‹ L'imagination de l'artisteChapitre 33 sur 39 · CHAPITRE V!I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V!I

Nous veDOQS de voir l'imagination appliquée â son œuvre la plus sérieuse. Celait un véritable labeur qu'elle avait à fournir, et il nous a fallu à nous-mêmes une certaine tension d'esprit pour arriver à nous le représenter. Les opéraiion.': mentales qu'il noua reste à étudier ne sont plus qu'un jeu d'invention plastique; et ce sera pour nous une détente.

TENIJANCF. DE LART DECORATIF

Supposons un esprit doué à un degré étninent d pouvoir de créer des formes, et par conséqua prenant plaisir à l'exercer. Il ne pourra s'astreind) à représenter les choses telles qu'il les voit; il i jouera de leur image, la modiliant de mille façool la faisant aussi conventionnelle qu'elle pourra l'flt sans cesser d'ei ne reconnaissable, enfin abandounad

I)K LA CONVENTION A LA rANTAISIi;. 233

tout souci d'imilalion et se lançaut en pleine fantaisie.

De cette libre allure de l'imjiginalJoii nous Irouverons surtout des exemples dans l'art décoratif. La raison en est facile à comprendre. L'art décoratif use plus que tout autre de conventions, Ce n'est pas mode arbitraire, simple nsage faisant force de loi : la convention est à chaque tustant imposée au déco- ' rateur soit par des exigences techniques, soit par les convenances du goût. Mais de la convention à la fantaisie il n'y a qu'un pas. Théoriquement 1» différence est grande si l'on veut. La convention est dans la façon de représenter les choses, la fantaisie est dans la chose i|ue je représente. Si je dessina une rose au crayon bleu parce que je n'en ai pas d'autre sous la main, je suis dans la convention ; si j"ai vraiment l'intention de représenter une rose bleue, j'entre dans la fantaisie. Comme on le voit, les résultats ne différent pas beaucoup. Le décorateur lui-même n'y regarde pas de si près. Habitué à ne rendre la nature que par approximation, il la modifiera à plaisir, sans s'inquiéter de savoir si son œuvre doit être regardée corarae l'image fantaisiste d'objets réels ou l'image réelle d'objets de fantaisie. Les peintres et les sculpteurs, par une sorte de res- ; pect humain, n'oseraient se donner cette licence : \ ils se feraient scrupule de présenter au public, peinte sur toile et encadrée d'or, une fleur stylisée; ou d'installer superbement sur lîn" pifecféstàTp ptfu'î"" être contemplé à part, un monstre chimérique. Considérées comme de simples ornements, appliquées sur un objet quelles décorent, n'ayant plus la prétention d'être des œuvres d'art pur, ces images ne

cho(|UcronL plus. Semez des Heurs tle ce genre suï un papier de lenLure ; failcs ramper ce nioii!«lrc sous la dalle d'un balcon, nous serons indulgenls à ce caprice. Harcela mCme que le décor est subordonné, il esL en réalité plus libre; on est souvent plus à l'aise au second rang qu'au premier : ainsi le petit page marchanl derrière une grande et noble dame n'était pas tenu à un maintien aussi sérieux.

Tout cela suffirait déjà à expliquer la lendance manifeste de l'art décoratif à passer de la convention à la libre fantaisie. Mais ces jeux d'invention plas' . tique auxquels il se livre si volontiers ne Bont pas seulement permis; ils sont obligés : ils font partie de sa fonction même. Très souvent rornement n'est fait que pour distraire les yeux, pour mettre commp un sourire dans une œuvre Irop grave ; il y réussirait mal s'il avait l'air de trop s'y appliquer; il faut qu'il donne l'impression d'avoir été conçu sansefTort, dans une improvisation joyeuse et légère. A chaque instant encore il doit se plier à des convenances étrangères, entier dans des cadre s inatte ndus. 86 mouler sur des formes pour lesquelles il ne semblait pas fait : cela exige de la souplesse, el une faculté d'adaptation particulière. Comme nous le verrons louCâ Theure, Tés exigences du décor posent souvent à l'artiste de véritables problèmes d'invention, qu^il doit être capable de résoudre comme comme en se jouant.

