LES DROITS UE L'IMAGINATION
fixer sur la toile l'Image des objets, d'en reproduire la forme dans l'argile? Sans doute nous le faisons parce que cela nous fait plaisir. Nous avons une faculté dont la fonction est de nous représenter les choses, et qui veut s'exercer. Mais si celle faculté, de par son activité propre, tend aussi à modifier les images, à les faire entrer sans cesse dans des combinaisons nouvelles, à inventer en un mot, pourquoi lui refuserions-nous cette satisfaction? Si j'ai de rimaginalion inventive, que veut-on que j'en fasse? L'art d'invention a les ra<>mes droits, la môme raison d'être, il existe absolument au raSme titre que l'art d'imitation. On n'invente ni par pénurie de sujets réels, ni par impuissance à imiter, ni par dédain de la nature, mais par fécondité, par besoin et par joie de' créer, par exubérance d'imagination.
Gardez-vous, nous dit-on, de toucher à la nature, vous la gâteriez! On a mille fois rai-son. Nous ne troublerons donc pas l'harmonie des choses; nous ne taillerons pas les arbres, nous ne déformerons pas les corps, nous ne ferons pas de monstres. Mais r oublierait-on par hasard? L'artiste imaginatif n'a jamais songé à rien faire de tel. Quand il se livre à ses plus étranges fantaisies, dérange-t-il la nature dans son œuvre? Il la laisse chez elle et reste chez lui. Ce qu'il prend plaisir à modifier et transfigurer, ce ne sont pas les objets réels : c'est la simple représentation de ces objets. Des peupliers se reOètent dans un étang : s'il me plaît d'agiter l'eau pour voir onduler et vaciller leur image, dira-t-on que je déforme la nature? Je ne trouble qu'un reflet. Ainsi (te l'artiste. 11 ne déforme que son œuvre : qu'il en fasse donc ce qu'il veut. Que cet elforl de l'imagina-
174 l'imagi\atios inv
lion pour Lransforiner l'image des choses réelles soit aventuieux ; qu'il expose l'arlisle à tomber dans le bizarre et l'incohérenl, cela est possible. N'importe, nous avons le droit de courir celte aventure. Mais ce que vous ferez ne vaudra jamais ce que fait la nature? — Chacun fait ce qu'il peut et produit selon ses aptitudes. La pâquerette ne vaut pas la rose : est-ce une raison pour que la pâquerette se décourage de fleurir? Quand mon art n'égalerait pas en perfection plastique les œuvres de la nature, serait-ce une raison pour renoncer à mon art? Si médiocre que soit la valeur des images créées par l'artiste, au moins il a le mérite de les avoir crâé«B. El pourquoi ces images seraienl-elles sans valenrî Pourquoi mémen'altcindraient-cUes pasà la perfection des œuvres de la nature? L'homme est dans U nature, après tout. Les mêmes lois profondes qui président à la formation des Hvcs dans le monde organique président dans l'esprit de l'artiste et du poète à la formation spontanée des images. On ne voit pas pourquoi le résultat serait forcément plus défectueux, Ne soyons pas modestes à l'excès. Ne nous effagons pas trop humblement, nous les étres intelligents et conscients, dans le grand concerl. Tout n'est pas adorable au mOme degré dans le pionde. Le hasard y joue un certain rôle, et ses combinaisons ne sont pas toujours heureuses. Tout n'est pas méprisable dans l'art humain. Pourquoi notre goùl, qui est bon pour juger des choses, ne le seraitil pas pour diriger le travail de l'invenlion? En fait, certaines lignes, tracées de la main d'un artiste, ont dans leur fantaisie une grâce incomparable; certaines harmonies de couleurs trouvées par nos déco-
LES DROITS DE L'fMAliliNATION. 175
rateurs valeaL bien celles que nous admirons sur les ailes des papillons, sur les plumes des oiseaux et sur les pétales des fleurs; certaines statues sont plus parfaites de forme que ne l'était le modèle consulté par l'artisto; certaines figures, imaginées par nos peintres, ont une beauté saisissante que nous n'avons jamais perçue dans un visage humain, L'idée que la naturedépasse infinimentrart humain repose sur un malentendu. On estime qu'elle nous est de tous points supérieure, parce que nous sommes impuissants à l'imiter exactement, Nous ne saurions en effet faire aussi bien qu'elle les mômes choses; elle a ses procédés dont nous ne disposons pas. Mais elle non plus ne saurait faire ce que nous faisons; et c'est précisément dans les œuvres où nous cherchons le moins à l'imiter que nous rivalisons le mieux avec elle. — Nous avons donc le droit d'inventer, et ces inventions ont leur beauté, leur valeur d'art.
Reste cette prééminence que l'on essaie d'attribuer à l'art réaliste. Ses partisans, tout en nous concédant qu'il n'est pas le seul art possible, affirmeront encore qu'il est le comble de l'art. Cette prétendue supériorité est bien contestable. Dira-t-on que les genres qui ont plutôt une tendance au réalisme, comme la nature morte, le paysage, le portrait, sont en soi supérieurs à tous les autres?Qu'ils exigent un plus riche ensemble de dons artistiques? Qu'ils peuvent plus que les autres nous donner l'impression du grand art? Cela ne se soutient pas. Dans ces genres même, estimerons-nous davantage les œuvres qui se rapprochent davantage de l'art réaliste, c'est-à-dire celles que l'artiste aura le moins marquées de son empreinte personnelle? Cela peut
no L'IMAGINATION INVEP
se discuter. En somme, le ri^alisme a son domaine k part, dans lequel il esl matlre; mais ce domaine est un peu étroit. Les reuvres vraiment réalistes, c'est-à-dire celles qui le sont par l'exécution autant que par le sujet, n'absorbent qu'une infime partie de l'activité artistique.
