SCENE PREMIERE
MARCEL DEMÉNIÈRE, JEANNE
DEMÉNIÈRE.
JEANNE
Tu es content?... Ton drame marche?
MARCEL
Oui, ma chérie, je suis à la fin du deux, et vois déjà le trois réalisé.
JEANNE
Tant mieux... Quel succès tu vas avoir si tu traites ce drame comme tu me Tas dit...
J'aurai du succès, j'espère..,
JEANNE
Le rôle de Berthe, celui de M. de Morsaint> la lutte surprenante et empoignante entre eux, quel effet cela produira...
MARCEL
N'est-ce pas?
JEANNE
Ce sera bien autre chose que tes romans, quoique tu saches à quel point je les aime.
MARCEL
Que veux- tu?... On ne lit plus les romans... C'est lutter avec l'impossible que continuer à en composer.
JEANNE
Je suis tout à fait de ton avis... Tu devais un jour ou l'autre arriver à la scène.
Ma foi, j'en ai assez de converser perpétuellement avec moi-même, de me raconter mes propres histoires... Il est temps qu'une Berthe et qu'un M. de Morsaint en' chair et en os s'adressent à des spectateurs en chair et en os comme eux.
JEANNE
Quel plaisir de t' entendre, Marcel... Tu conoiinences donc à trouver qu'il y a du vrai dans ce que je te disais jadis, à penser qu'il faut davantage vivre au milieu des autres, user de la langue des autres ?
MARCEL
Tu vas un peu vite, ma petite Jeanne...
Certes, le théâtre rend plus accessible l'idée de Tauteur, le met ea rapport plus direct avec la foule; mais je n'ai, je t'assure, Tintention de me soumettre à la vie ou à la langue de cette foule, que tout juste pour en être saisi.
JEANNE
Tu m'étonnes... Je te croyais plus changé...
Pense donc. Les gens sont si peu compréhensifs.,. Il me semble que tu ferais bien, au contraire, de leur céder sur certains points, afin de les amener plus facilement à ta façon de voir... Il y a des ménagements qu'il faut que tu gardes... des habiletés...
MARCEL
Il n'y a pas d'habiletés... De même je t'ai souvent répété qu'il y a deux romans, il y a deux théâtres... Celui où le public, véritable auteur de la pièce, force son scribe à n'avoir
d'autres idées que les siennes^ et celui où l'auteur, authentique cette fois, amène le public à ses idées... Je suis pour ce second théâtre, voilà tout.
JEANNE
Mais enfin, que veux-tu faire?
MARCEL
Je veux apporter du nouveau... un rude nouveau... Plus les lieux communs rebattus depuis des siècles, les vaudevilles à tiroirs, les drames à adultères... Je veux exprimer, telle qu'elle m'apparait, cette vie au-dessus de la vie que j'entrevois, la seule vie réelle, Jeanne, celle qu'au fond de moi, je vis.
JEANNE
Prends garde de monter trop haut, de t'éle-
ver trop au-dessus de cette existence, surtout
pour parler à des gens qui n'ont guère atteint celle que tu rêves... Casse-cou, monsieur l'audacieux...
MARCEL
Pauvre et chère petite fenime de sagesse, sois seulement ma petite femme de tendresse... Ne t'inquiète pas... Laisse faire ton homme... Tu verras, lorsque j'aurai fini mon drame, comme il sera beau, comme tu seras heureuse que je l'aie écrit.
JEANNE
Je ne demande qu'à te croire, Marcel... Tu n'as pas à me persuader... Tu sais bien que tu auras toujours raison avec moi...
MARCEL
D'ailleurs, la seule vérité au-dessus des
opinions des hommes, n'est-elle pas que je t'aime et que tu m'aimes !
Il se lève, s'accoude sur le fauteuil de Jeanne,
l'embrasse longuement au front.
JEANNE
Mon chéri !...
Ma chérie!...
JEANNE
Ohl... Etre près de toil... Y rester toujours !...
Ils 8*étreignent de nouYeaul MARCEL.
Que lisais-tu là ?
JEANNE
L'Eve Future, de Villiers de l'Isle-Adam.
MARCEL
C'est vraimeat curieux, n'est-ce pas ?
JEANNE
Très curieux.
MARCEL
Il existe en ce volume une sorte de poésie mathématique implacable.
JEANNE
Implacable.
MARCEL
Quelle étrangeté et quelle logique pourtant.
Gomme tu dis, Marcel, quelle étrangeté surtout.
MARCEL
Vraiment, voilà l'un des génies qu'il nous
faut goûter avant les autres, car il sut mieux que les autres les aspirations de notre temps.
