MARCEL, JEANNE, GEORGES, ANTONINE, JACQUES BERGERET
MARCEL
Ah!... Mon petit beau-père.
Jacques.
JEANNE
Jacques.
ANTONINE
Bonsoir, Jack, shake hand Jack.
JACQUES
Bonsoir, madame Antonine, Jeanne, monsieur Georges, Marcel.
ANTONINE
Vous embarquez-vous dans le rêve avec nous, Jack?
JACQUES
Moi, je ne demande pas mieux,.. Je m'embarque partout où Ton veut... Dans le rêve, à Bougival, à Nogent ou au ciel... Ça m'est égal..,
MARCEL
Ce bon Jacques... Jamais fixé... Du moment qu'on s'amuse...
JACQUES
Comment donc...
ih^.
GEORGES
Savez-vous du nouveau, Jacques?
ANTONINE
Les coulisses des petits théâtres rapportentelles?
GEORGES
Les députés sont-ils sérieux?
ANTONINE
Les actrices que vous protégez toujours dignes de prix Montyon?
JACQUES
Ces messieurs vont bien, je vous remercie, et ces dames pas trop mail... Quant aux nouvelles nouvelles... bernique...
ANTONINE
Comment pas le moindre accident?
Le moindre scandale?
ANTONINE
Le moindre détournement de gros majeur par une innocente petite bouquetière?
JEANNE
Voyons, Jacques, cherche un peu?
MARCEL
Pour faire plaisir à nos amis?
JACQUES
Bernique, vous dis-je...
GEORGES
Alors.., Alors quoi?
ANTONINE
Il aut nous ennuyer?
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JACQUES
Que voulez-vous?... II n'y a rien... Calme plat... La marasme... Ah sil... Un bruit qui court... Madame Kissling, la femme de l'agent de change, vient de s'esquiver avec un danseur russe,
C'est pour sceller l'alliance.
GEORGES
Non, pour se payer sur l'emprunt.
JEANNE
Comment... rien que cette femme d'agent de change?
MARCEL
Un petit coin de la vie encore?
JACQUES
Vous êtes insatiables . .
ANTONINE
Jack... Vous ne me le refuserez pas... délicieux Jack... vous qui êtes la gazette...
GEORGES
f Délicieux Jacques qui ne tirez aucune conclusion de ce que vous racontez, et avez la morale si peu encombrante...
JACQUES
Voulez-vous apprendre que le petit Septfontaines leva le pied avec la caisse de son patron?... Ça offre-t-ilun intérêt?... Non!.,. Eh bien, mon sac est vidé... vidé...
Vous ne nous laisserez pas ainsi.
GEORGES
Vous avez éveillé nos curiosités les plus
malsaines, nos plus mauvais sentiments.,.
Satisfaites-les.
ANTONINE
Jack... vous nous dissimulez quelque chose.
JACQUES
Puisque je vous assure...
ANTONINE
Je ne vous crois pas...
JACQUES
Je vous jure que je ne sais rien...
ANTONINE
Sur quoi jurez-vous?
JACQUES
Sur ce que j'ai de plus sacré, sur la tête Je
celle que j'aime...
Laquelle?
JACQUES
Je n'en ai qu'une.
ANTONINE
Menteur...
JACQUES
Vous doutez?.,. Je no parlerai plus.
ANTONINE
Je vous en défie.
JACQUES
Je n'inventerai mémo plus... Je n'aurai plus d'imagination...
ANTONINE
Très bien... Je me souviendrai...
JACQUES, comme frappé d'un éclair.
Oh ! ... mon Dieu î .. . Moi qui allais oublier... Une aventure...
ANTONIXE.
Quoi donc ?
GEORGES
Quoi donc?
JACQUES
Inconcevable... Pharamineuse,., Tout Paris en parle depuis ce matin.,.
ANTONINE
Quelle aventure?
MARCEL
Qu'est-ce que c'est?
JACQUES
Je vous la donne en cent, en mllb... Ja-
mais vous ne devineriez... ne pourriez-vous douter...
MARCEL
Enfin quoi?
JEANNE
Quoi?
ANTONINE
Ne nous laissez pas dans l'attente.
