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CHAPITRE PREMIER

Les traités de psychologie distinguent généralement trois sortes d’images, lesquelles se différencient par l’origine et les caractères de leurs éléments constitutifs. En effet, les unes proviennent de sensations, ou (pour mieux dire) de perceptions visuelles dont elles paraissent la rémanence : et c’est pourquoi on les nomme visuelles. Pour des raisons analogues, tout un autre groupe d’images s’appellent auditives. Quant aux images motrices, leur complexité même empêche d’en préciser les origines, qui restent vagues comme tout ce qu'exprime ce sens de nos mouvements diffus en tout l’organisme ; mais peut-être, si on les connaissait mieux, faudrait-il y voir de simples ébauches, et l étal naissant d’images à devenir les unes visuelles et les autres auditives.

Ce côté, d’ailleurs, importe peu ici, où ce n’est pas le moment d’examiner à fond cette classification, adoptée simultanément et pour des motifs différents, par les médecins et les psychologues. Notons cependant qu elle suppose d’avance réso-

l’image mentale

lues deux questions capitales ; celle du contenu mental de l’image et celle de sa correspondance représentative. Ces deux questions, difficiles et complexes, ne datent pas d'hier dans l'histoire philosophique; les anciens métaphysiciens s'y heurtaient ; la plupart des psychologues modernes (surtout s’ils sont encore pénétrés de kantisme) préfèrent les tourner avec élégance. Celte classification leur en donne toute facilité, car elle permet de considérer, malgré la théorie des réducteurs, chaque espèce d’images comme reflet ou résidu de sensations correspondantes ; l image paraît ainsi une reproduction atténuée ou même une photographie lointaine des objets extérieurs.

Pour incliner davantage encoreà cette formule, on cite à plaisir quelques exemples où l’image ne serait en effet qu’un cliché de perceptions antérieures qu’elle a reproduites trait pour trait:. tel le cas du peintre capable de faire de mémoire un portrait. Ce cas particulier est exceptionnel, de l’avis même de ceux qui le mirent en circulation : n’empêche que I on en tire des conclusions générales et considère volontiers cette anomalie comme l’idéal auquel devraient tendre toutes nos fonctions imaginatives.

Cette opinion, qui est aussi celle du sens commun, se fût sans doute modifiée si I on avait mieux connu et analysé de plus près les exemples de ce genre. Peut-être alors (comme nous l’avons vu chez un peintre dont la mémoire visuelle est

légendaire), ces images réputées si précises avant l’examen, auraient été vues se développer peu à peu, se faire morceau à morceau, par une lente et longue élaboration qui amène chaque détail successivement d’une obscure virtualité à la clarté des représentations mentales.

En effet, ce qui résulte de l'observation attentive, c’est que nos images quotidiennes, loin d’apparaître en tableau qu'on découvre d'un seul coup, doivent être patiemment reconstituées comme une mosaïque en débris ; chaque fragment une fois mis en place, marque la place d’un autre qu’il faudra chercher et retrouver : et dans ce travail de patiente restauration, il faut pouvoir ainsi tirer chaque détail, les uns après les autres, de l’inconscient où ils dorment et d’où les éveillent ces appels répétés. C’est pourquoi ceux qui possèdent cette extraordinaire faculté d’évocation la doivent avant tout à une très grande habitude, à un soin menu d’assembler de partout tous ces morceaux d'images et de retrouver, à force de patience, leur place dans la mosaïque. Et cependant, ceux-là sont déjà des privilégiés ; cette rare faculté d’évocation, ils la tiennent d’une nature heureuse cultivée à force d’art.

Que sont donc les images des autres, le commun des mortels ? Nous voilà loin de ces théories chères à 1 opinion commune et même à quelques psychologues. Faudra-t-il maintenant aller à 1 extrême et convenir, sans plus, que nos images

mentales sont ordinairement si vagues et imprécises qu’on n’en peut même pas dessiner une ébauche ?

Le seul moyen de choisir entre ces théories adverses est de retrouver par une exacte analyse les éléments constitutifs de l’image.

Pour cela, les images visuelles se prêtent mieux que toutes autres à l’examen, étant les plus faciles à étudier, et aussi les plus aptes à se traduire en langage.

Une image n’est pas un état mental à définir d’une formule unique. Quand on cherche à le saisir, on s’aperçoit vite qu’il n'existe pas un seul type mais, au contraire, une profusion de ces étals : les uns analogues entre eux, d’autres dissemblables. Analogies et dissemblances classent cette foule en groupes plus ou moins épais et plus ou moins homogènes, où l’on distinguera a emblée, sans définir déjà les éléments que nous analyserons plus tard, deux sortes de caractères très généraux. C’est d’un côté, l age de l image marqué par sa date d’apparition, et, de l’autre, l’étendue même occupée par ses éléments en l’espace où nous la situons, en souvenir des perceptions originelles.

D’après leur âge, on peut classer les images en trois groupes : quelques-unes très anciennes ; d autres toutes récentes et parfois immédiates ; enfin, entre deux, la masse innombrable d’images plus ou moins banales dont nous nous servons tous les jours.

Les images immédiates, ou d origines tout à fait récentes, ne forment jamais un groupe fort nombreux. La raison en est facile à saisir. Ce

sont des représentations mentales qui prolongent en quelque sorte nos dernières perceptions, une fois éteinte leur impression sensorielle ; elles sont alors en nous-même, et à vif, une rémanence aussi complète que possible de l’expérience d'où nous sortons : quelque chose d'analogue à des images consécutives qui persisteraient une fois les yeux fermés. Seulement la remanence est toute mentale, quoiqu’elle garde encore presque un lien apparent avec ses sources objectives et conserve pour nous toutes ses marques d’origine.

Mais cette forme immédiate et tout actuelle est trop liée aux éléments sensoriels pour occuper longtemps la conscience. De même qu elle avait chassé celles qui la précédèrent, elle esta son tour, dans la perpétuelle instabilité de la conscience, poussée par celles nouvelles qui viennent s'organiser à la place des précédentes. Elle tombe alors dans la classe moyenne ; cependant que d’autres suscitées par les perceptions actuelles ou rappelées de souvenirs antérieurs, viennent prendre sa place dans la conscience. Elle, désormais, se perd dans 1 indécision mentale de ces états qui, sans nous être immédiatement présents, restent néanmoins toujours à notre disposition.

Cette classe moyenne est un terrain vague où il y a de tout, étagé depuis ces images encore liées aux perceptions originelles jusqu’aux copies les plus lointaines.

Ces dernières, d’un extrait de naissance mainte-

liant si vague que nous n’y lisons plus d’indications précises, forment la troisième classe, le terme extrême où se perd toute origine. Au point de vue qui nous occupe, ces formes ultimes ont peu d’importance. Revenons donc à la classe moyenne, la plus nombreuse, celle où s’exercent le mieux les activités imaginatives.