JEANNE
Il semble bien en effet de notre temps Marcel, ce lord Ëwald qui détache de sa mattresse, de cette miss Alicia Clary, les qualités qu'elle pouvait avoir, afin d'en reconstituer une nouvelle amante, une automate à forme de femme, cette effrayante Hadaly, que seule il adorera désormais.
MARCEL
Oui, mais miss Alicia Clary avait trompé lord Ewald dans tout ce qu'il pensait d'elle ; il ne pouvait plus trouver le bonheur avec cette maîtresse qui s'était menti à elle-même, jetait sortie... comment te dire?... de sa nature, n'était plus celle qu'il aimait.
i4 L'IMAGE
N'empêche que si Ton réfléchit, cela paraît une maladie bizarre, de la folie presque, de délaisser la femme qu'on aima, pour se contenter d'une fantasmagorie, d'une chimère...
MARCEL
L'histoire est de chaque jour. Hoffmann l'a- ' vait traitée avec le docteur Coppélius, Nathanaël, Clara et Olympia. Plus on ira, plus on la traitera. Plus les hommes s'épureront, plus ils s'élèveront au-dessus de l'existence, cognant aux portes de l'éternité, pour assouvir l'idéal qui les poursuit...
JEANNE
Mais pourquoi se repaître d'une illusion, quand une réalité supérieure à cette Alicia, à cette Clara, pouvait suffire à Ewald et à Nathanaël?... S'ils s'étaient trompés une fois.
que ne cherchaient-ils de nouveau celle qu'ils eussent fini par rejoindre?
MARCEL
Qui dit, ma pauvre Jeannette, qu'ils n'en fussent arrivés à ce point où l'illusion seule plaît?... Qui dit que l'illusion ne fût devenue pour eux la réalité?
JEANNE
Comment l'illusion pouvait-elle leur être devenue réalité?... Comment peut-elle satisfaire des personnes qui vivent?... Depuis quelque temps tu m'effraies de paroles que je ne comprends pas.
MARCEL
De plus grands esprits que les nôtres assurèrent que l'illusion est la réalité.
JEANNE
Méchant... Tu continues... Alors, il ne faudrait rien croire de ce qui nous entoure, nous persuader que nous ne croisons que des apparences... Aht... Je te le demande... Dans cet alfreux évanouissement de ce qui respire, que deviendrait ûotre union elle-même, Marcel, cette sainte union dont nous vivonsi
HAHCEL, la soutenant et renTersantaa tête vers lui.
Ne cherche pas à savoir, ma petite Jeanne, ma Jeanne chérie... Aime-moi seulement de même que je t'aime,, , Ayons confiance l'un en l'autre... Tout est làt... Tu sais hien d'abord que nous ne serons jamais comme ce lord Ewald et cette Alicia, comme cette Clara et ce Nathanaël. Pas d'Hadaly possihie entre nous, pas d'Olympia. Je ne détacherai jamais
de toi tes qualités merveilleuses pour les faire revivre en une autre, même immatérielle, qui ne serait que dans mon imagination, car je t'adore toute, tu le sais, telle que tu es, ma vie incomplète se complète en toi, et tu ne fais qu'un pour éternellement avec la Jeanne délicieuse dont j'ai gardé le reflet au fond de mon cœur depuis ce jour...
Ils se promènent enlacés.
JEANNE
I Oui... ce jour... Marcel...
i MARCEL.
Ce jour!... Il y aura tantôt un an... C'était au bois de Seignelette, tu te le rappelles, au temps de nos fiançailles... Ta chère mère, ta mère tant regrettée avait tenu à nous accompagner, car elle obéissait à ce vieux préjugé naïf, mais si respectable, de ne jamais lais-
ser deux fiancés tête à tête... Pauvre femme... Elle trottinait près de nous, de son pas menu, et nous parlions presque bas pour qu'elle nous entendît moins, nous efforçant de la devancer... Mais elle nous accompagnait toujours, la bonne mère, se baissant parfois et cueillant des violettes... A un moment, peut-être s'était-elle arrêtée plus longtemps à cueillir les petites fleurs, nous ne la vîmes plus, et nous allions l'appeler, quand nous nous trouvâmes... ce fut un choc inouï, inoubliable...
soudain l'un devant l'autre, seuls, la première fois... Nous nous tûmes... Je sentais qu'un acte très grand et très neuf s'accomplissait... Celui-ci : que nous venions de dépouiller tous les obstacles qui nous séparaient, pour nous dire ce qui est au fond de chaque être, le merveilleux sentiment qui les fait se reconnaître, de même que deux petits enfants purs.