JACQUES
Du nanan... Un vrai régal... Vous connaissez le frère de Claudius Rougier, le Jean Rougier qui fait de la peinture?
MARCEL
Si nous le connaissons...
Nous parlions encore Rougier tout à l'heure.
JACQUES
Vous savez qu'il passait pour un esprit originaly excentrique, qu'il était au plus mal avec son grand pontife de frère, dont il critiquait amèrement toutes les théories...
GEORGES
Oui...
MARCEL
Il ne s'en faisait guère faute...
JACQUES
Eh bien, le bruit court que le malheureux est devenu subitement fou. .. fou à lier... qu'on vient d'être obligé de renfermer...
MARCEL
Comment, lui, fou!...
ANTONINE
Quelle raison?
JEANNE
Quelle cause subite?
JACQUES
Attendez,.. Vous savez que depuis plus d'un an, il travaillait au portrait de sa jeune femme... cette femme qu'il cachait à tous les yeux, dont il paraissait si étrangement épris... C'était une œuvre particulièrement chérie, soignée... Or, pour mettre le comble à ses originalités, peut-être pour jouer un dernier tour à un frère horripilé... Elle est bien bonne!... Elle est bien bonne!... Ce mari si passionné vient de tomber insensément amoureux... du portrait de sa femme... entendezvous bien... du portrait... et ne veut plus voir le modèle! ^■
MARCEL
C'est effrayant!...
GEORGKS.
Qui Teùt jamais supposé du frère d'un gros bonnet littéraire si considéré, si sérieux?...
Du frère d'un président de sociétés artistiques, d'un membre de l'Académie?...
GEORGES
Quelle chute pour des parents qui croient à l'existence des décorations!...
ANTONINE
Quel déshonneur pour l'arbre généalogique d'une famille naturaliste!...
JACQUES
L'infortuné déclare que le portrait est bien sa femme, réellement vivante devant lui, et refuse totalement de reconnaître l'autre... Il ne veut plus se séparer de l'image... de l'i-
mage de celle qu'il adorait autrefois... On a dû la lui laisser emporter.
GEORGES- C'est inouï de tomber amoureux d'une i mage !
ANTONINE
C'est la frénésie la plus complète I
MABCEL, très sérieuse.
Sait-on !... Peut-être n'est-il pas si fou... Qui est fou?... d'abord... Qui est sage?...
Peut-être... après tout... Je vais vous dire quelque chose d'un peu paradoxal, moi aussi... l'âme de madame Jean Rougier étaitelle passée dans la toile 1
JEANNE
Comment?
GEORGES
Qu'entends-tu par là?
ANTONINE
Je ne saisis pas le sens secret de vos paroles?
MARCEL
Je n'ai point intention d'attacher grande importance à cette idée... Mais on a droit de tout supposer... Ne se peut-il, tandis qu'elle posait pour ce portrait dont l'exécution dura plus d'un an, que, par un effet analogue à celui qui se produit lorsque nous nous regardons dans un miroir, elle y ait objectivé son àme, comme nous objectivons notre figure dans le miroir, à n'en savoir parfois de quel côté de celui-ci nous nous trouvons ?... Ne se peut- il que son âme soit restée attachée au portrait?
GEORGES
Voilà une théorie curieuse!... Quelle joie de penser que par une tension de notre volonté, notre âme se détachera de nous, pour aller vibrer ailleurs I . . .
ANÏONINE.
Et aussi de se dire qu'elle animera nos photographies après notre mort!...
JACQUES
Très intéressant...
JEANNE
Moi, je n'aime pas qu'on saute à pieds joints en dehors de tout ce qui existe, du réel, de la vie I... Depuis quelque temps, tu dis des paroles trop au-dessus de moi. J'ai peine à te suivre... Il n'y a qu'une chose que je voie bien, c'est que l'âme de madame Rougier a
dû demeurer assez en elle pour la faire souffrir cruellement de l'inconcevable abandon de son mari, et de la folie qui a suivi, ,. Si celui-ci l'a délaissée pour son image, comme tu le prétends, Marcel... c'est qu'il ne l'aimait guère !