C’est là que les images paraissent réellement vivre pour elles-mêmes et parleurs propres forces. Elles sont le fond où nous puisons, pour nos autres images ou pour nos perceptions nouvelles, car l’adulte, ayant peu de perceptions complètement neuves, acquiert généralement peu d’images nouvelles. On perçoit comme on lit, sans suivre tous les détails d’un objet, ni épeler toutes les lettres d’un mot. Il suffît de cueillir au vol les points de repère indispensables pour iden tificr ou reconnaître l’objet, le motdontnous avons besoin, et dont nous possédions d’avance, en images, les éléments essentiels. Ces images, qui forment en nous la classe moyenne des représentations mentales, sont notre réserve d’états imaginatifs : états ni tellement anciens qu’ils n’aient plus aucun lien avec leurs perceptions d’origine, ni tellement immédiats qu’on y sente encore l’impression sensorielle. Pour elles il nous suffît d’un vague rappel qui n’en esquisse que les grandes lignes : elles sont une supposition plutôt qu’une perception neuve, étant très rare que les opérations courantes de la vie mentale nous obligent à changer quelque cliose à ce que nous

P iiilipi’e.

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connaissions déjà, ou à façonner de matériaux qui n’aient jamais servi, une image toute neuve. C’est pourquoi, dans les images de cette classe, l’analyse va nous montrer tant d’éléments étrangers. A force de nous en servir et comme elles roulent sans cesse à droite et à gauche, frottées ainsi à d’autres images, elles ont ramassé de-ci, de-là, quantité d’autres éléments qui n’appartenaient pas à leur perception primitive, mais s’y fondent si bien qu’ils semblent maintenant faire intégrante partie de ses éléments constitutifs. — Nous aurons à insister sur ce point dans l’analyse des éléments.

A un tout autre point de vue, on peut considérer l’ampleur même de nos images mentales et les grouper d’après leur étendue, ou la superficie qu’elles couvrent en cet espace mental où s’opèrent nos associations etconsécutions d’images.

Ainsi envisagées, les images peuvent se répartir en trois séries : d’abord les simples, à limites très étroites ; puis celles d’assez grandes dimensions, desquelles, néanmoins, un seul regard embrasse facilement toute la surface ; enfin, celles qui sont vraiment trop étendues pour en prendre conscience d'un seul regard : celles-ci, il faut (quoique nous en connaissions bien l’unité) les parcourir en déplaçant le coup d'œil mental,

pour faire le tour de l’ensemble, comme si elles étaient composées d'images juxtaposées suffisant chacune à occuper tout un regard.

Les premières, précisément à cause de leurs limites élroites, se sont imprimées en nous presque sans mouvements, sans que nous les ayons parcourues du regard ni choisi entre leurs éléments ; leur simplicité a fait leur cohésion. Ce sont des blocs assez compacts, où pénétreraient difficilement des éléments étrangers, dont le besoin ne se fait d’ailleurs pas sentir. Leur acquisition ou leur évocation ne demande même pas deux moments, tant elles sont simples.

A l’opposé, les représentations composites offrent un tout autre aspect : leurs parties juxtaposées occupent une telle étendue qu’on ne les peut mentalement envelopper d’un seul regard. Il faut les détailler, en transportant successivement d’une partie à l’autre l’attention qui fixe. Cela tient-il à ce qu’il fallut primitivement, pour arrivera cet ensemble qui totalise, regarder chaque fragment l’un après l’autre ? Sans doute. Et cela explique peut-être pourquoi cette même représentation, quand 1 esprit veutensuite la ressusciter, se représente avec trop d’étendue pour un seul regard .

Essayons d’évoquer, par exemple, l’image du boulevard Saint-Germain, après l’avoir parcouru en tous sens assez souvent pour en faire une image nette, exacte et fidèle. A première vue, cette image

paraît très simple : j’en connais à la fois l'ensemble et les points principaux, et m’en puis représenter en détail tel ou tel fragment, aller en pensée du pont Sully à celui de la Concorde ou même inversement. Cependant un examen plus attentif montrerait que cette image n’est ni simple, ni complète, ni cohérente. Je ne puis, d’un seul coup d’œil mental, embrasser toute l’étendue de ce boulevard, parce que je n’en ai jamais, d’un seul coup d’œil réel, reçu la perception organique. L’étendue mentale de cette image déborde mon regard de conscience, comme son étendue matérielle dépassait ma vision organique. Et pour la parcourir, si j’en veux voir l’ensemble, il me faudra déplacer successivement mon regard de l’un à l’autre des fragments dont la juxtaposition constitue une image continue. Car cette image, de par sa provenance même, malgré l’apparente unité de l'ensemble, est composée de fragments aussi discontinus que mes perceptions originelles; malgré la précision que je veux bien attribuer à tout cet ensemble, le raccord d’une perception à la suivante ne s’est pas toujours fait exactement: entre ces divers fragments, aux endroits où s’est arrêtée chaque perception fragmentaire, il y a maintenant des vides et solutions de continuité. Ainsi, j'ignore totalement quelle façade s’étend de tel endroit à tel autre; quelle suite de magasins remplit l'intervalle entre deux points dont j’évoque facilement l image. Et quant à la vision totale.

que je me figurais d’abord posséder, je vois bien que je ne l’ai pas, car je ne l’ai jamais eue. Seul, un aperçu panoramique aurait pu me la donner et souder tous ces fragments en unité; l’ensemble serait alors soit un plan, soit une vue perspective. Mais ce ne serait plus la vague forme représentative que je possède, et qui reste vraiment trop loin de la réalité pour embrasser tous les fragments de mes perceptions successives.

On Aoit par là combien ces images sont à l’antipode des premières, dont la simplicité excluait tout élément composant.

Entre ces deux groupes extrêmes est la masse d’images communes à l’usage de la vie courante et dont nous pouvons facilement embrasser d’un coup d’œil l’ensemble et quelques détails. Leurs dimensions ne sont cependant pas assez étroites pour que l’attention, c’est-à-dire la conscience, puisse directement fixer tous leurs détails à la lois et regarder sans déplacement leurs minuties et .leurs contours. Aussi ne donnent-elles à première vue qu’une impression générale, qu’il faut approfondir quand on veut préciser, mais qui suffit, telle qu’elle, à l'usage courant de notre vie mentale. A cause même de ces dimensions, qui les rendent très faciles à manier, ce sont nos images les plus usuelles et probablement les plus nombreuses ; c’est parmi elles que nous choisirons nos exemples.

Ces images moyennes constituent la réserve d’éléments représentatifs toujours prêts à subvenir à nos opérations mentales ; elles s’échangent à travers nos souvenirs et nos associations d’idées, comme des monnaies banales que nul ne songe à vérifier. Cependant, si nous en arrêtions quelqu'une au passage, pour l’immobiliser comme devant un objectif, dénombrer ses éléments et enfin chercher son individualité, quelles seraient alors nos constatations ?

En d’autres termes, que donnerait l’analyse d’une image mentale ?