L'artiste qui serait tout h fait dépourvu d'imagination inventive sera étrangement timoré. Il posera sur une table un objet quelconque, un vieux bouquin, une bourriche d'huîtres, ou le classique hareng-saur, et le reproduira avec soin. Ou bien il s'en ira aux champs, cherchera quelque site pittoresque qui fasse de lui-même tableau, et en fera passer le plus exactement possible l'image sur la toile, il peindra des portraits. Dans ses audaces, il se risquera jusqu'au tableau de genre, bien que cela commence à devenir gCnanl pour lui. 11 ne se sent en sécurité que lorsqu'il a devant lui un modèle, animé ou inanimé, qui tienne la pose et qu'il puisse copier à loisir. Il a conscience de ce qui manque à son organisation artistique : il sent bien que certains genres lui sont à tout jamais fermés. Je parle des sincères, des modestes. Les autres sauvegarderont leur amour-propre en déclarant que ces genres n'existent pas, et qu'en dehors de l'imitation littérale il n'y a pas d'art possible.
Alors même qu'il se trouvera en présence du modèle, l'artiste de peu d'imagination sera très circonspect. Son dessin se fera maigre, étriqué, res- 1 n'osera rien changer à son modèle. Tandis que les imaginatifs prennent plaisir à repétrir puissamment et largement les formes, il se croira tenu
B les reproduire servilement. Dans la technique de
f Onp
mOtXS DE I.LMAGINATION.
culion, il sera bien obligé de s'en tenir aux proconnus, que d'aulres ont invenlés pour lui.
peut supposer un peintre ou un sculpteur qui serait tout à fait dénué d'invention ; il en est certainement dans ce cas, et qui peuvent arriver à des résultats assez satisfaisants. Ce sont plus que d'hon- .nêtes médiocrités, lis peignent, ils sculptent parfois aussi bien que le maître. Toute la différence esl qu'ils ne font rien que le maEtre n'ait fait avant eux, Ne pouvant qu'imiter, ils sont nés disciples. Quand leurs oeuvres seraient irréprochables, elles corapten à peine dans l'iiistoiro de l'art, puisqu'elles ne peU' Tcni nous apporter aucun élément nouveau.
S'il fallait choisir entre un art absolument réaliste, où l'imagination inventive ne tiendrait aucune place, et un art absolument fantaisiste, qui ne s'inspirerait en aucune façon de la réalité, je comprendrais qu'on hésitât. J'accorderais môme que mieux vaut encore le réalisme. Mais telle n'est pas l'alternative qui se pose. Dans les œuvres d'imagination, l'imitation a aussi une place. L'aptitude à inventer n'exclut pas le sens du réel. Dans les compositions du peintre ou du sculpteur le plus Imaginatif, vous trouverez des morceaux qui ont été exécutés d'après nature, étudiés sur le modÈle, ou qui sont à tout le moins une réminiscence de la réalité. Ainsi l'art d'imagination peut concilier le réalisme avec l'invention. Il est plus complexe que le réalisme pur. Il suppose des dons plus riches. C'est donc A lui que nous accorderons plutôt la suprématie.
Dirai-je toute ma pensée? Je crois que le réalisme, loin de pouvoirétre regardé comme l'art de l'avenir, est destiné à perdre de jour en jour du terrain. Ce
17H L'Ol.\f;iNATI0?i INVENTIVE.
qui fait acluellement sa valeur, c'est sa très réelle difficulté. Avec les procédés d'art dont nous disposons, pour reproduire avec une suffisante exactitude une figure humaine, un paysage, il faut beaucoup de talent. Mais on peut le remarquer : déjà ce talent devient de moins en moins rare. Nos maîtres nous ont appris à voir la nature; ils nous ont donné des formules et des procédés pour en Iraduire les divers aspects. Leurs secrets sont tombés dans le domaine commun. Le simple savoir-faire, en devenant accessible à tous, a perdu de son prix. Chaque année, quand s'ouvrent nos Salons de peinture, écoutez nos critiques d'art; tous commencent par se lamenter : nous sommes débordés, s'écrient-ils, la médiocrité nous envahit, tout le monde a du talentl II faut aussi compter avec les procédés techniques qui vont se perfectionnant de jour en jour. Qui sait ce que nous réserve la science? Déjà nous avons la photographie, qui est autrement exacte que le dessin la plus scrupuleux; que demain le problème de la photographie des couleurs soit pleinement résolu, et la peinture strictement réaliste aura vécu. On ne s'obstinera plus à faire laborieusement et imparfaitemeut par le procédé artistique ce que l'on pourrait faire sans peine el infailliblementpar le procédé industriel. Quant à l'art personnel, inventif, Imaginatif, il n'a rien à craindre des progrès delà science; aucun appareil ne pourra se substituer à lui dans sa fonction propre. C'est à lui qu'estl'avenir : à jamais il gardera son prix.
Il était nécessaire, avant de continuer notre étude, d'écarter ce préjugé réaliste qui nous barrait la