‹ L'image: pièce en trois actesChapitre 9 sur 21 · MARCEL, JEANNE · texte numérisé non relu

MARCEL, JEANNE

JEANNE) s'avançant résolument ven Marcel.

Marcel, les voilà partis, et j'ai à te poser une qaestioQ très grave.

MARCEL

Laquelle?... Que veax-tu dire î

JEANNE

Depuis longtemps elle me hante la tCte ; je ne pouvais la formuler. Après la façon dont ta as parlé, elle vient de me sauter à la gorge,

elle ne me laisse plus de répit, elle me déchire, elle me lancine... C'est assez discuter des hommes et des femmes en général... Il aut que nous parlions de nous... Ecoute-moi, Marcel, qu'aimes-tu ici ?... Ta femme ou le portrait de ta femme?... Mon image ou moi?

MARCEL

Comment?... Je ne te saisis pas?... Suis-je devenu fou comme le peintre JeanRougier ?...

Quelle question me poses-tu là?

JEANNE

Marcel, je te prie pour la seconde fois de m'écouter attentivement... Cette question est capitale... Je suis profondément anxieuse et grave... Tu as dit tout à l'heure qu'il existait peut-ôtre deux femmes dans chaque amour...

Réponds-moi sans détour : Laquelle de ces

deux femmes aimes-tu?... Mon image ou moi?...

MARCEL

Ça n'a pas le sens commun... Est-ce que toate ma conduite, toute ma vie, ne t'ont pas crié mille fois celle que j'aime?... Que me le demandes-tu?... Parce qu'un homme qui, de ton aveu môme, perdit la raison, dédouble la personnalité des autres, en suis-je arrivé là?... Qu'il y ait deux femmes ou non en toi, ne vois-tu pas que c'est toi que je chéris?...

Quelle distinction établirais-je entre toi et celle que tu appelles ton image?

JEANNE

Tu en établis une... De même Jean Rou-

gier a peint le portrait de sa femme et en est

tombé amoureux, de même tu as depuis

notre mariage... cela me crève désormais ir-

résistiblementlesyeaxi... irrésistiblement !... tu diras le contraire, tu mentiras!... tracé en toi un portrait de moi, que tu as arrêté, délimité... Tu as décrété chaque geste, chaque pensée de celle qui était dans ce portrait, les as calculés d'avance, et ce que tu as apprécié en celle-ci, c'est qu'elle était ton œuvre, ainsi qu'un de tes livres est ton œuvre, qu'elle resterait celle que tu avais peinte, ne sortirait plus, à moins que tu ne le voulusses, du cadre que tu lui avais imposé... Si elle prétendait émettre un avis, tu lui disais : « Ma chère, nous nous aimons, tout est là, aie confiance ! » Si elle exprimait un désir, tu lui répondais: « Je sais les désirs que tu peux concevoir. Je les satisferai. Sois sans crainte. Reste seulement dans ton cadre. Demeure l'image qui est en moi 1 »... Or, à côté de ce cadre de ton cœur, Marcel, où tu l'as en-

enchâssée comme on enchâsse un diamant dans une bague de prix, il y a l'autre, il y a la soutTrante, il y a moi, qui commence à me sentir immodérément dépitée et jalouse de cette autre moi môme qui fait dos gestes qui ne sont point mes gestes, émet des idées qui ne sont point mes idées, a cessé d'avoir ma figure... que je tremble de te voir adorer seule, tandis que moi, tu ne me connaîtras plus I

MARCEL

Jeanne, où as-tu été chercher ce plan de bataille terrible que tu dresses co.itre moi, contre toi, contre notre bonheur?... Tu m'avais toujours écouté et suivi jusqu'ici... Tout d'un coup, voici qu'à propos d'une aventure que ton frère raconte, qui n'a nul r avec nous, lu m'abandonnes, tu t'arré

me regarder moi seul... Tu descends dans la vie... Tu te mets à raisonner ainsi que les gens de la vie... Tu déraisonnes ainsi que les gens de la vie, qui détruisent ou bafouent ce qu'ils touchent !... De quel droit jettes-tu des pierres sur le tomple idéal que nous nous étions construit?... Pourquoi dis-tu que je t'ai scindée en deux, que j'ai créé deux toi, que je n'aime que la moitié de toi?... Tu sais bien que c'est faux, que je n'ai jamais failli à l'amour juré...

JEANNE

Non, tu n*as jamais failli à l'amourjurél...

Mais aussi tu ne vois point ce que je vois, Marcel, et je te le répète, une lumière aveuglante me crève les yeux !... Pour que tu m'aimes, je suis obligée de ne pas être ce que je suis, de jouer la comédie, de me far-

der, d'être l'autre que je sens trop bien que ton î inaglnatioa désire... Et cette autre, ton art me la rend plus impossible chaque jour, quand tu l'emportes vers des pays de rôve où j'ai peine à vous suivre, vers des contrées d'au-delà où je sais que je ne vous retrouverai... Bientôt tu compareras entre celle que tu élèves avec toi jusqu'au ciel et celle qui reste sur la terre. — Bientôt, elle seule vivra, te dis-je, et moi tu auras fini de me reconnaître... Mieux vaut périr tout de suite si je dois périr!... Je suis trop fière pour te partager plus longtemps avec une étrangère I... Marcel... Marcel... Cela te semblera absurde, inouï... Mais il faut que fu me dises coûte que coûte à moi qui ne suis pas de ton art, je le vois trop, si tu me préfères celle que cet art a créée, si tu aimes mieux mon image moi?

