MARCEL, JEANNE
M ABC EL, se retournant stupéfait.
Jeanne I...
JEANNE
Tu as voulu me voir Marcel... Je suis venue.
MARCEL
Toi?... Toi ici?... Est-ce que c'est toi?...
Est-ce que c'est bien toi?...
J'ai pensé te trouver seul. — Je n'ai pas attendu...
MARCEL
Tu es venue, Jeanne!... Tu es venue!...
JEANNE
J'ai lu ta lettre... J'ai cru aussi qu'il était préférable de nous quitter autrement que nous ne nous étions quittés. — Nous partirons sur des paroles de tranquillité, de paix, comme d'anciens camarades qui vont chacun leur route... qui dans ce monde ne se reverront plus.
MARCEL
Oui. Quittons-nous comme d'anciens camarades. Ne nous revoyons jamais. . jamais...
JEANNE
Marcel... Nous sommes infiniment loin l'un
de l'autre... Il n'y a plus rien de commun
entre nous... Tu t'es cantonné sur la montagne... moi dans la plaine... Nous ne pouvons nous rencontrer.
MARCEL
Tu es dans la plaine... Moi sur la montagne... Nous ne pouvons nous rencontrer..
JEANNE
Ce n'est point ma faute... J'avais fait ce que j'avais pu pour revenir... Après cette première querelle où tu me traitas de mauvaise, de folle, j'avais tenté de t'aimer de nouveau.... Tentative vaine!... Tu n'as plus voulu de mon amour... tu l'as rejeté... (Mouvement de Marcel.) Je te jarle très froidement, sincèrement... tu l'as rejeté... me faisant Tinjure la plus mortelle qu'on puisse faire à une femme... non pas qu'on aime !... qu'on respecte seulement.
iki.'
MARCEL
C'est vrai... Je t'ai injuriée mortellement... de même que la dernière des femmes!... de même que si je ne t'avais jamais aimée!...
JEANNE
Eh bien... Je ne t'adresserai nul reproche... Mais je suis lasse!... J'ai compris que c'était fini entre nous... J'ai senti que je ne pourrais à l'avenir t'avoir tout toi^ comme je l'espérais... D'ailleurs.., je dois te l'avouer... je n'en ai plus l'envie... Ce n'est pas que je t'en veuille d'aucune façon... Je ne t'aime plus.
MARCEL
Tu ne m'aimes plus?
JEANNE
Non... Je ne t'aime plus!... J'ai bien lu dans ta lettre qu'il existait une fatalité... que
tu te trouvas emporté à ton insu... malgré ta volonté... C'est possible... Ce n'est pas moi qui y contredirai... Mais vois-tu, je n'ai plus le courage de lutter contre cette fatalité qui t'emporte. . . Ça a cessé de m'intéresser. . . Nous allons nous séparer.
MARCEL
Nous allons nous séparer!...
JEANNE, prête à partir.
C'est tout... oui... c'est tout ce que je désirais te dire... Ah!... Encore... Je consens... quoi que tu m'aies fait... à te garder une es time... de même que je l'espère... tu t'efforce ras de m'en retrouver une... Et maintenant... adieu, Marcel... Je pars de mon côté... pars du tien...
Sais-tu, Jeanne, que tu abrèges cruellement
ce moment d'entretien dernier que j'avais imploré...
JEANNE
Puisque je t'ai tout dit.
MARCEL-
Sais-tu que si tu restais quelques minutes, ce me serait une joie pour la fiu de mon existence?
JEÂNNE-
A quoi me servirait de rester quelques minutes, puisque déjà je ne suis plus avec toi? MARCEL.
Sais-tu que si tu as cessé de m'aimer...
Jeanne... Jeanne... je t'aime toujours moi?...
JEANNE
Tu m'aimes?... Tant pis pour toi, Marcel...
Je pars.
Elle Fait quelques pas vers la porte.
Tant pis pour moi!... C'est toi qui parles ainsi?... Ta rejettes de ton cœur toute émotion, toute sympathie?... Je te deviens un indifférent, uu étranger?
JEANNE
C'est moi qui parle ainsi... Et j'ajoute: Si tu m'aimes, tu t'y prends trop tard. Il fallait me le montror avant-hier, au lieu de me traiter comme tu m'as traitée!..