C’est ce que nous avons cherché en demandant à quelques personnes de décrire aussi précisément que possible certaines de leurs images mentales, et nommément une page de livre, à leur choix, et un monument de Paris, 1 église Notre-Dame.

Ceux que nous avons ainsi interrogés appartiennent, malgré la diversité des milieux, à peu près au même niveau mental : deux médecins, un peintre, un avocat et deux étudiants en psychologie. Nous avons arrêté la série au moment où les observations se superposaient et ne donnaient, sauf quelques menus détails, plus rien de neuf. C’est alors qu’il faut passer à l’examen défi-

ANALYSE DE I- IMAGE MENTALE

nitifdes documents ; en continuant d’accumuler des matériaux, on risquerait d’écraser sous la surcharge la solution qui commence à se dégager et à prendre forme.

Dans la recherche d’une image à décrire la première impression est presque toujours l’embarras de choisir entre toutes celles qui se présentent et arrivent pêle-mêle devant la conscience. Elles sont trop, et la difficulté n'est pas d’en apercevoir une , mais de fixer, en l'immobilisant pour la détailler à loisir, cet état aussi instable que le monoïdéisme. Dans leur continuel défilé, ces représentations, trop nombreuses, passent trop vile devant la conscience ; c’est du moins ce qu’il semble et que nous croyons volontiers.

En réalité, cette mobilité ne tient-elle pas à de tout autres causes? N’est-elle pas le fait de la conscience qui regarde plutôt que celui de l’image? Et n est-ce point faute de savoir appuyer son regard que l'attention quitte une image pour se porter à la voisine, tout aussi vague, d’où elle passe à une autre, et ainsi de suite. Ce ne sont pas les images, c'est nous qui nous mouvons ainsi.

Lorsque nous aurons enfin réussi à fixer une image à 1 exclusion de toute autre, et ainsi fixée, à la détailler, que constaterons-nous?

Ses divers éléments se présentent d’abord sans ordre ni enchaînement logique, et leur description

commence au hasard, par un point quelconque de l'image, et continue de même ; si bien qu’en relisant, ce désordre, même dans l image la plus simple, frappe d’emblée comme si la description reflétait maintenant à son tour l'allure du défilé mental, durant l’évocation de l’image. C’est pourquoi l'on a d’abord 1 impression d’un simple agrégat en désordre et l'on attend, pour classer ces éléments épars, un examen plus attentif de chaque image et sa comparaison avec d’autres de même espèce. C’est peu à peu seulement que l’on va distinguer, dans cette masse confuse, comme des couches superposées d’alluvions marquant les formations successives : chaque image, en roulant de-ci dc-là aux hasards de notre vie mentale, a fait boule de neige et peu à peu ramassé de tous côtés des éléments divers qui se pénètrent les uns les autres maintenant que nous regardons sa forme actuelle. Telle qu’elle, c’est un produit de formations successives.

Elle n’en paraît pas moins homogène et d’individualité bien définie, et quand nous l’évoquons pour quelque opération mentale, alors elle se présente sans trace de ces formations successives, comme une compacte unité. Mais l’attention analytique découvrira ces traces qui s’estompaient à première vue : elle va reconstituer l’histoire de celle image, trier à part chacun de ces éléments agglomérés et remonter de lui, s’il est possible, jusqu’aux origines.

Toute image est faite de deux séries d’éléments distincts : les uns forment le corps mêmede l’image, le noyau central où elle s’est préparée, d’où elle est née, et par lequel elle vit ; ils sont sa nature propre. Les autres sont comme des vêtements, ses accessoires devenus nécessaires, qui rhabillent, la complètent et la préparent à son rôle dans ce monde d’images où elle va circuler et agir. C’est grâce à ces derniers qu’elle peut facilement prendre part à nos opérations mentales etparticiper à la vie de l’esprit. Et cependant ces éléments ne font pas réellement partie d’elle: on la pourrait concevoir sans eux, réduite à sa nature propre et sans aucun accessoire ; mais elle serait alors si peu qu’à peine on pourrait se la représenter, perdue dans l’organisme mental. C’est pourquoi, en fait, ces vêtements extérieurs lui sont inséparables, et pour les en dissocier, il faut les procédés factices de l’analyse. Commençons celle-ci par ces éléments extrinsèques.

Ils peuvent se classer sous trois chefs : tout en dehors, la couche extérieure, qui fut apportée par raisonnements ou associations, grâce à des sortes d’inférences ; puis, juste au-dessous, d’autres éléments encore étrangers à l'image proprement dite, mais qui y prennent place simplement parce qu il faut, là où ils sont, quelque chose de leur genre; enfin, aux frontières mêmes de l’image et sur ses limites, les détails généraux

qui lui appartiennent déjà en propre, sans néanmoins être réservés à elle seule; leur généralité même les fait convenir à d’autres images en même temps qu’à celle-ci.

I. — De ces trois sortes d’éléments, les plus extérieurs, et dont le rôle est d’autant plus considérable que l’image est plus ancienne, sont bien plus logiques que représentatifs et ne tiennent guère à la vitalité même de l’image, quoiqu’on ne lesenpuisse désagréger sans danger. - — Les éléments propres de l’image sont essentiellement représentatifs et ils se présentent directement à la conscience ; au contraire, pour ceux que nous examinons maintenant, c’est un intermédiaire rationnel qui les évoque et les fait réapparaître. Cela ressort bien de la façon même de les désigner; caria description que l’on en donne abonde de ces expressions : « Tl doit y avoir..., je sais qu’il y a..., c’est ainsi parce que je sais que..., je ne les vois pas, mais, dans ce cas, il y a toujours..., c’est surtout la raison plutôt que la vue. » Tout cet ensemble d’appréciations se résume très bien en ces mots : « Ceci, ce n’est plus de la mémoire : c’est logique 1 . »

Rien de plus typique que de telles expressions pour montrer comment, à son insu, celui qui dé-

i. Mémoire désigne ici, pour celui qui parle, l’image ; sans quoi il faudrait dire au contraire: c’est de la mémoire parce que c’est logique.

crit l’image en répartit inconsciemment les éléments et, par l’expression même dontilles désigne, assigne à chacun sa place. Est-ce à dire que ces éléments faisaient partie des perceptions initiales de l'image? Ou lui furent-elles rajoutées après coup, mais dans un passé si lointain qu’on l’oublie ? Bornons-nous à constater qu’on les lui attribue maintenant parce qu’ils semblent parfaitement cadrer à l’ensemble de l’image et logiquement lui convenir, telle que nous la concevons.

