BOULEVARD SAINT-GERMAIN
Droits d« trtdnrtinn «t da rnpmdnelion ré»ervto.
PRKMIKUE PARTIE
LA FACULTÉ Mi»iTRESSE DE L'ARTISTE
LA vo«:ati(^n artistique
De loul temps la personne des artistes célèbres a excité un sentinnient d'étrange curiosité. Au regard qui les suit quand ils passent, il est manifeste qu'on ne s'attend pas à voir en eux des hommes comme les autres. Qu'y a-t-il donc en eux de particulier?
Ce qui caractérise un artiste, ce ne peut être le développement extraordinaire de toutes les facultés. J'admets que Ton fasse de Tartiste un ôlre à part, un exemplaire aussi original que l'on voudra de Thumanité; mais en faire un Otre supérieur à tous les points de vue, quelque chose comme le Surhomme de Nietzsc|ie, ce serait perdre évidemment le sens de la mesure. Lui-môme nous reprocherait de le mettre en cette fausse position. Je ne voudrais pas non plus en faire, comme on a défini quelquefois l'homme de génie, un être déséquilibré, dans
lequel une faculté spéciale aurait pris, au détriment de toutes les autres, un développement anormal' et presque monstrueux : cette psy^ihologie de convention a fait son temps. La vérité est sans doute que, comme tous les hommes qui se distinguent en quelque fonction déterminée de l'activité humaine, l'artiste possède à un degré émincnt quelque faculté particulière, et toutes les autre^î au degré moyen.
Si Ton nous posait ainsi la question : « Quelles sont les aptitudes spéciales iTuxquelIcs se reconnaît la vocation artistique, et qui peuvent déterminer un homme à se faire peintre ou 'sculpteur plutôt qu a exercer tout autre métier? » sans doute notre réponse serait toute prête. La fonction de l'artiste n'cst-elle pas de reproduire le plus fidèlement possible l'apparence visible des choses? Et dès lors n'est-il pas évident que ce qui doit être particulièrement développé en lui, c'est le sens de la vision? II faut que d'un coup d'œil il puisse saisir les plus légères inflexions d'une ligne, mesurer les proportions d'un corps aussi exactement que s'il y mettait le compas, discerner et comparer les nuances , doser les valeurs ; il faut que sa rétine ait une sensibilité exquise, pour souffrir du rapprochement heurté de deux tons comme l'oreille du musicien souffre de la plus aigre discordance. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de se rendre compte de la forme réelle et de la véritable couleur des choses. Ceux qui du premier coup y réussissent, ayant l'œil naturellement déhcat et juste, ceux-là sont désignés pour l'art. Habileté de main, pratique de l'outil, technique de métier, art de la composition, et le goût môme, tout Je reste peut s'acquérir par l'exercice, et viendra par surcroît.
LA VOCAÎION AIITISTHJLIE.
J'ouvre au hasard un livre d'histoire de l'art. Voici la vie d'Henri Regnault. Dès le début, et pour Oeus montrer comme le jeune artiste était merveilleusement doué, voici ce que nous dit son biographe : ■ Jamais carrière ne fut annoncée avec plus d'éclat. iamais peul-^tre un peintre de notre école n'eut à ce degré le don de ta vision, je veux dire la faculté de tout voir juste cl vile, de tout appréhender, de lout pénétrer par un regard sûr, perdant et ferme. Les reliefs et les contours, les formes et les couleurs, les jeux francs ou délicats de la lumière sur les .(ïorps et dans l'espace, Regnault le» saisissait avec Une égale puissance , les rendait avec une égale Aiergic '. « Je prends un autre volume. Il s'agit de Weissonier. L'auteur s'efforce d'expliquer comment l'œil du peintre, par une merveilleuse alliance de qualités en apparence contradictoires, était à la fois myope et presbyte. Corot maintenant : « Corot fut un grand peintre, parce qu'il reçut de la Providence l'œil le mieux organisé, le plus merveilleusement sensible et le plus juste dont elle ait jamais fait don à un mortel ' n. On peut continuer ces <SXpériences ; toujours on trouvera, dans la biographie des grands peintres, quelques détails destinés ^ montrer l'excellence de leur facullé de vision.