MARCEL
Jeanne, je t'aimais peut-être plus ce jour-là que jamais avant!... J'ai plus souffert ce jour-là pour toi que jamais!... Mais est-ce la peine de te l'expliquer?... Tu te butes devant toi-même... tune comprends pas!... Au fond, il n'y a qu'un malheur, c'est de t' avoir permis d3 supposer mes sentimeats changés, d'avoi^r
laissé ta tôte marcher lorsque j'eusse dû la retenir!... Je n'ai point été celui que je devais être!... Je m'en suis puni, puisque je ne dois plus te voir!... Seulement oh! Jeanne... demeure un moment...
JEANNE
Pourquoi un moment?... Je t'ai dit ce que je voulais? Qu'ajouterai-je?... Il ne me reste qu'à m'en aller.
Elle avance encore de quelques pas vers la porte.
MARCEL
Par pitié... Jeanne... je t'en supplie... Je t'en supplie...
JEANNE
De la pitié?... En eus-tu avec moi?... En eus-tu ?... Adieu !... L'existence du moins me sera indifférente... Je serai tranquille chez ( moi.
Elle avance encore.
MARCEL
Jeanne, prends garde, tu es trop dure... Ça ne te portera pas chance quand tu vas sortir d'ici?
JEANNE
Pas chance?... La chance et moi, nous sommes brouillées I . . . Que je sois dure ou non, je sorsl...
MARCEL
Alors, je serai aussi dur que toi... Je t'arrêterai... Tu ne sortiras pas!,..
Il lui barre la porte.
JEANNE, reculant.
Ah ça!... Je te retrouverai donc partout, tout le temps devant moi?... Je ne pourrai jamais en finir avec ta personne ?... Tu m'obséderas sans cesse?... Ainsi que tu le fis de-
puis des semaines^ depuis des mois, où tu me rendis celle que je voulais ne pas être, tu barricaderas donc perpétuellement de la tienne ma volonté, comme tu barricades cette porte!.. Et dire que cette nuit encore, dans l'atmosphère toute noire, je ne pouvais me détacher de ta figure I... Tu apparaissais en face de moi, à côté de moi... je devenais assez insensée pour te tendre les bras !...
MARCEL
Tu me tendais les bras, Jeanne ?... Et tu prétends que tu ne m'aimes pas V... Je le savais bien que tu mentais... que tu m'aimes !...
JEANNE
J3 mentais... c'est vrai... Je mentais !...
Mais dussé-je m'en meurtrir, m'en déchirer le cœur, m'en rendre désespérée et furieuse... dussé-je me montrer infâme, et méchante, et
cruelle abominablement... je ne mentirai plus!... je ne t'aimerai plus!... Du moins, je ne te le montrerai jamais!... jamais!...
Elle tombe sur une chaise, cachant sa figure dans ses mains, sanglotante.
MARCEL} au bout d'un moment s'approchant d'elle,
très tendre.
Pauvre Jeanne!... Il serait pourtant bien simple de nous quitter très doucement, très saintement... puisque je t'aime... puisque... toi... tu n'as pas cessé... de m'aimer!
JEANNE, relevant la tête.
Que veux-tu dire?... Où veux-tu de nouveau m'entraîner ?
MARCEL
Nulle part,.. Je ne te ferai point revenir sur ce que tu as décidé... D'ailleurs, je te le répète... Je vais te quitter tout de suite.
comme lu vas le faire !... J'aufais peut-être espéré avant... une marque... un gage... qui., dans la suite... quand nous ne nous verrons plus... nous rappelât ce qui a été?
JEANNE, se levant toute.
Quel gage?... Quoi?
MARCEL
Oh... c'est une simple prière que je t'adresse!... tu ne l'exauceras pas!... J'aurais désiré... c'est bien inouï... bien fantastique à dire... J'aurais désiré... que nous nous embrassions, Jeanne?
JEANNE
Nous embrasser?... Au point où nous en sommes?... Comment veux-tu que nous nous embrassions?
MARCEL
C'est pour toi comme pour moi que je Tau-
180 I/IMAGË
rais désiré... Nous allons partir tout à l'heure très loin... plus loin que nous ne croyons... Nous allons mourir tout à l'heure... l'un pour l'autre!... On embrasse les morts avant de les ensevelir I... Il faut nous embrasser...
JEANNE, se défendant.
Je ne le puis, Marcel. .. Je ne le puis. . . laissemoi I...
MARCEL, raturant.
