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SCENE PREMIERE

ANTONINE DRIETTE , GEORGES DRIETTE, VRILLE, TABARION, MIDEL, PILOSEAU, ESPÉRAN-

DIEU,, MADAME DE SAINT- GELIN

JEANNE DEMÉNIÈRE, rair absorbé, et qui sort au bout de quelques instants.

TABARION, méridional. Debout premier plan à tue-tôte à Midel, debout également au premier plan opposé.

Mais Victor Hugo, monsieur, ça n'existe pas...

MIDEIi.

Comment, cher maître, Victor Hugo n'existe pas ?

VRILLE, aimable.

Puisqu'il est mort.

ESPÉRANDIEU, à Midel.

Avez-vous du feu?

MIDEL.

Voilà.

TABARION.

Le fouillis... Le chaos... Un débordement de mots sans syntaxe.

PILOSEAU.

D'antithèses sans vie... sans la vie...

cette syntaxe supérieure qui corrige les ima-

ginations.,.

ANTONINE

Une tasse de thé, monsieur Midel?

MIDEL9 acceptant.

Merci, madame...

Jeanne se lève et sort.

ANTONINE

Une tasse de thé, monsieur Piloseau?

PILOSEAU, acceptant.

Merci, madame...

ANTONiNEj mi-voix, à Georges.

As-tu VU?... Jeanne qui vient de disparaître pour chercher Marcel...

GEORGES, mi-voix.

Elle n'a pas plus l'air de s'occuper de ses visiteurs!...

ANTONINE, mi-voix.

A peine si elle nous a dit bonjour quand nous sommes entrés!...

GEORGES, rai-voix.

Et Marcel qui n'arrive pas...

ANTONINE, mi-voix.

C'est bizarre...

GEORGES, mi-voix.

Je ne sais ce que ça signiBe?...

ANTONINE, mi-voix.

On croirait tout changé ici!...

GEORGES, mi-voix.

C'est vrai!... Depuis l'autre soir.

TABARION, toujours au premier plan, à tue- tête.

La littérature ne se suffit pas... Elle doit

chercher ailleurs une solidité... Gautier et les Parnassiens la trouvèrent dans le style.. . Les naturalistes dans le document...

VRILLE, ironique.

Moyens commodes de se prouver à soimême qu'on a du talent...

TABARION.

Il n'y a que les stylistes, monsieur Vrille.

PILOSEAU.

Il n'y a que les documentés... Classons, compulsons, lettres, autographes, coupures de journaux, accidents, scandales, dates, âges, noms...

VRILLE

Transformons même nos cabinets de travail en simples agences Tricochel... Cela rapportera plus que nos livres...

PILOSEAU, furieux.

Je refuse de comprendre ce que vous di-

Il s'éloigne.

TABARION.

Vous déplacez la question...

ESPÉRANDIEU, saluant Piloseau au passage.

Monsieur Piloseau...

PILOSEAU.

Monsieur Espérandieu... Je ne vous voyais pas... J'ai lu une chronique de vous dans...

dans...

ESPÉRANDIEU

Dans r « Alcibiade ».

PILOSEAU.

Elle m'a beaucoup plu... Mais prenez

garde aux théories faciles... N'écoutez pas ce que disent nos adversaires, (il montre Vrille.) Documentez-vous. . .

ESPÉRANDIEU

J'ai déjà une armoire de dossiers,

MI DEL) à Vrille, maniant des brochures sur une

table.

Que de volumes !... Quelle concurrence!

VRILLE, ironique.

A vendre au kilo comme la vie!...

MIDEL.

Tiens, l'auteur est de mes collègues du

ministère.,. (Regardant d'autres livres.) Csux-là

encore, de mes collègues du ministère... Encore celui-là... Au ministère, nous faisons des romans les uns sur les autres toute la journée...

L'IMAGK 87

VRILLE

Bien intéressant... La littérature d'ailleurs ne nourrissant guère son homme, il est juste que les contribuables entretiennent les gens de talent comme vous, mon cher Midel.

MIDEL» se rengorgeant.

N'est-ce pas?

MADAME DE SAINT-GELIN, pigeonnant,

à Georges.

Quand je dînais jadis entre Augustin Fillon et Sarcey... Francisque me disait souvent :

Ma chère enfant...

TABARION, à Espérandieu.

La route est ardue, jeune homme, mais la gloire est immortelle.