MARCEL
Tu ne comprends pas, Jeanne, c'est pautétre qu'il l'aimait trop, qu'il en avait dégagé l'essence, l'idée première plus splendide qu'elle l'avait fixée dans la peinture... On le prétond fou, et on l'a enfermé .. Mais peut-iMre n'estit qu'un artiste devenu complètement artiste, ayant dépassé la mesure d:is autres, et vivant avec son rêve, bellemenl.
GEORGES
Voilà le véritable idéalisme.
ANTONINE
La vraie réalité au-dessus de l'autre •
JEANNE
Encore ce rêve qae j'aperçois de moins en moins plus tu y insistes, contre lequel toujours je ne cesse de me buter î... Mais qu'estil donc cet éden que ta vantes sans cesse, qai vous affole vous autres artistes, tue complètement l'homme dans l'individu, et fait que la pensée supprime le cœur ?
MARCEL
Ce rêve, je te l'ai dit maintes fois, Jeanne, est une vie supérieure dans laquelle ceux qui se promirent de s'aimer résident face à face, sans regarder le reste. Je ne connais pas le ménage Rougier, ignore en quoi consistaient ses relations, mais il se peut que la femme
n'ait plus voulu suivre sou mari dans l'existence dont il lui ouvrait les portes, et que se voyant délaissé par la vraie, il ait emporté dans cette existence-là. l'image de celle qui ne le suivait plus.
JEANNE-
Et il est devenu fou?
MARCEL
Agissant contre les lois immuables du monde, il est devenu fou pour le monde.
GEORGES
Très bien, Marcel!
ANTONINE
Vive le grand orateur idéaliste Marcel !
JACQUES
Hurrah t . . .
JEANNE
Fais bien attention. — Tu dis qu'un artiste reste sensé, qui ne s'aperçoit pas de l'adoration muette d'une pauvre femme (car madame Rougier pouvait adorer son mari), et qui, parce qu'elle ne correspond pas exactement à un soi-disant idéal supérieur, préfère abandonner la malheureuse, que l'aimer autrement qu'il a décidé vouloir l'aimer?
MARCEL
Je dis simplement ceci. Ce qu'on aime dans la femme qu'on aime, ce n'est pas la vivante, telle qu'elle nous apparaît dans cet univers grossier. Je dis qu'il en existe peut-être une cachée, une qui se révéla le premier jour où ses yeux parlèrent, et que c'est celle-là dont il faut que les yeux parlent toujours, celle-là qu'il faut qui reste, celle-là qu'il faut qui soit!
L'IMAGE bO
JEANNE
Qu'inventes-tu là ? — Je ne te suis plus!
MARCEL
Qu'y aurait-il d'invraisemblable à ce qu'il se trouvât deux femmes dans tous les amours?...
dans tous nos amours?
JEANNE) presque bas.
Marcel, mes sentiments se bouleversent I...
11 me semble que tu viens de détruire un monde en moi !... Arrète-raoil... Arrôte-toïl
MARCEL, bas, étonné.
Quoi?... Quel singulier ton?... J'émets uno théorie.
-lEANNE, bas.
Je m'expliquerai!... Je m'expliquerai I...
MARCEL, bas.
Je ne te compreuds pas ?
JEANNE, bas.
Moi, je commence à te comprendre... Je te vois!
Quelle fougue lorsque vous vous y mettez.. .
GEORGES, loTé également.
Tu nous as absolument convaincus de la nécessité de mener une vie supérieure icibas...
ANTONINE
Jeanne y viendra comme nous.
GEORGES
Elle y viendra...
JACQUES
J'y suis bien venu, moi...
MAKGEL.
Vous partez?
ANTONINE
Dame ! — Les théories font marcher le temps, et si nous voulons garder quelques minutes pour la pratique... Georges possède deux femmes maintenant.
GEORGES
Il doit les servir à tour de rôle...
JEANNE
Bonsoir, Antonine.
GEORGES
Bonsoir, madame. — Bonsoir.
JACQUES
Et moi je pars aussi... Il se fait tard... Il me reste à peine le temps d'aller raconter la folie de Jean Rougier d^ns les salons.
Ils sortent tous les trois.