalité, l’imagination exerce dans l’organisme mental trois fonctions bien différentes : reproductrice, créatrice, représentative. Ce dernier acte est d’ailleurs le seul qui lui soit autonome : il constitue le fond même de son activité.
En effet, l’imagination reproductrice n’est que servante de la mémoire, tout son rôle se bornant à lui fournir la matière du souvenir, la représentation mentale que nous avions autrefois marquée d un signe pour la reconnaître au retour. En cela, rien d’autonome ni de primordial ; au contraire, tout est secondaire et subordonné. — S il n’y avait rien de plus, l’imagination n’aurait donc aucune activité propre et nos images ne seraient qu’un
Philippe. ~ i
produit secondaire. Quel est, en effet, leur véritable rôle dans nos souvenirs? Celui d’un simple substrat ; et si l'on doit écrire (étant données nos conditions mentales) qu’il n’y a jamais de souvenirs sans images, ajoutons bien qu’il ne suffit pas d’évoquer une image pour obtenir un souvenir.
Cette activité reproductrice n'est donc qu'une partie inférieure de l’imagination, dont il faut chercher ailleurs la fonction propre.
Est-elle dans l’activité créatrice, fort mal explorée jusqu’à ces dernières années ? Sans doute il n’est pas un traité de psychologie qui n’en ait fait mention : volontiers même quelques-uns auraient déclaré (après avoir confondu l’imagination reproductrice avec la mémoire) que cette force créatrice est la seule qui exprime vraiment notre activité imaginative.
Cependant, malgré quelques intéressantes monographies, sur ce point tout était si bref et si vague que l’on eût été fort embarrassé de vérifier si les véritables images sont celles que nous fabriquons de toutes pièces. L’Essai sur l'Imagination créatrice est venu dégager la question et montrer comment peuvent se former en nous des images nouvelles qui ne soient ni marquées pour la mémoire ni simplement représentatives ; mais des produits du désir, du sentiment, de l instinct, etc. secondés par une imagination qui n'est alors ni reproductrice ni représentative. De quoi résulte un
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fait sur lequel M. Ribot n 'insiste pas : c’est que cette imagination créatrice exerce encore ici un rôle secondaire, puisqu’elle fournit la matière aux œuvres d’une autre faculté.
Dès lors, il faut chercher ailleurs qu’en ces deux fonctions secondaires, l’acte propre de l’imagination.
Nous le trouverons enfin dans ses fonctions représentatives, dont le souvenir et l’invention 11e sont que les dérivations complexes, nées de la coopération de plusieurs activités. Etudions donc l'imagination représentative directement, si nous voulons la voir elle-même et vivante, au lieu de ne l’apercevoir qu’en reflets. Toute autre forme d’activité lui est secondaire, parce qu’aucune image ne peut réapparaître en souvenirs ou se dissocier et s’associer en créations nouvelles, avant le jour où l’organisme mental fut assez fort pour former des représentations.
Au vrai sens du mot, l'imagination est l’activité qui réalise sous des formes mentalement perceptibles, les résultats de nos impressions sensorielles, actuelles ou anciennes. Façonnée par cette activité, hors de toute ingérence étrangère, l’image n’est ni un souvenir ni une invention : c’est une simple représentation, une image au sens élémentaire et primitif du mot.
Ainsi envisagée, l'image nous apparaît toute
différente de ce que l’on a coutume de décrire sous son nom : elle est, dans la complexité de notre organisme mental, une sorte de cellule vive qui conserve sa vie à travers des transformations multiples et diverses. Loin de la figurer comme aussi immuable que le souvenir, lequel ne dure qu’à condition de rester toujours le même ; loin de lavoir aussi mobile et instable que l’invention, toujours en mouvement jusqu à ce qu elle se fixe en une représentation précise, il faut voir en elle l’élément le plus actif de notre mentalité, mais toujours maintenu parce qui l’encadre. — Et précisément parce qu’il est à la fois le plus actif et le moins logique de nos états, c’est peut-être celui dont la variabilité relative réalise le mieux cette comparaison au vivant, et dont la pleine connaissance importe plus qu’une autre pour pénétrer le mécanisme de la pensée.
C’est l’idée que l’on retrouvera constamment dans ces brèves études : nous avons essayé d'y prendre sur le fait un acte propre, une manifestation vivante de la vie de l’esprit, et de l’exprimer en termes assez précis pour être vrais, assez clairs pour se suivre aisément. Si nous n’y avons pas toujours réussi, s’il y a parfois des redites et des retours, des points vagues, des questions encore indécises, que le lecteur se rappelle combien toute forme vivante est mobile et protéique, échappant à ceux qui la veulent enserrer, lors même qu’ils avaient cru mieux la tenir. Dumoinsnous sommes-
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nous efforcé, ne pouvant viser a être complet, d’être toujours exact.
Le premier chapitre est consacré à l’analyse de la simple image représentative. Sous sa forme élémentaire, cette cellule psychique est en réalité aussi complexe que la cellule physiologique.