ESPÉRANDIEU

Oui... monsieur et cher maître.

TABARION.

Avez-vous quelque chose eu train?

ESPÉRANDIEU

J'ai beaucoup d'idées...

TABARION.

Inutile... N'en ayez pas... Un sonnet par an avec fortes césures et rimes riches, voilà la vérité.

ESPÉRANDIEU

Bien, monsieur et cher maître.

TABARION.

Appelez-moi cher maître, simplement... et venez chez moi... Je vous donnerai des leçons pour faire des vers.

ESPÉRANDIEU

Merci, cher maître.

Il s'éloigne.

hd.

PILOSEAU, àMîdel.

Bachelett... Un ancien normalien de ma promotion, la grande, celle de...

Il lui parle bas.

MIDEL.

Il écrit bien.

PILOSEAU.

Quand on sort de Normale!...

MIDEL.

Là seulement on sait le français.

PILOSEAU.

Ea dehors?... Verlaine, Barrés, Maeterliack, Mallarmé, Moréas?... Ils n'apprirent rien, ni au collège, ni dans l'existence... Comment voulez-vous qu'ils se rappellent suffisamment pour être des artistes?

MIDEL.

Pourtant Verlaine... Barrés...

PILOSEAU.

Ils ne terminèrent pas leurs humanités...

Il était naturel que nous les leur continuions.

TABARION.

Vous parlez de ce Bardasse... mon ex-rival... Un sadique... un coprophage...

Il fait de bien délicieuses choses.

TABARION.

Joli petit talent... Mais je ne le fréquente pas à cause de ses mœurs... Il faut des mœurs régulières, comme les vers... Pas de licence.

GEORGES, confldentieUement.

Alors ce qu'on dit est vrai?

TABARION.

Je l'ai pris vingt fois en flagrant délit...

C'est un CO' pro- phage î

MADAME DE SAINT-GELIN, pigeonnant,

à Vrillo.

Quand je dînais entre Augustin Fillon et Sarcey... ChinclioUe même venait quelquefois... C'était la grâce de ces soupers... Francisque me disait :

VRILLE) gracieux.

Ma chère enfant... n'est-ce pas ?

Il s'éloigne.

MADAME DE SAINT-GELIN, interloquée.

Qu'est-ce qu'il raconte ?

PILOSEAU, àMidel.

Avez-vous lu le roman de ce décadent, de ce Pierre Dulong 1

MIDEL.

Il cherche roriginalité...

PILOSEAU.

Il ne la trouve pas...

MIDEL.

Je lui ai consacré un filet de trois lignes dans mon journal... Ce que ces trois cents pages tombent par terre...

PILOSEAU.

Et le cinquième cycle épique de Liriel :

Sang-Piètre?

MIDEL.

Bien piètre, ce sang...

PILOSEAU.

Vous avez vu les noms des cinq personnages : Dieu, le Progrès, le Hasard, la Dynamite, la jeune fdle avec l'ombrelle ?

MIDEL.

La dégénérescence chronique, mon cher...

PILOSEAU.

C'est lui qui fait le Progrès, sans doute ?

ESPÉRANDIEU, s'approchant.

Oui... L'on m'a assuré qu'il avait acheté une tunique verte et une fausse barbe à cette intention...

MIDEL.

Moi, qu'il se coiffait d'une tiare ornée d'un tuyau de locomotive...

PILOSEAU.

Est-ce sa femme la jeune fille avec l'ombrelle ?

ESPÉRANDIEU

Mais non... la Dynamite.

iMADAME DE SAINT-GELIN.

Parce qu'elle saute I . . . (Souriant à Espéran-

dieu.) Délicieux...

ESPÉRANDIEU

Madame...

TABARION, s'approchant.

Qu'est-ce que ce Lahirel ?

ESPÉRANDIEU

Liriel, cher maître, avec votre permission.

TABARION.

Liriel... J'ai vu ce nom sur une réclame de savon...

MADAME DE SAINT-GELIN, souriant à

Tabarion.

Charmant...

PILOSEAU.

Et il veut se faire passer pour un poète...

MIDEL.

Un poète.,, lui... ce vaniteux...

PILOSEAU.

Cet imbécile...

MIDEL.

Ce fou...

PILOSEAU.

Cet idiot...

ESPÉRANDIEU

Ce cuistre...

VRILLE

Prenez garde... S'il allait entrer... Juste, le voilà !

Liriel parait.

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