‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 101 sur 122 · I. L'Imagination créatrice, p · texte numérisé non relu

I. L'Imagination créatrice, p

l'imagination dans les sciences nous échappe. C'est que le savant ne livre pas le secret de sa pensée, passe sous silence ses travaux préparatoires, ses conjectures et ses doutes, dédaigne d'exposer ce qu'il n'a pu démontrer. Le souci, mieux encore, l'habitude de l'exactitude et de la rigueur, lui interdit le faux zèle, les affirmations prématurées, les promesses imprudentes, les indiscrétions de" tout ordre. Dans son esprit au reste, les idées ne s'établissent vraiment et ne prennent corps que lorsqu'elles sont vérifiées,

L'imagination scientifique est donc réellement fort restreinte, si l'on ne tient compte que des idées auxquelles l'esprit ajoute définitivement foi. En effet, peu d'idées relativement trouvent grâce devant l'esprit rigoureux du savant, peu d'hypothèses sont en état de subir victorieusement, et d'une façon complète, la double épreuve du raisonnement et des faits.

Elle est fort restreinte encore, à ne considérer que les conceptions prises en elles-mêmes ou en dehors de l'adhésion qu'elles rencontrent. Dans ces conceptions en effet, la part d'invention pure ou de conjecture est réduite au minimum. La loi qui gouverne l'imagination scientifique, ou l'idéal qu'elle poursuit, est la loi du moindre effort. Ce qui frappe dans l'explication préscientifique des phénomènes naturels, c'est la végétation parasitaire des principes : causes surnaturelles, idoles métaphysiques et entités verbales. En regard de cette interprétation imaginaire, l'explication scientifique paraît être la réalité simplement saisie, les phénomènes mis à nu. La science fait une économie de principes. Elle n'évite

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pas les hypothèses, mais, entre celles qui s'offrent, elle choisit toujours la moins onéreuse. Le principe que Dieu ou la nature agit toujours par les voies les plus simples a été contesté, et peut l'être ; on y oppose ce que Leibniz appelle « l'immense subtilité des choses », Mais il échappe à la critique, si on lui donne son vrai sens, si on le considère comme une disposition subjective, comme la tendance, la loi ou la forme de l'imagination scientifique: C'est ce qu'on exprime encore en disant que l'élégance des méthodes ou des démonstrations consiste dans la voie la plus droite et la plus courte pour aller au vrai.

Enfin la science, en tant qu'explication des choses, peut être définie la réduction du complexe au simple. En effet, elle consiste essentiellement, d'une part, à « identifier un certain nombre de sujets différents (par exemple l'eau, l'air, le verre, les minéraux cristallins) par quelque trait commun, à saisir et à considérer ce trait (ici la transparence et le pouvoir réfringent) comme un sujet distinct de pensée » (Bain) — de l'autre , à saisir des rapports entre les notions simples ainsi formées (exemple : la loi de Descartes : les sinus des angles d'incidence et des angles de réfraction sont dans un rapport constant dans le même milieu ou dans la même substance). En d'autres termes, les conceptions scientifiques se forment et s'ordonnent exclusivement selon des lois d'association à base objective (ressemblance et succession causale), d'une part; selon des rapports logiques, rigoureux, comme les rapports mathématiques, de l'autre. Elles sont donc plus sobres et plus sévères que les créations esthétiques, lesquelles se conforment, naturellement et

nécessairement aussi, à la raison et aux lois physiques, mais se déroulent en outre selon la logique des sentiments qui déroute, complique et embrouille les choses.

D'une façon générale, l'imagination paraît donc, dans la science, réduite au minimum. D'abord elle est tenue en défiance ; elle n'emporte l'adhésion que lorsqu'elle a reçu la confirmation des faits. Ensuite elle s'exerce dans des limites étroites, elle a un champ d'action rigoureusement défini ; elle vise exclusivement l'explication objective des faits. Mais pour rendre justice à l'imagination scientifique, il faut tenir compte de son originalité, la prendre telle qu'elle est, ne perdre point de vue sa tâche, et se garder de la juger selon les règles de l'imagination esthétique. Il faut aussi, au lieu de la chercher directement dans la science achevée, où elle n'apparaît plus, l'induire de la science comme la cause de l'effet, ou l'ouvrier de l'œuvre. L'imagination paraît absente de la science. C'est elle pourtant qui crée la science, pose les questions, entrevoit les solutions, organise la recherche, institue la preuve. C'est elle encore qui crée et développe cette discipline rigoureuse, cet esprit scientifique qui est la condition du succès dans l'œuvre entreprise : l'explication objective des choses. La science est donc un des produits les plus remarquables de l'imagination humaine, et l'imagination scientifique est elle-même une des formes les plus élevées, un des tours les plus originaux de l'esprit humain.

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