Certes c'est là pour un artiste un don précieux. ^Ifais je crois que l'on en exagère singulièrement la ftoleur. l)ira-l-on que ce qui fait les grands mn.si- 4ioiis c'osl une extraordinaire seaiibilité de l'ouïe? jGc n'est pas leur oreille qui est musicale, c'est leur
4 LA FACULTÉ MaItRESSE DE L'ARTISTE.
ùrae. En perdant Touïe, Beethoven n'a rien perdu de son génie. De même pour les peintres. Je doute qu'ils aient quoi que ce soit de particulier dans leur organisation physique. J'admets que ceux qui sont spécialement coloristes doivent avoir un sens de la couleur très délicat et très exercé. Mais rien de plus. Je me refuse à croire que les peintres se distinguent du commun des hommes en ce qu'ils ont meilleure vue que personne. Leur curiosité se porte sur des choses aux([uelles d'ordinaire on ne fait pas attention. Ils n'ont pas l'œil fait autrement que nous : ils regardent mieux, voilà tout. Et pourquoi regardent-ils si bien? Pourquoi surtout éprouvent-ils ce besoin de fixer sur le papier ou sur la toile ce qu'ils ont vu? Car c'est en cela seulement qu'ils font œuvre d'artistes. C'est de cela surtout que nous cherchons l'explication. L'excellence de la vision, même en tenant compte des facultés men taies qu'elle implique et de toutes les aptitudes qu peuvent en dériver, n'explique rien. On peut remar quer d'ailleurs que l'on parle à peine de l'œil dul sculpteur; et cela est assez significatif. Si, dans un art aussi voisin, les qualités de vision sont chose] secondaire, comment auraient-elles en peinture une telle importance? Dans tout cela je ne vois rien qui soit spécial à l'artisle et puisse par conséquent déterminer sa vocation. Admettons qu'un homme ait la justesse du coup d'œil, la sûrelé de la main, le sentiment le plus délicat de l'harmonie des couleurs; avec ces facultés, il pourra réussir à merveille dans un certain nombre d'industries; il aura tout ce qu'il faut pour devenir un bon ouvrier peintre, un bon tapissier décorateur, un bon chromo-litho*
LA VOCATION ARTISTTIJL'E.
lajs quelque chosed'essealielliii manquera
»rc pour devenir un arlisle. Donnons-Uiiparsur-
tungoùl très fin, l'amour du beau, une volonté
lévérante, le désir intense de bien faire tout ce qu'il
t, quoi encore? des rOves de fortune et de gloire.
lainlenanl, mettons-lui un crayon en main. Je ne
nie pas qu'ainsi doué il n'arrive, après quelques
■âes d'apprentissage, à d'excellents résultats. Il
K de tr6s bonne peinture, correcte et froide s'il vit
i un temps d'académisme, fougueuse et trucu-
e si c'est plutôt le genre à la mode, impression-
B ou symboliste si le vent tourne de ce côté,
a ou minutieuse au choix. Car il no faut pas se
rer qu'on puisse aisément reconnaître au faire
klableanlevéritable tempérament d'un peintre; il
ttpas de manière qu'on n'arrive à prendre en se
^Unt à une certaine discipline; et souvent
1 de telle composition extravagante qu'il faudrait
ïjju'un monsieur très sage s'y est appliqué. Je
i donc persuadé qu'avec les aptitudes que nous
Bavons priHées notre élève arrivera. Il apprendra
|i,inélier à fond. H imitera si bien tout ce que t'ont
Artistes, que peut-être réussira-t-il à leur faire
ion à eux-mêmes et à prendre rang parmi eux.
8 j e dis g^u'il ne sera pas de leur race. Pourquoi?
I que nous avons été obligés de lui mettre le
Bfonen main.
târliste-né le prendra de lui-même. Enfant, il
tendra pas qu'on le mène à l'école et qu'on lui
isse les instruments de son art. D'un charbon
Efcra le crayon dont d a besoin; il broiera des
I pour en extraire la couleur qui! eheiehe; il
kâffra de son coutcnu un morceau de bois, ou
t'i LA FAr.t'LTÉ MAlTRËfiSF. DE L'ARTlSTrî.