Approche. Jeanne, ma Jeanne, approche plus près... Nous n'aurons plus beaucoup de plaisir ici... Prenons ce dernier!... Viens, là dans mes bras, contre ma poitrine... (La couchant sur lui quoiqu'elle se débatte.) — Là , pauvre petite blessée... dis-moi que malgré ton départ, ton âme est restée la même... la même que j'ai tant adorée?... Là... pauvre toute petite... toute petite choyée... dis que
c'est celle que j'ai mise sur ma poitrine,., telle un sachet pur... depuis que tu me Tas donnée ?
JEANNE, se détachant soudain.
Ah ça... Marcel... Tu ne veux donc pas décidément que je garde mon âme en moi ?...
Toujours renaîtra le souvenir de cette ancienne que tu m'as prise quelque soir... un soir que je dormais sans doute!... et que depuis, tu prétends substituer à celle qui réside ici ?
MARCEL, tendant les bras.
Ne te sauve pas?... Ne te sauve pas?...
Sois la petite âme blanche, la petite colombe que tu étais au temps des premières noces, des baisers neufs comme des mois de mai? .,
JEANNE
Encore celle que je croyais envolée... que
tu dresses ds nouveau devant moi... dont tu m'accables !
MARCEL
Elle n'est pas envolée, ô ma petite mariée toute en primevères.,, toute en lys!... Regarde dans ce miroir?... Tu vas la reconnaître.
JEANxVE.
Celle-là?... Dans ce miroir?... Celle qui, ainsi qu'un assassin, a tué notre bonheur?... Celle-là?... Moi?... Ce n'est pas moil... Ce n'est pas moi!...
MARCEL
Prends garde, Jeanne... Je ne te reconnaitraisplus, si tu te refuses à la reconnaître... Et ça ne serait pas seulement cela !... Ça serait que... définitivement... tu ne serais plus celle que tu es !
JEANNE, furieuse.
Je ne serais plus celle que je suis?... Vastu me faire encore redevenir folle, Marcel, avec tes folies?... Si, je suis celle que je suis... je suis libre... libre... je me suis sauvéed'avec toi, de chez toi I... Je ne t'appartiens plus!
MARCEL
Je t'en conjure!... Sois quand même l'autre un tout petit instant... un seul tout petit instant, avant de me quitter?..*
JEANNE
Que cet instant meure avant de naître !...
Je ne veux pas que tu m'appliques une fois de plus ce masque sur li figure... ce mensonge sur les traits I
MARCEL
Ne blasphème pas... c'est toi le masque...
C'est elle la figure !
JEANNE
Moi le masque?... Tu perds la tète...
MARCEL
Oui, toi le masque !...
JEANNE
Elle, la figure ?
MARCEL
Oui, elle la figure !
JEANNE
Elle I... allons donc !... Tu sais bien comment elle s'appelle, la voleuse d'étreintes, la ravisseuse de caresses, la soutireuse de douceurs 1... (Criant.) C'est l'Image I... l'Image!...
Un grand silence se produit.
MARCEL, le rompant.
Ce n'est pas moi qui l'ai dit... C'est toi, Jeanne. . Moi je ne voulais point la faire ve-
nir... Je voulais que nous nous quittions sans qu'elle fût là... Mais aussi, il ne fallait pas to mettre à l'appeler !
JEANNE
Elle peut bien venir I... Je la connais!...
Je l'arrêterai si elle se présente !... Qu'elle ose me reprendre moi-même à moi-même !..♦ Qu'elle se risque à me rejeter, contre ma volonté, dans tes brasi... Je n'ai pas peur d'elle... pas plus que de toi... je n'ai pas peurl...
Marcel, écoutant soudain.
Ecoute... Jeanne... écoute là-bas!...
JEANNE
Que veux-tu que j'écoute ?. . . puisque je n'ai pas peur et que je la brave... que je la brave ?
MARCEL
Ecoute donc ?
JEANNE, tressaillant.
Oh si!... J'ai peurî... J*ai une peur terrible !... Je l'ai entendue !... dans l'escalier !
MARCEL
Je l'ai entendue aussi... je l'ai entendue très nettement... je l'ai entendue qui montait...
JEANNE
Ce sont ses pas légers... Elle ouvre la porte maintenant. Elle est dans le vestibule!
MARCEL
En effet... Elle vient d'ouvrir la porte...
et elle est dans le vestibule.. . qui ôte son manteau...
JEANNE
Elle aôté son manteau... Elle passe dans le couloir... Elle passe dans le couloir... Elle va entrer !
MARCEL
Elle va entrer... Elle entre, Jeanne, elle ' entre...