MARCEL

Ma chérie, ma pauvre chérie, ne te monte pas ainsi, je t'en supplie, je t'en conjure ! — Tu sais bien que je t'aime toute seule, tout entière, dans mon art et avec mon art, pauvre petite enfant qui veux l'expliquer les choses, et te perds de même que ceux qui prétendent les expliquer ! . . .

JEANNE

Ne m'appelle pas ta chérie en ce moment,. • Ne m'appelle pas enfant... Ne me réponds pas par ces réponses qui ne répondent rien... Je suis une simple femme de la vie, Marcel.

— Je frémis d'angoisse à la pensée que j'ai dans une autre vie une rivale que je ne puis atteindre... II faut que tu me dises si cette rivale existe, me rassures si elle n'existe pas?

MARCEL

Jeanne, regarde-moi droit dans les yeux comme tu me regardais jusqu'ici... Droit, entends-tu, droit... Tu y verras ce que tu aurais toujours dû y voir, la vraie réponse aux doutes que tu as.

JEANNE

Je ne puis te regarder... J'ignore où nous en sommes, et si la vérité est dans tes yeux... Un instinct me crie que tu ne veux pas me tromper. — Un autre que je ne me trompe pas!... La certitude?... La certitude?... M'aimes-tu mieux que cette image... tu as beau le nier, elle existe entre nous deux. . . que tu t'es forgée de moi I

MARCEL

Oui... ma Jeanne bien-aimée et adorée...

Je t'aime mieux que cette image qui ne vit

que dans ta chère, et douce, et mignonne tftte en délire!... Je t'aime mieux que mon artt... Je t'aime... Je t'aime...

JEANNE

Alors jure-moi que tu renoncerais à cet art, à tout pour moi, comme je renoncerais à tout pour toi ?

Puisque je te l'assure...

JEANNE

Jure?

MARCEL

Jeanne... crois-moi...

JEANNE

Jure?

MARCEL

Tu vois bien que je ne mens pas...

JEANNE

Mais jure donc?

MARCEL

Tu ne me crois plus !... Tu as perdu toute foi!.. Il faut que je jure maintenant!... Qu'estce que j'adorais pourtant en toi?... Qu'est-ce qu'on aime dans les femmes qu'on aime ?...

C'est la foi qu'elles ont en nous I... Malheureuse... Tu as perdu la foi!... Tu me la fais perdre aussi L.. Tu me fais douter!... J'en viens à me demander si elle n'existe pas celle que tu dis!... Sûrement ce n'est pas elle qui m'eut parlé comme tu m'as parlé !... Tiens... Tiens... Tu n'es qu'une méchante folle...

qu'une odieuse folle... qui m'a rendu fou !

Il m'insulte !... Il m*insulte !...!! ne peut pas jurer ! . . . Il ne peut pas jurer !

MARCEL, courant vers elle.

Jeanne!... Pourquoi dis-tu que je t'inbulte!... C'est impossible!... Je ne t'ai point insultée!... (Se jetant à genoux et baisant sa robe.)

Rappelle- toi, Jeanne, ma petite Jeanne, ce que nous fûmes ensemble!... Cette année de bonheur ininterrompu!... Par pitié... Je t'ai tenue comme cela embrassée une soirée durant... Tu te penchais sur mon front pour y égrener tes baisers... Tes paroles de tout à l'heure n'étaient pas vraies, n'est-ce pas?,.. Il ne faut pas que notre bonheur s'en aille?

JEANNE, figée.

Tu ne m'aimes pas !

MARCEL

Une autre fois, tu te souviens, tu t'étais mise aussi à genoux devant moi, et j'étais auissi à genoux devant toi... Nous semblions

deux petits enfants récitant leur prière... et nous priions Dieu, ma petite fille, ma petite sœur, puisque nous nous aimions... Il ne partira pas notre bonheur, Jeanne?... il serait si difficile d'en retrouver.

JEANNE, figée.

Tu ne m'aimes pas 1

MARCEL

Oh non!... Il ne partira pas... Car nous nous le sommes promis au bois de Seignelette... Que tu étais belle, et douce, et tendre, et lumineuse ce jour-là 1... Jeanne reste telle que tu fus alors, reste ma Jeanne de lumière... î (Montrant son front.) Telle que je t'ai gardée toute là, que je te garderai éternellement là!

JE ANNE > répétant le geste de Marcel et éclatant d'an

rire terrible.

Làl... Tu vois bien que tu ne m'aimes pas I... que tu aimes l'Image!

Bideau.

Éik.

Page 1