gadiera de ses petits doigts lo glaise du fossé f n'a pas d'autre itialiiVre sous la main : car il faiil cju'il dessine, il faultju'il peigne, il Taut qu'il modèle Si la peinture ou la sculpture n'existait pas, il l'in venterait. D'autres vocations sont diHcrminées par le hasard des circonstances, par les conditions de la vie de famille, par une lecture, parqnelque influ extérieure. II n'en est pas de nu^me de la vocation artistique. Elle prend l'enfant ou le jeune homma dans 'un milieu social quelcompie, et l'arrache à ^ilieu môme, eu dépit de tontes les résislances.. Ce sera un petit berger comme Giolto, le fils d'un poélier- fumiste comme Budc, on d'un savant métbo' diqne comme Regnanll qui brusquement se sentira marqué du signe mystérieux, et comprendra qu'il ne saurait vivre désormais i|ue pour l'art. Certainement il y a là une force d'expansion intérieure. D'où vient-elle? On ne sait. II semble que la graine ail été semée au hasard; mais quel que soit te terrai^ oii elle est tombée, il faut qu'elle lève. La vocation artistique vient donc bien du dedans. C'est ^a faculté de l'ûme tpii cherche à se développer, um faculté maîtresse , assez puissante pour se subor donner toutes les autres et déterminer ainsi l'orientation d'une existence humaine. Toutes les aptiludet dont nous avons parlé jusqu'ici sont chose secondaire. II est presque dérisoire de les invoquer poui expliquer un tel développement d'énergies. Il faut qu'il y ait autre chose.
l'HYSIOKOMIE IIF. L'ARTISTE,
HÏSIONOMIE [IE L'AUTLSTI';
1 question n'esL donc pas résolue. Laissons là
réponses toules faites. Esi^ayons de nous rendre
pie des choses par nous-mêmes. Observons les
)e. Peut-êlre ce trait caractéristique que nous
ifrchons est-il marqué dans leur physionomie.
lien de spécial dans leur mise, dans leur maintien
[purs allures. Avec le romantisme flamboyant les temps sont passés où l'artiste, pour se diHVîi-encier du vulgaire, se croyait tenu de s'habiller autrement que tout le monde ; c'est it peine si quelques esthètes prétentieux ou quelques néophytes d'atelier se signalent encore, innocente manie, par quelque singularité de costume. Aujourd'hui nos peintres et nos sculpteurs sont corrects. Ils portent les cheveux comme tout le monde. Il serait même difficile de ' trouver eu eux celte empreinte du métier, cette inconsciente imitation d'un type professionnel quj fait reconnaître à première vue dans tel passant un médecin, un oflicier en civil, un professeur, IID commis de magasin, un serrurier ou un boulanger.
Considérons leurs traits. Au repos, rien de signi- (icaUr. La plus grande diversité de types; peut-ôtre même des physionomies plus différenciées qu'elles ne le seraient dans toute autre profession : aucune tendance appréciable à dévier du type moyen dans un sens déterminé. Voici une collection de portraits des peintres contemporains. J'ai beau faire appel à
8 l.,\ FACULTI^ MAITTIF.SSR DE L'AIIFISTE.
cet esprit do généralisation aventureuse dont s'iofî* pirent si voloiiLicra les physionomistes, il m'est impossible île dégager, de celte revue de tant de types divers, au<:une loi précise. Si l'on essayait do la méthode de Oalton, (jui consiste à superposer en un même cliché un certain nombre de portraits photographiques convenablement repérés, pour obtenir leur type commun, le résultat, je n'en doute pas, serait assez insignifiant. Avoir ces figures, pour la plupart énergiques, avec des traits fortement accusés, on dira fi coup sûr : celui-là est quelqu'un. Mais j'y cherche en vain l'air de Tamille ou le trait carac^ téristiquo qui permettrai! de dire : celui-là est uâartiste.
En action, c'est autre chose, t^ne expression se' dessine. Les yeux ont certainement quelque choH& de particulier. Ce qui semble plutôt exercé en eux,, c'est la facullé de mUn aupnint.A certaines conlraÔT tions dans les muscles des paupières, on voit qu'ils sont habitués à changer fréquemment et à volonli; leur accommodation, pour brouiller la vision ou Ift rendre distincte. Le regard même esl d'ordinaii posé, insistant, réfléchi, presque jamais clignotaobl ni fureteur. 11 n'est pas fait pour appréhender rapïn démenties images, mais pour s'en pénétrera fond. Voyez, dans le Portrait du sergent, par Meissonier, les yeux de l'homme qui dessine : c'est bien cela. Parfoia, au cours de celte contemplation méditative, le regard prendra une étrange fixité, une expression d'oxlase, comme s'il se délachait des objets réels el s'absorbait dans quelque vision intérieure.
Pour compléter ces indications de la physlonon
lotons corn