Ce qui nous guide, ce sontdonc ici des raisons de convenances mentales, qui, elles, n’ont d’ailleurs rien à voir avec la résurrection de la perception initiale elle-même, car elles sont bien plutôt l’expression d’un travail logique qui suit les besoins d'une certaine symétrie et s’opère en deux sens. Tantôt il est négatif, consistant à luxer de l’image certains détails plutôt qu’à lui adjoindre encore d’autres éléments positifs ; ainsi l’on dira : « Cet article n’est pas signé de 1\... parce que je sais que ce n est pas lui qui écrit les petits articles... je sais qu’il y a là des gargouilles, mais comme je ne vois ( mentalement ) que des gargouilles de livres, je ne les rapporte pas à Notre-Dame... là, je devine, je ne vois pas : il y a là de l’invention, ou plutôt la connaissance ordinaire du texte me lait vous dire cela... » — Tantôt il y a vraiment substitution d’un élément à l’autre, et le logique supplée le représentatif ; ce dont on ne se cache nullement quand on énonce certains détails, en

déclarant qu’on ne les voit pas, mais qu’il est logique qu’ils existent à la place où on les suppose et que « c’est la raison plutôt que la vue qui fait parler ainsi... qu’il y a là une part de raisonnement, etc. »

Rien, en cela, ne procède du rappel des perceptions originelles qui ont fait l’image : tout y marque au contraire un effort de raisonnement et l’intervention d’une activité tout autre que celle qui nous sert à imaginer. Volontiers nous dirions que l’image, à ces frontières extrêmes, dépend déjà d’autre chose que de l’imagination, ou que celle-ci travaille sur ces éléments comme la raison sur les éléments logiques ; et peut être est-ce par là que nos images deviennent aptes à d’autres associations et prêtes à jouer leur rôle dans la masse de nos opérations mentales. Tant il est vrai que tout se tient dans la vie de l’esprit, qu’on n’y peut rien isoler absolument.

II. — A côté de ces éléments, si peu représentatifs, nous allons en trouver d’autres tout à fait figuratifs, et maintenant intégrés dans l’image, mais qui n’appartenaient à aucun titre à sa perception originelle. Ce sont des éléments rajoutés après coup, pour les vides à combler et les absences dont l’oubli nuirait à la bonne contexture de l’image : ce ne sont, en somme, que des bouchetrous.

Comment les avons-nous rajoutés à l’image ?

D’où viennent-ils? Ce serait maintenant fort difficile à préciser, car nous les avons empruntés a droite et à gauche, un peu partout. Sans doute, au moment de l’appel, ils étaient à la disposition de n’importe quelle image de leur genre, n’étant incorporés à aucune. Notre attention les a vus, adoptés et versés dans celte image qui demandait à être complétée. — Au hasard? nullement, car l’esprit semble bien suivre ici ce même besoin d’ordre et de symétrie dont nous parlions plus haut et qui paraît nécessaire à son orientation à travers nos pensées. L’exemple en est typique, dans les deux cas suivants, où le procédé est pris sur le fait, ceux qui parlent s’en étant eux-mêmes rendu compte: « Voilà, ditM. E. G..., après avoir silhouetté l’église Notre-Dame, tout ce que je puis vous dessiner : j’ai très mauvaise mémoire, d'ailleurs, et quand je ferme les yeux un moment pour retrouver, c'est un autre monument que j’imagine : ainsi en cherchant cette porte de cathédrale, c’est une autre que je vous dessinerai. — D. Comment expliquez-vous cela ? — Tout simplement parce que je complète malgré moi les parties que je ne vois pas par des choses qui me semblent en harmonie avec le reste, par besoin de symétrie, qui est poussé chez moi très loin . — D . Vous apercevez-vous que vous complétez mal? — R. Oui, très bien. Ainsi, pendant que vous complétiez sur le tympan1

i. J’avais ajoute quelques indications au dessin pour voir si s’éveilleraient des souvenirs plus précis.

j’avais complété par le Couronnement de la Vierge, de Fra Angelico, sachant très bien qu'il n’est pas là. Je crois qu’en fait, il y a là un Christ en croix avec deux personnes, à moins qu’ils ne soient sur la porte de gauche. Mais c’est plus probablement au milieu. Je pense à ce qu’on pourrait y mettre, ne sachant pas exactement ce qui y est. Il y a deux choses qui me paraissent logiques : un Christ en croix ou la Cène. Mais je suis absolument certain que la Cène n’y est pas. — D. Comment faites-vous le départ entre ce qui est réel et ce que vous imaginez? — R. Lorsque je me représente ce qui est réel, et que j’ai de la difficulté à me le représenter, il se produit un moment de fatigue : je cherche, je ne conçois pas l’objet sans quelque chose : immédiatement il y a une image qui vient là ; je ne l’ai pas imaginée, je puis l’avoir vue ailleurs, mais ce sera toujours quelque chose qui cadrera avec le reste. »

N’cst-ce pas un phénomène du meme genre qui se passe chez M. E..., quand il nous dit : « ... ce n'est pas delà réflexion, mais de la mémoire visuelle. Peut-être est-ce un souvenir transplanté, car, en réfléchissant, j’ai vu le souvenir d’une autre page que j’ai transplanté ici. — 1). Pourquoi ? — K . Parce que mon attention a été attirée, ma mémoire sollicitée par le chiffre, et que j’ai vu un en-tête de page. — D. Vous aviez besoin de cet en-tête de page et vous l'avez mis là? — R. Non : le numéro delà page était là; mais il m’a fait voir

ANALYSE DE LIMAGE MENTALE 3l

une chose qui, d’ordinaire, n'est pas à la tôle de cette page : je vois la page même, sans en-tête ; mais au moment où j’ai réfléchi au numéro de la page, il s’est fait un en-tête. »

Que l’on relise attentivement ces passages : et l’on verra comme ils caractérisent le mécanisme d’introduction, dans l’image, — aux endroits à remplir, parce que quelque chose y manque, — de ces éléments étrangers nécessaires pour la compléter; et l’on s’expliquera facilement le pourquoi de phrases comme celle-ci : (( .le vois la page même, sans en-tête ; — mais au moment où j’ai réfléchi au numéro de la page, il s’est fait un en-tête... »

III. — Maintenant, avant d’arriver à ce qui constitue la nature propre de l’image, et avant d’abandonner ce que nous avons appelé son revêtement extérieur, il faut traverser une zone intermédiaire, véritable ligne de démarcation, occupée par des éléments en quelque sorte négatifs. Ce sont, dans la contexture même de l’image, des vides restés vides, des places neutres, des absences dont le lieu et l’étendue sont apparents et nettement marqués, mais où n’a pu s’exercer la faculté de combler les vides dont nous parlions plus haut. A ces endroits, non seulement il n’y a rien mais encore si l’on y voulait glisser quelques fragments étrangers, comme cela s'est fait dans les exemples précédents, alors le reste de l’image refuserait de 1 accepter. Ce n’est pas que l’on ignore qu’il

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exista là primitivement un détail ou quelque caractère; mais cette réminiscence ne sert qu'à exclure de cette place ce qui ne convient pas.