Quoiqu’elle offre toujours les caractères atténués d’une représentation objective, aucune image n’a été façonnée de toutes pièces au moment où naquirent en nous les contours de son objet. Loin de là, c’est au contraire le résultat d’une double mise en oeuvre : d’un cédé les éléments qui préexistaient en nous et pouvaient servir (ayant déjà servi) à nous présenter l’objet actuel ; de l’autre, quelques éléments tout à fait neufs, produits immédiats des impressions ou des sensations présentes, et qui donnent à la représentation son caractère de vie extérieure, et à la perception son objectivité. De ces deux, ce sont certainement les premiers qui l’emportent en nombre. L’apport sensoriel est ordinairement d’autant plus réduit que la mentalité est plus élevée : l’intelligence comprend à demi-mot, parce que la masse des éléments représentatifs vient de nous-même, fournie par les résidus antérieurs qui se sont accumulés, façonnés, précisés durant toute la suite de notre vie mentale. Chaque perception ou représentation est donc à la lois 1 aboutissant et le produit de toutes nos représentations antérieurement analogues : en sorte
qu’elle résulte évidemment de notre activité imaginative si on la considère comme représentative ; c’est pourquoi, si chacun prenait la patience de compter les images dont il se sert, il les verrait, suivant l’expression des mathématiciens, en nombre fini, et probablement peu élevé. S’il reprenait ensuite chacune à part et l’examinait en détail, il lui trouverait toute une histoire, qui remonte ordinairement jusqu’aux origines de la vie mentale. Cette image, au cours des périodes qui forment les époques de notre vie mentale, a varié profondément — comme un vivant — ; elle s’est développée de certains côtés, et, en d’autres, diminuée : elle a été souvent restaurée, remaniée, étayée : comme ces vieilles demeures familiales où des générations viennent tour à tour ajouter une aile, surélever un étage, retrancher un pignon, au gré de leur besoin, chacune imposant à l'édifice sa marque. L’habitation ainsi remaniée n'a plus rien de logique, mais ceux qui l’habitent telle quelle, s’y trouvent bien, l’ayant faite commode et rompue à tous leurs usages. — Ainsi de nos images.
C’est ce continuel travail de mise au point pour les besoins de nos opérations mentales, qui nous permet de réduire sans cesse le nombre de nos images, lequel tend toujours à augmenter. Le second chapitre expose le mode de ces réductions nécessaires. Conçoit-on en effet ce que serait une
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pensée de qui la mémoire garderait impitoyablement toutes les représentations nouvelles, tout ce qui s’est fait en elle depuis un jour, un mois, des années? C’est bien assez qu’il en reste trace dans ce que nous appelons l’inconscient : aller plus loin serait nous condamner à l’impuissance et nous rendre tout fonctionnement cérébral impossible. Comment en effet se retrouver dans une pareille masse, chercher un souvenir dans cette confusion mentale, extraire une idée générale de tous ces éléments dont aucun ne se voudrait diminuer? Aussi est-il nécessaire, comme nous le montrons, que nos images qui, d'un côté, augmentent constamment, soient, de l’autre, sans cesse diminuées par effacement, par fusion ou par synthèse. C’est le premier pas vers la généralisation.
En même temps cela explique pourquoi ce composé mental est si instable et sujet à variations ; reste à montrer, dans un dernier chapitre, le comment.
Puisque aucune de nos images représentatives ne se forme tout entière d’un seul coup, puisque nulle n est un bloc homogène, puisque chacune résulte d’apports successifs et subit tantôt des additions et tantôt des retranchements, n’est-il pas naturel et même nécessaire qu’elles se modifient? Le contraire se comprendrait malaisément.
Et, de fait, il est très facile de leur reconnaître,
L IMA.GE MENTALE
lorsqu’on les examine bien attenth^ement, une tendance à se modifier dans un certain sens, à l’exclusion des autres. Tout ce qui cadre avec cette orientation est bienvenu : tout ce qui s’y oppose est éliminé peu à peu ; et c’est sous ces influences et dans ce sens que se font tous les remaniements dans la composition de l’image, toutes ses transformations. Ainsi chacune exprime et synthétise les tendances et la direction personnelle de notre individualité mentale, dont l’image n’est qu’un épisode et un cas particulier, reflet de la mentalité tout entière. Car tout se tient dans la vie de l’esprit comme dans celle du corps, les diverses formes de notre pensée n’étant pas plus indépendantes les unes des autres que les diverses fonctions de notre organisme.
C'est à ce triple point de vue qu’il faut constamment se placer pour étudier nos fonctions représentatives et leur produit, l’image. Celle-ci, comme un vivant, naît et s’adapte au milieu, se transforme et meurt ; elle reflète la vie générale de l’esprit : mais elle a l’avantage d’être le plus conscient des phénomènes qui l’expriment, et celui, par conséquent, où il nous est le moins difficile de la prendre sur le fait. Là vie de nos images mentales nous est constamment apparue en étudiant, dans les trois chapitres qui suivent, leur nature, leur nombre et leurs transformations ; et nous aurons donné l’impression que nous désirons si
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ces études réussissent à faire sentir que nos images, loin d’être des souvenirs figés, ne sont ni mortes ni immuables. Très vivantes, elles évoluent sans cesse, comme tout ce qui vit, n’ayant rien de cette immobilité catégorique qui est la première négation de la vie et peut-être aussi de notre pensée.
Matour, septembre 1902.