JEANNE, au comble delà terreur.
Cache-moi î... ahl... cache- moi 1... La voilà qui s'avance vers moiî... c'est affreux I affreux 1...
MARCEL
Oui... Elle s'avance, ton image I... Elle s'avance, cette réelle toi aimante, vivante!...
Celle que tu eus été sans ce monde qui t'a dépravée. . pervertie 1 . . . Plus même ton image. . . Jeanne... regarde-la... ton idée!,.. Ton Idée première... Ton Idée préexistante à ton être, telle que Celui qui préside aux destinées, la tint dans sa Main de Bonté!... Cette Idée de toi que j'entrevis au jour du premier aveu, et tant de fois, plus tard... alors que je pion-
geai, ainsi qu'en deux iaQnis puits d'azur, au fond de tes deux yeux bleus I
JEANNE, fuyant.
Au secours!... La misérable!... Elle me poursuit!... Elle me poursuit!...
MARCEL
Elle te poursuit... oui, elle te poursuit!,.. Et regarde... Elle t'efface!... Elle t'efface à mesure qu'elle te poursuit!
JEANNE, fuyant.
Au secours!... Au secours!... Elle veut me faire mal ! . . . Défends-moi ! . . . Préserve-moi ! . . .
MARCEL, étendant les bras et cherchant Jeanne.
Te préserver?... ïe défendre?... ïu t'es tellement effacée que je ne sais où tu es?... Mais elle, je la vois bien... et ce n'est plus toi... c'est çlle qu'il faut que je préserve de toi!
JEANNE, fuyant terrifiée.
Qu'est-ce que tu dis?... Ohî... Ton regard 1... ce regard!... C'est son regard à Elle!... Ne me regarde plus!... Ne t'approche plus 1 ... Je vous vois trop bien tous les deux I . . . Toi c'est Elle!... Elle c'est Toi!... Oui!... Oui î... Je sens trop que vous ne faites qu'un ! ... Que vous me tuerez parce que vous vous êtes mis ensemble!... Que vous allez vous défaire de moi, parce que je ne vous sers à rien maintenant!...
Elle se jette toute petite, toute [diminuée sur un soplia au fond, comme une pauvre bête traquée.
MARCEL, étendant les bras et cherchant Jeanne.
Où es-tu?... Où te dissimules tu?... Par ici?... Par là?... Veux-tu te montrer enfin?... Ah! cette fois, je te tiens, désastreuse petite menteuse !... Odieuse petite poupée de femme qui m'a rendu fou !
Il la meurtrit.
JEANNE
Lâche I... Lâche!...
MARCEL
liai... Tu as refusé de me donner ton Image?... Je vais la prendre... Ha!... Tu as refusé de devenir celle que je voulais?,.. Je vais te contraindre à la devenir!...
Il la meurtrit.
JEANNE
Lâche!... Lâche!...
MARCEL
Car je suis un Créateur prodigieux!... Prodigieux, entonds-tu I... Et je recréerai le Monde à ma guise le jour où il m'en prendra
fantaisie!... (Lui appuyant férocement sur les épaules et lui serrant le cou). Rentre en Jeanne, l'Image qui s'était échappée de Jeanne!...
ib.
JEANNE? étranglant.
Ahl...
MARCEL
Rentres-y pour éternellement, et ne la quitte plusl...
JEANNE, mourant.
Ahl...
MARCEL) tombant à genoux, illuminé.
Merveilleuse et sublime chérie, je vais donc te contempler dans Tétincelante vérité de ta nature I... Telle que tu naquis 1... Telle que je t'ai fait renaître!... Telle que tu es I... Te voilà morte, te voilà vivante et resplendissante!... (il saisit le corps inerte par la taille, et ainsi que s*il promenait une amante, l'amène très doucement sur le devant de la scène.) Viens, Jeanne...
Viens comme jadis au bois de Seignelette...
Enlace-moi le cou de ton cher bras... (il lui
place le bras autour de son cou.) Là !... Ouvi'C tes
doux yeux, que j'y lise ta joie... (il lui lève les paupières.) Mets ta bouche sur ma bouche, que je boive tes lèvres... (ll l'embrasse sur les lèvres).
Jeanne... Je crois que ta mère est derrière nous qui cueille des violettes... Vite... Vite... Prenons ce petit sentier qui mène au fond du bois... pour nous aimer 1
Rideau.
Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine. — Pichat et Pépin.
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