Il est impossible, quelque effort que l’on fasse, de retrouver les éléments originels d’où cette impression dérive, et qui seuls pourraient combler ce vide. On voit tout autour : là, tout en sachant très bien qu’il y a quelque chose, on ne voit rien : (( J’ai beau chercher à dessiner, dit M. S..., je ne vois pas. Au-dessus est la grande rose de la nef; mais je ne vois pas ce qu’il y a à droite et à gauche ; je ne vois pas. » « Il y a, dit M. L. . . , une partie que je ne vois pas: je retrouve là la colonnade, puis une partie qui m’échappe, et enfin le portail. . . 11 y a là des détails, mais je ne sais lesquels... je puis supposer une rosace, mais c’est supposé. . . » (( Ceci ne commence pas la page ; c’est vers le tiers, un peu plus : au-dessous, la page, à plus de moitié, est prise par une note en fins caractères (c’est peut-être de la reconstitution) : au-dessous, je ne vois rien, etc. »

Notons bien qu’il ne s’agit pas ici d espaces nus comme la marge d’une page, l'intervalle entre deux paragraphes ou les blancs d’un cliché : ce sont de vrais vides, des trous dans la contexture de l image, des endroits où manquent des détails qui se sont perdus et que nous ne pouvons ni voulons suppléer. C’est quelque chose d’analogue lorsqu’on cherche à rappeler dans un souvenir un point que nous savons exister, mais qui échappe.

Cet étal d’esprit tout particulier tient-il à ce que nous nous sentons ici plus près de l’image en elle-même et ne voulons pas la déformer en y risquant des éléments étrangers ? Peut-être : en tout’ cas, il reste là, en deçà des éléments logiques ou surajoutés pour la symétrie, un espace intact, une sorte de lieu intermédiaire entre le factice et le réel de l’image, une place de démarcation vide et nue. Par delà ce désert commence un monde nouveau.

Une fois franchie cette zone extérieure où tout est fait d’apports successifs, vous arrivez à l’image proprement dite, à ce qui provient directement des perceptions anciennes, sans altérations ni modifications par suppléments apportés du dehors. Là seront encore trois séries d’éléments qui. selon l’image dont il est question, tantôt se présentent nettement et tantôt n’apparaissent que fort indistinctement :

I. — Ce qui apparaît le premier, quand on cherche l’image elle-même, c'est une espèce de silhouette, ensemble ou masse dans lesquels s’esquissent rapidement les grandes lignes, et où se fixent peu à peu les contours et les points principaux. Rien n’est encore précis : c’est un ensemble vague ; cependant l’image se distingue déjà par là de toute autre analogue ou voisine. Elle acquiert déjà son individualité, un peu comme

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se dégagent, la perception se précisant à mesure qu’on approche, les principaux repères d’un objet vers lequel nous marchons. L’évocation des détails se fait à l’approche de l’objet.

Il semble d’ailleurs que beaucoup de nos images évoquées débutent à paraître par ces vagues contours d’une silhouette. Sans doute, il y a des cas où l’on retrouve d’abord des fragments plutôt que l’ensemble de l'image ; mais nous commençons presque aussi souvent encore par l’ensemble: témoin les expressions caractéristiques de masse, silhouette, etc., qui reviennent souvent à ce moment de la recherche. « Pour moi, dit M. B. A..., je suis frappé avant tout par des masses, par des ensembles; Notre-Dame me frappe comme une masse dans l'air, dessinant d'une façon à la fois vague et précise deux énormes tours, à droite et à gauche: ensuite, entre les deux tours, un clocheton qui s’élève loin derrière... Je vois l’ensemble absolument; j'ai dans l’œil une masse; je puis, en fermant les yeux, rattraper la silhouette générale de Notre- Dame, sur une place blanche, et surtout la couleur. Mais je n'ai pas la mémoire individuelle de Notre-Dame : ce n’est pas nue photographie que je pourrais dessiner, ce n’est pas comme les chiffi •es dont je vous parlais tout à l’heure1... » S’agit-il d’évoquer une autre image, celle d’un

i. V. l'exemple cité p. 4o-

article par exemple, on voit à peu près la place que cela occupe, la forme que cela a, s’il est plus large que long, ou inversement, etc., sans d’ailleurs avoir un souvenir aussi précis des environs de l'article que de l’article lui-même — (( ... Je ne vois rien, dit M. M.. ., je vois seulement en marge le blanc du bas de la page, les petites lignes en caractères plus fins qui les forment, le grain du papier, qui est un peu soyeux (duveté) avec des barbes sur le plat des feuilles; je ne suis pas capable de lire, je retrouve la silhouette seule. » — Ce dernier mot revient si souvent que nous devons le considérer comme une caractéristique mentale : il rend d’ailleurs parfaitement l impression éprouvée lorsque commence à paraître l’image dont on cherche en soi les traces lointaines et il exprime bien qu’à ce moment, on ne voit ni par fragments ni par détails: mais par 1 ensemble. Ainsi, pour une page de livre, on la voit par sa surface paginale, et non par l’impression ou les figures qu elle porte : et pour les autres images les déclarations sont analogues.

Ajoutons qu’il s'adjoint volontiers à tout cela un certain sentiment comme celui dont parle Hournoy à propos des schèmes où la mémoire étaye ses souvenirs. Parfois même on y retrouve, comme dans ces schèmes, l’influence de certaines colorations qui ravivent et soutiennent limage: ((Ce qui me frappe surtout, m'est utile, c est le gris jaunâtre brun de la pierre: je crois

d’ailleurs que les couleurs me servent généralement beaucoup pour les souvenirs : c’est cette teinte que je vois; je me sers dune silhouette remplie par cette coloration comme d’un découpage sur carton peint. Quand je pense à Notre- Dame, c'est une masse énorme que je vois, une impression de puissance avec deux tours, et puis la coloration 1 . »

Si l’on veut résumer ce qui précède, on verra que dès ce moment, tout un ensemble de grandes lignes délimitent la silhouette générale de l’image et la séparent des analogues: à ces impressions, à ce schème, plus ou moins coloré des nuances de la réalité, un sentiment se joint, qui rend l’image plus vivante et nous prépare à retrouver plus facilement les détails nécessaires pour les préciser.

II. — Ces détails se présentent avec des caractères propres qui les différencient nettement de la simple silhouette: ils sont fragmentaires, éparpillés à travers l’image, chacun à sa place, mais souvent séparés par des vides intercalaires que nous avons déjà signalés à propos des éléments étrangers. Ce sont presque de petites images dans la grande. Quand on essaye de les fixer de plus pr ès, ils se précisent beaucoup plus qu’une simple silhouette; ils n’obtiennent cependant pas

i. C’est par un procédé analogue que des résidus de couleur servent à quelques aveugles à se forger de nouvelles images (cf. Audition colorée des aveugles, in: Rev. Scientif., juin 1 89 4) •

la netteté que nous allons trouver aux éléments centraux de l’image et ne sont pas encore des reproductions de perception. Malgré tout, ces détails restent un peu flous et s’échappent quand on veut les fixer, se dérobent quand on les veut saisir. Ce sont eux que l'on désigne en disant : « Les formes que je voyais très vagues, aussitôt que j’essaye de les préciser, comme ce n’est pas cela, je ne vois plus. »

Ce qui caractérise ces éléments, c’est que, tout en paraissant d'abord assez nets, ils n’ont cependant pas, lorsqu'on les fixe, la précision nécessaire pour soutenir sans vaciller le regard de la conscience. Et nous leur retrouvons alors cette mobilité si gênante quand il s’agissait de choisir l’image à décrire, ce mouvement qui fait que l’image se désagrège en quelque sorte sous l’attention et se déforme sous nos yeux pour nous donner l’illusion, sitôt le regard détourné, qu’elle s’est reformée plus nette dans le champ de la vision indirecte.