Le don de créer des formes est bien la caractéristique du décorateur. Avec des qualités qui sûïfiraient pour faire de lui un peintre ou un sculpteur de premier ordre, il n'arrivera jamais à la maîtrise de son art, et même ne s'élèvera jamais au-dessus

a nuSiliocritii s'il n'a en ouLri! l'ingéniosilii, l'exubérance d'invetiUon plastique. Quand il scrail des.sinatcur impeccable, colorisLe accompli, s'il est dépourvu de la faculté d'invention, tout cela n'esl rien. 'Il ne me semble pas qu'on ail suffisamment dégagi^ ce qu'il y a dans l'art décoratif de profoudémcnt original, les aptitudes spiîciales qu'il exige, les émolions esiliéliqucs que seul 11 nous donne, au moins à un tel de^ré. Chaque art a sa mission. Il est fait pour nous apporter son élément de beauté spécial, irréductible; pour metlre en jeu, avec une énergie particulière, certaines puissances de l'âraô humaine. Les apologistes du décor se sont attachés surtout à démontrer que l'on peut mettre autant de talenl, tle génie môme dans un simple ornement que dans la composition d'un tableau ou d'une statue; autrement dit que l'art décoratif est un art comme un autre. Mieux vaudrait chercher à prouver qu'il ne ressemble tout à fait à aucun autre, mais qu'il a son domaine à part, dans lequel il pourra exceller. Cette noble ambition, qui suscite les efforts puissants et inspire les chefs-d'œuvre, n'est pas inleixiile aux artisans du décor. On convie parfois les sculpteurs et les peintres h délaisser l'art pur, carrière trop encombrée, pour s'adonner à la décoration, comme s'ils devaient y réussir sans autre apprentissage qu'une année ou deux de préparation technique. C'est une lourde erreur. L'art décoratif exige une vocation spéciale, qui suppose une tournure d'ima- "^înSlion particulière. Le décorateur lui-même se ferait de son rôle une idée trop modeste si, comme il en est parfois tenté, il .se mettait humblement à l'école dos peintres et des sculpteurs. Il a tout

W S'j« l'imagination INVESTlVe.

B aulanl de leçons à leur donner qu'à en recevoir, Son

■ (Fuvre est initiale, puisée directement dans la nature, I élaborée suivant nue méthode qui lui esl propre.

■ Elle donne et doit donaer une constante impression H d'originalité.

Ici comme toujours c'est à la réalité que l'imagination va emprunter ses données premières. Il lu est impossible de rien créer de toutes pièces. Quand elle y réussirait, les figures qu'elle produirait ainsi ne seraient pour nous d'aucun intérêt. Que nous dirait une fleur qui ne reproduirait aucuiie disposi-

Ition florale connue, ou Lien un animal tellement fantaisiste qu'il n'aurait même plus forme d'animal? C'est donc sur les images de la nature que le décorateur travaille dans son efTort d'invention plastique- Mais il les modifie de diverses manières. Il les réduit ou les agrandit, les simplifie, les stylise, en forme des composés nouveaux, les métamorphose, les combine les unes avec les autres, jusqu'au point où nous aurons peine h y retrouver aucune réminiscence de la réalité. Là csL l'extrême limite, où il faut bien s'arrêter.

REDUCTIONS, AM l'LIFlCATIUNS

C'est une convention reçue dans tous les i d'imitation que l'artiste a le droit de représenterl choses â une échelle arbitraire, eu petit ouT grand, selon ses convenances. Cela n'empêche | le spectateur de les voir en grandeur normale. ^ ivons bien qu'une statuette de Tanagra ne n

IJK LA i;"\VKNTtON A tA FANTAISIE. S

seule pas une danseuse liltipulienne, et qu'une stalue (le Thiers dressée au milieu d'untt [ilacff ne représente pas un géanl. Les sculpteurs et les peintre» n'usent d'ordinaire de ce droit qu'avec une discrétion extrême. En tenant compte des eiïets de la perspective, on reconnattrn que presque toujours ils conservent fi l'criigie la grandeur itngulaire qu'aurait l'objet vu à bonne dislance. Ils ne réduisent que les images faites pour être regardées de très près, n'umplilicnlquc celles qui risqueraient de paraître mesquine», étant plat'ées à une dislance ou une élévation anormales. Inulile d'ajouter qu'ils auront soin de réduire ou d'amplifier dans les mêmes proportions toutes les figures qu'ils font entrer dans un même groupe, pour leur conserver leur grandeur relative : ils savent que le meilleur moyen de Faire oublier une convention est de la suivre jusqu'au bout. On pourrait citer quelques infractions à cette règle. Dans son Suint Michel, Fit'mief a mis sous les pieds de l'archange, représenté en stature plus qu'humaine, un monstre qui évidemment est figuré en petit. Quand Puget a sculpté le lion qui mord de fagon si singulii-re son Milon de Croinne, j'aime à croire qu'il n'a pas voulu le figurer en grandeur natur'elle, mais à une échelle conventionnelle, pour expliquer seulement la situalion. Dans VArtêmis du Louvre, la biche que la déesse semble saisir est bien petite. Mais, comme on le voit, tl ne s'agit là que d'une figure très accessoire, qui ne forme pas vraiment groupe avec la figure principale, et n'a dans la composition d'autre rôle que celui d'un simple emblème distinctif. On peut aussi supposer une sorte de convention de perspective, la biche étant