Plus nets que les silhouettes, moins précis que les résidus perceptifs, ces détails intermédiaires glissent tantôt vers les unes, tantôt vers les autres, subissant toutes ces fluctuations sous l’elfort de l’attention qui veut les voir clairs et les fixe pour les préciser; mais ils n ont pas en eux les éléments nécessaires à cette précision, d où leur indécision. «Je ne sais pas au juste {combien de lignes)... il y a de la grosse impres-

sion et de l’impression italique peut-être: c’est confus. Je vais essayer de compter... pour compter exactement ces lignes, il faudrait que je les voie, que je sache les mots qu’il y a; quand j’essaye de compter, j'ai une tendance à voir le début de chaque ligne, mais ce début se restreint à mesure que je monte. Les lignes montent en triangle... il n’y a qu’une ligne qui apparaisse bien, celle qu’on regarde fixement. » — Et c’est justement la difficulté; car on ne peut fixer ce (pii n’offre nulle prise à la vision mentale, comme on ne peut percevoir ce qui échappe à la vision organique. La différence de ces éléments intermédiaires aux éléments centraux de l’image, c’est précisément qu’on ne peut les fixer, qu'ils se dérobent à la vision de l’attention, ne pouvant lui présenter ce qu’il faut pour l’occuper. Ces fragments d'images fuient sous le regard et nous échappent, parce qu'ils manquent des repères qu’il faudrait pour les dessiner mentalement. Voilà tout le secret de leur imprécision. Tout redeviendrait clair si l’on pouvait un instant seulement ressusciter de l’ombre la perception d’où naquirent ces fragments d’image, et la repercevoir, mais dans cette image on ne peut maintenant voir plus clair.

De là des descriptions qui semblent contradictoires, et qui s’expliquent cependant très bien si nous avons exposé ce qui précède de façon à être compris. «Le numérotage, je le vois bien; je ne sais quel numéro, mais je sais que c’est un

numéro à trois chiffres, je l’affirme; cependant il se peut encore que je me trompe, un léger point de repère me fait supposer que peut-être je n’ai pas vu cela1... Je vois encore, en regardant le sommet de la page, quelque chose d’écrit, mais je ne sais si c'est le numéro du chant ou Enéide. Cela, c’est en regardant que je l'ai vu: ce n’est pas de la réflexion, mais de la mémoire visuelle » .

Ces derniérs mots séparent nettement ces éléments incomplètement représentatifs, de ceux que nous avons décrits plus haut sous le nom de logiques et abstraits; les premiers les séparaient non moins nettement d’une résurrection de perceptions antérieures. Volontiers nous dirions, si les deux mots pouvaient se réunir, que ce sont des représentations obscures. Ce serait la meilleure épithète pour qualifier ces états intermédiaires où l’élément imagé est assez fort pour se présenter à la conscience, et ne l’est pas assez, malgré tous nos efforts, pour raviver les détails qui le rendraient perceptibles. C'est pourquoi lui ne peut ressusciter notre perception. Tout en reste aux formes frustes et incomplètes, et il faut se contenter de dire: «Je vois l’aspect général de la

i. Notons qu’on disant : « Je sais, mais je ne vois pas », on s exprime tout autrement que pour les éléments logiques et non représentatifs, où l’on dit: « Je sais, parce que... il doit y avoir : c est 1 usage... » Ici c’est une image, et là une déduction.

page... je vois assez nettement le caractère du texte ordinaire et le gros du paragraphe: je vois une page de gauche; au bas, un titre de paragraphe en caractères gras... je vois là —g—: mais

je ne garantis pas... il y a d’autres chiffres, deux ou trois, mais je ne les visualise pas comme celui-là. »

III. — Visualiser l’image, la voir presque comme un objet (peu importe ici l’exactitude) et retrouver ainsi l’écho de la perception originelle, voilà ce qui caractérise l’élément central de l’image, son âme qui garde une vivacité presque hallucinatoire.

En touchant à ce point, nous arrivons à la nature meme de l’image, à sa vraie matière; désormais, les détails seront nets et précis, sans aucune hésitation et tellement différents de toutes les approximations qui précèdent, qu’ils sont pour ainsi dire sensibles et susceptibles d’une véritable perception mentale.

Le premier caractère de ces éléments, qui touchent de si près l’hallucination, c’est leur rareté. Les images qui les possèdent no sont pas nombreuses : et, dans ces images, ces éléments ne recouvrent jamais une grande superficie. Ils sont plus que tous autres, épars et sporadiques, tantôt groupés en certains points, et tantôt éparpillés à

travers l’ensemble. Dans les images les plus favorisées, ils sont à peine quelques îlots restreints, vagues débris de nos perceptions en ruines : et même en ces cas, il faut un réel effort d attention pour les discerner et les amener en pleine clarté de conscience. La raison en est dans le peu de prise qu’offre une représentation mentale : 1 attention n’y trouve pas toujours les éléments nécessaires pour fixer son regard, et elle ne peut les créer : n’oublions pas, en effet, qu’il ne s’agit pas là d’une affaire dè raisonnement ou de volonté : malgré tous les efforts, on n’invente pas une perception sans objet; de même, pour visualiser une image, il faut que celle-ci soit visible. C'est précisément cette sorte de coefficient objectif qui caractérise l’image au point où nous sommes arrivés et distingue de tous autres ces éléments centraux : on les fixe comme un objet d’où ces mots : (( il n’y a qu’une ligne qui apparaisse bien: celle qu'on regarde fixement. »

Mais la difficulté est précisément de pouvoir fixer ces détails pour réaliser, au moins partiellement, la perception interne de l’objet mental.

Dans toutes nos perceptions extérieures, l’objet estprésent et se prête à 1 attention aussi longtemps que nous voulons ; 1 effort n’est limité que par le degré d’acuité ou d'exercice de l’œil qui regarde. Ici, au contraire, les rôles sont à peu près renversés : la vitalité ou la force représentative de 1 image est probablement ce qui importe le plus ;

l’image mentale

en tout cas, nous ne pouvons la fixer qu’un temps, durant lequel tout notre effort pour percevoir ne suffit pas à rendre perceptible ce qui l’est trop peu. Dans une perception extérieure l’attention réussit parfois à corriger, par une intensité d’efforts, l’inaptitude des sens ; mais ici, c’est l’objet lui-même qui fait défaut à notre sens interne.

Arrivons-nous à percer ce voile ? le fait est rare : mais il produit alors un véritable réveil des perceptions qui autrefois donnèrent naissance à l’image. Ceux qui y arrivent s’en expriment en termes caractéristiques: « Je vois dans cette page de V Enéide le premier mot comme une image visuelle : je pourrais vous dire certains mots sans répéter le vers ( dont ils font partie) : je Aois leur place, indépendamment du reste, mais je ne puis vous dire leur place dans levers... voilà, dessinée la situation des mots1 ; mais je ne sais pas entre quels mots sont ces mots dans le vers, ni à quels vers. »

Ainsi, là de véritables lambeaux de la perception primitive renaissent pour nous ressusciter l'image', et nous retrouvons, dans celte vision mentale, des morceaux épars de notre vision originelle. Combien tout cela diffère des formes

i. Sur une feuille, M. L... avait dessiné l’allure des vers par des lignes tracées et marqué sur ces lignes à la place où il les voyait, les mots qu’il visualisait. Nous reproduisons son dessin en haut de la page et les mots visualisés, à la page ci-contre.

Fig. i.

Conticuere. .

. sidéra

inæ

Image mentale de la page du Virgile ; mots visualisés.

(Il n’v a pas lieu d’examiner l’exactitude de cette image puisqu’il ne s’agi

pas du souvenir.)

logiques d’un réveil de souvenir? C’est, au contraire, une véritable re-perception : et la ressemblance à la perception est telle que l’elTort de notre attention interne en réédite presque les divers stades : « Je les vois plus fins, ditM. G., parce que le plus fin donne plus clair... je vois l’ensemble de b impression à distance, ce qui me donne un gris... j’ai le souvenir ( V image ) de l’impression, de la teinte des lettres, qui est plus fine ; — le degré du noir {des petits caractères) est plus doux et plus fin que dans les autres caractères. »

Comment ne pas songer, devant de telles explications, à une sorte de retour de la perception initiale ? Sans doute cela n’arrive que pour de rares images ; sans doute cela ne représente même chez ces privilégiées, que de menus fragments de la mosaïque totale : il reste bien des vides. Mais ces détails épars représentent beaucoup plus qu’une simple silhouette, ou la vague indication de quelques chiffres qu’on ne peut lire, ou l’idée d’un détail connu en raison, mais qu’on ne voit pas. Ici, la lecture elle-même est possible, au véritable sens du mot ; nous sommes donc bien arrivés à un élément nouveau, tout différent de ce que nous avons vu jusqu’à présent.

Ces détails vivants, qui persistent comme témoins et résidus de nos sensations, vont donner à l image son individualité. Après la perception

éteinte, ils seront encore les cellules vives autour desquelles se feront les agglomérations secondaires, les échanges et les associations nouvelles qui transformeront l'image. Tant qu’elles subsistent, elles marquent l’origine des images ; une fois disparues, elles laissent encore après elles ces liens associatifs formés par elles, pour maintenir l’unité et assurer la conservation de l’image.

l)c cette analyse, que nous avons essayé de faire aussi précise et aussi claire que possible, ne faut-il pas conclure que nos images ordinaires, loin d’être quelque chose de simple et uniforme, sont essentiellement composites et complexes? Sans doute quelques-unes reproduisent plus ou moins exactement et plus ou moins complètement leur perception originelle ; mais la plupart de celles que nous employons chaque jour, sont des touts lentement organisés, en un temps plus ou moins long, et bien différents de ce qu’ils étaient au début.

Telle qu elle se présente aujourd’hui, chacune de nos images banales résulte d’une évolution lente et produite par de multiples opérations mentales. Essayons d’en retrouver quelques stades.

Nous avons vu que l’image banale et commune ressemble assez au produit d’une perception confuse et rapide : silhouette indécise et floue, sans autre forme que scs grandes lignes. C'est peu : cependant ce peu subit ordinairement à tous les rôles de l’image dans nos opérations mentales : souvenirs, associations, réminiscences, etc. Aucune d'elle n’exigeant qu’on précise absolument

l’image : un simple substitut de perception suffît, de qui la forme schématique et brève permet, à très courts intervalles, un défilé imaginaire rapide et nombreux. Il y a plus : nous serions fort embarrassés s’il nous fallait, à chaque opération mentale, n’employer que des images complètes, pleines et massives, au lieu des diminutifs légers et maniables dont nous avons l’habitude. Que de retards, s’il fallait, à chaque élaboration d’idée, préciser tout jusqu’aux détails inutiles ! Rien ne différerait la sensation de l’idéation, et l’intellectuel du sensoriel.

Il faut des simplifications de ce genre pour le rapide fonctionnement de l’organisme mental : et il est probable que nous nous y exerçons nousmêmes instinctivement, dès le début de la vie de l’esprit, pour éviter la surcharge. En quoi, nous sommes merveilleusement servis par notre aptitude à abstraire, c’est-à-dire à enlever et oublier de l'image les éléments inutiles ; cette abstraction ne se contente d’ailleurs pas de diminuer la charge de 1 image : nous la verrons au chapitre suivant diminuer aussi le nombre des images.

Parfois, cependant, nous voulons aller plus loin ; c'est alors que nous cherchons à retrouver sous cette forme rapide, d’autres éléments et les détails précis des images parfaites.

Ces éléments représentatifs, restes de nos perceptions anciennes, n’existent que par surcroît et

n’apparaissent que dans les images privilégiées ; ce sont eux qui, dans la silhouette du cadre général, forment ça et là des contours très nets, avec un contenu très précis, visibles, lisibles, s’il s’agit des mots d’une page. Tels qu’ils se présentent, nous les croyons volontiers isolés les uns des autres et même du fonds de l’image : en réalité, ils tiennent aux profondeurs mêmes de cette image, étant les résidus sensibles et comme les témoins de ce qui l a constituée primitivement : ce sont eux qui donnent parfois la sensation mentale d’un renom- eau de perception.

Mais ces éléments sont d’autant plus rares que l’image est plus ancienne et plus usuelle. Comment conserver la perception primitive intacte à travers toutes les fluctuations de notre vie mentale ? Malgré tout, il y a des oscillations et des ruines : de larges lézardes ont ouvert des Aides et fait crouler des pans entiers ; si bien qu’il faudrait maintenant, pour voir une image complète, restaurer presque de toutes pièces la perception originelle.

Ce n’est pas possible, et bien des images ne l’admettraient pas ; mieux Araut donc, lorsque nous avons besoin de raviver ainsi les images décrépites et branlantes, en relever les ruines, combler les vides et faire les réparations urgentes ; c’est le système des suppléances, dont nous avons assez parlé pour n’avoir pas à y revenir.