L IMAGINATION INVI

ni

censée poursuivie encore et par conséquente D(ins le iMocoon, si le père est représenté, pour mieux équilibrer la composition, à une autre échelle que les enfants, l'artifice est si bien ménagé qu'on s'en aperçoit à peine. Le décorateur au pas de ces scrupules. 11 réduit ou amplilie la nature de telle manière qu'il soit impossible de rendre à l'objet ses dimeosiona normales Sur une cretonne imprimée s'étaleront, comme pour brai er toute vraisemblance, des lis marlaf^ons larges d'un pied. Sur une bonbonnière d'ivoire, sculptée avec une patience infinie, nous verrons circuler cent petits personnages. Nous avons beau faire, l'impression de petitesse ou de grandeur subsistera toujours. Elle est évidemmeol recherchée pour elle-même. L'artiste semble s'amoser à nous montrer la nature dans un miroir sphërifiue qui la reflète en raccourci, concentrant avec une étrange précision tout un paysage en un simple point lumineux; ou bien il nous la fait voira la loupe, donnanl aux moindres objets un grossissement fantastique. Des crevasses d'une pierre moussue il fait des gorges sauvages sur lesquelles se penchent des arbres inconnus. Les infimes bestioles (|ue Bernardin de Saint-Pierre voyait cheminer sur sa feuille de fraisier, avec leur cuirasse de bronze ou (l'argent, leur lêle arrondie en turban de velours noir ou taillée en pointe de rubis, deviennent des monstres chimériques errant dans une prairie sans fin. Nous voyageons ainsi de Lillipul à BrobdiRgnac- On ne s'interdira pas de faire entrer dans une même composition divers objets des.sinés à une échelle dilTérente. Dans une médaille, à eôté de la figure principale, nous verrons disposés divers emblém

sceptre, rame, trident, qui, réduits dans les mêmes propOPtiona, niissenl été microscopiques : Icgravpiir n'a pas hésité ù les figuivr à une éclietle plus grande. Il est bien rare que dans une composition décoralive les ornements i|ui encadrent le motif central ne soient pas hors d'échelle. Bien plus il arrive que deux figures représentées à une échelle différente ne sont pas seulement juxtaposées, n forment groupe; et pour bien monlrcr que ce n'est là qu'un jeu d'imaginatioD, les proportions naturelles sont renversées; c'est la figure principale qui est représentée en petit. Dans mainte composition décorative l'artiste figure en présence réelle, sur quelque objet reproduit dans ses dimensions normales, des personnages représentés fi une échelle très réduite, et lire un effet piquant de cette rencontre imprévue de la convention avec la réalité : ainsi une figure de femme semble se pencher sur l'ouverture d'une coquille, et en mesurer avec effroi la profondeur. Dans ce jeu de réduction et d'amplification qui nous fait sans cesse passer d'une convention à l'autre, nous finissons par perdre le sentiment de la grandeur des choses, surtout quand il s'agit d'objets que nous ne sommes pas habitués à percevoir dans la réalité. Et celle indécision n'est pas sans charme. Dans son beau surtout d'étain du musée du Luxembourg, Raoul Larche noup montre des sirènes qui se jouent dans la mer autour d'un écueil. Cramponnées au rocher, elles laissent passer l^sur leur tOte la lame déferlante, ou se redressent ruisselanics d'écume; celle-là bondit avec la vague et, dominant loiit lo groupe, semble lancer d'une voix grêle d'oiseau de raer un appel dans la rafale.

La dimension réelle des figures est médiocre. Quelle sera leur grandeur apparente? A regarder Tensemble de la composition, on serait tenté de Tamplifier. Ces flots ont trop fière allure pour représenter des vaguelettes clapotant autour d'un galet; ils grandissent dans rimagination, prennent l'aspect de vagues furieuses poussées par un vent de tempête; à leur tour, les sirènes qui se jouent dans ces vagues et peut-être les personnifient prennent une grandeur apparente proportionnée. Faites pourtant attention aux détails. Regardez cette sirène qui, d'un effort joli, essaie d'entr'ouvrir les valves d'une grosse huître. A supposer même que l'huître soit énorme, la sirène ne peut être que très petite. De proche en proche toutes les dimensions se réduisent : nous n'avons plus sous les yeux que de charmants petits monstres marins, figurés en grandeur vraie, qui prennent leurs ébats dans un océan en miniature. Le spectateur est-il pour cela déconcerté? Il passe sans effort d'une interprétation à l'autre. A peine s'aperçoit-il du changement. Ne sommes-nous pas dans le monde de la convention et des invraisemblances? En coûte-t-il tant de modifier en un clin d'œil la grandeur apparente de ces images qui passent incertaines et flottantes dans notre rêverie?

Page 1