ANALYSE DE L IMAGE MENTALE /j Q

Ces restaurations sont d’ailleurs rarement nécessaires, car les restes authentiques des perceptions initialesne serventguère à nos opérations mentales : ce qui tient peut-être précisément a ce qu'ils sont les seuls éléments qui reproduisent l’ancienne perception brute et ne doivent rien aux opérations secondaires de l’esprit. Ils ne sont ni assouplis à ses formes, ni pliés à ses façons d'agir : et toutes les fois qu’ils se présentent, c'est pour s’imposer à nous comme un fait brutal, renouvelant l’incoercible nécessité de la perception où nous ne pouvons rien changer. — Un souvenir s’explique par des associations empiriques ou logiques, et par l’empreinte de notre personnalité : il est assoupli, fait à notre mesure, modelé à nos formes- Au contraire, ces parties constitutives de l'image primitive ne sont que de la matière brute, ayant reçu de l’empreinte mentale juste ce qu'il en faut pour pénétrer dans l’esprit, et, pour le reste, gardant son allure sauvage et fruste comme un tronc mal équarri. Notre vie mentale a besoin d’éléments plus souples, plus cohérents et plus faciles à la synthèse : c est pourquoi l’immense majorité de nos images gardent très peu (le juste nécessaire) de ces résidus perceptifs. Ce qui domine en elles, ce sont les additions et modifications destinées à les rendre mieux utilisables pour nos opérations mentales.

Ces opérations secondaires viennent à leur tour

Philippe. ^

introduire dans l’image des éléments nouveaux et plus aptes que les anciens à servir au bon fonctionnement de l’esprit. Elles y opèrent ce perpétuel travail de stratification que nous avons observé, et qui dépose sur les premières assises les couches successives révélées par l’analyse. Ainsi pénètrent d’abord dans l image des éléments empruntés à ses voisines, déjà plus intellectuelles et plus usuelles ; puis viennent les éléments logiques, qui ne se rapportent pas précisément à l'image, mais y font cependant bonne figure et rentrent dans son cadre ; et d’autres suivent encore. A force de servira nos diverses activités mentales, l’image reçoit de chacune son empreinte, et c’est ainsi qu elle se modifie constamment, abandonnant d’un côté maints détails devenus inutiles, et, de l’autre, se complétant sans cesse par une foule d’accessoires étrangers qu elle agrège parce qu ils lui conviennent.

C’est par ces adjonctions que l’image glisse au souvenir. Les éléments ainsi surajoutés sont en cll'ct de deux sortes : les uns imaginatifs et par conséquent du même genre que les éléments primitifs et constitutifs de l’image centrale : les autres, au contraire, en partie ou même entièrement logiques, ce par quoi ils tiennent au souvenir.

C’est donc là qu’il faut chercher la ligne de démarcation entre l’image et les autres formes de

notre vie mentale; c'est là qu’on peut distinguer des autres ses caractères propres.

Le premier et le plus net, est que ses éléments soient toujours plus ou moins représentatifs et puissent être visualisés. Plus ils tiennent à la perception originelle, plus leur force représentative est grande : elle diminue au contraire et s’atténue, à mesure qu’ils s’en éloignent, pour n être plus qu’imprécis et confus.

En même temps que disparaît cette force représentative, l’image perd peu à peu l’espèce de fatalité avec laquelle elle s imposait à nous. C’est, en effet, encore un des caractères de l’image primitive, que de s’imposer à nous comme si elle venait du dehors, à l’instar delà perception quelle représente sans que nous lui puissions rien modifier. Alors, elle ne semble presque pas notre œuvre, et ne se soumet guère à notre spontanéité. Mais tout cela changera à mesure qu elle sera pénétrée d’éléments logiq ucs .

Eux sont le résultat de nos propres opérations. Dès lors, quoi d’étonnant à ce qu’ils écartent et relèguent les éléments sensoriels, pour y substituer nos données intellectuelles ?

C’est pour eux que notre activité propre est intervenue, et peut-être est-ce pourquoi nous avons un certain sentiment d’être plus maîtres des éléments logiques que des autres, et de les mieux posséder.

Essayons de l’expliquer en termes rapides.

Lorsqu’on évoque une image, les détails arrivent et se précisent plus ou moins vite jusques à ce moment où nous avons le sentiment que nous ne trouverons rien de plus que ce qui est maintenant sous l'œil de l’esprit. L’image évoquée a donné ce qu’elle contenait, sans se préoccuper de ce que nous cherchions, et nous-même sentons bien, quoi qu elle ne nous satisfasse pas, qu’il est inutile d’essayer d’aller plus loin. Parfois elle n’est pas ce que nous voudrions : tant pis ; l’ensemble se lient devant nous et s’impose avec une sorte d’immobilité objective, comme les sensations ou les perceptions d’où il dérive.

Combien plus subjectif est le souvenir : là, noussavons d’avance ce que nous cherchons, avec l’intime conviction de le pouvoir trouver, et de l avoir à notre disposition. Aussi faisons-nous défiler sous le regard de conscience tout ce qui peut nous conduire à ce souvenir jusqu’à ce que nous l’ayons trouvé, car nous savons d’avance ce que nous cherchons. — S’il nous arrive parfois d’être arrêtés dans nos recherches, immobilisés, avonsnous le sentiment d’impuissance définitive que nous éprouvions pour l’image impossible à compléter, ouquirefuse d’apparaître à nos appels ? Nullement, car nous savons qu’à un moment ou l’autre nous trouverons l’élément cherché. D’avance, au fond, nous avons conscience de posséder déjà ce souvenir qui nous échappe ; il ne lui manque que

l’expression, image ou verbe, qu’il devra revêtir. Mais au contraire, l’image ne nous obéit en rien : quoi que nous voulions, quoi que nous lassions, elle est ce qu’elle est, et non point ce que nous voulons ou ce que nous cherchons. La renaissance sensorielle, l’appel d’un détail par un autre, les consécutions ou les associations, s'y font comme sans nous ; tant qu elle se forme, et surtout apres, nos activités conscientes ne sont guère que des spectatrices.

Aussi pouvons-nous dire, en comparant ces deux états si voisins, et cependant si différents, que le souvenir gagne précisément ce que perd l’image, et que les éléments constitutifs dans l’un sont justement les accessoires de l’autre. Et cela s’explique : l'effort de l’esprit pour raviver l’image lui insuffle des éléments nouveaux dont plusieurs appartiennent précisément au souvenir plus qu’à l’image et sont plutôt logiques que représentatifs. Substitution d’autant plus nécessaire que l’effort de désagrégation de l’image l’éloigne davantage de la perception originelle et qu’il faut alors, pour le soutenir, lui infuser des éléments nouveaux, cherchés d’abord dans le cercle des images voisines, plus loin ensuite, et enfin jusqu’aux extrêmes frontières de nos représentations, et même au delà, au pays des souvenirs.

Mais alors nous quittons le monde des images.

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