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CHAPITRE XI

I. — Sa première forme est l'animisme universel, comprenant l'anthropomorphisme et le fétichisme : les forces de la nature conçues à l'image des volontés humaines, ou, inversement, les volontés et passions humaines, à l'image des forces de la nature. — Le sentiment ne peut s'exprimer directement : il a pour signes des objets, ou des images sensorielles, ayant avec lui des rapports de contiguïté ou d'analogie. — De là le symbolisme, avec ses illusions, entre autres, mythologique : nomina, numina.

II. — L'imagination artistique. — L'art suscite et exprime indirectement les émotions à l'aide d'images sensorielles. — a) Correspondance exacte de l'imagination sensorielle et de l'imagination affective : art parfait. — è) Prédominance de l'imagination sensorielle sur l'imagination affective : l'art parnassien, ne suscitant plus d'émotions, réduit à l'habileté technique, brillant exclusivement du vain éclat des images (sensorielles). — c) Prédominance de l'imagination affective sur l'imagination sensorielle. « L'imagination diffluente « de RiBOT. — Son expression parfaite : la musique. — Son expression imparfaite : les arts plastiques. — Le symbolisme contemporain, curieuse tentative pour ôter aux mots toute signification, toute propriété autre que celle « d'émouvoir ». — Intérêt réel du but poursuivi, infériorité des moyens employés. — L'art parnassien et l'art symbolique expriment les tendances essentielles et inverses de l'art.

III. — L'art est-il un Jeu? Oui, en ce sens qu'il consiste à se détacher de la réalité, à réduire les choses à l'état de pures

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apparences. — Non, en ce sens qu'il impliquerait un doute de l'esprit au sujet de la réalité de ses créations. — Un tel doute se produit sans doute, mais à la réflexion, après coup, non au moment de l'inspiration. — L'illusion esthétique : ses conditions, sa nature, sa plénitude. — L'idéal artistique se substitue à la réalité et la fait évanouir. — Fausse conception de l'art, d'après laquelle art voudrait dire artifice ; illusion esthétique, mensonge voulu.

L'imagination esthétique, au sens le plus général du mot, est la représentation subjective des choses, leur interprétation du point de vue du sentiment (aï(j9Y)atç) et de la volonté, qui est le point de vue essentiellement humain. Elle s'oppose à l'imagination scientifique ou représentation des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes.

Le savant raisonne ainsi : Qu'importent les qualités par lesquelles les choses m'affectent ? C'est de leur être propre qu'il s'agit, et de ce qu'elles sont entre elles, non par rapport à moi. Et l'artiste au contraire : Que m'importent les choses elles-mêmes ? Je ne m'intéresse qu'aux sentiments qu'elles me font éprouver.

A vrai dire, ces tours d'esprit différents sont toujours momentanés. Ils se produisent alternativement en nous. Même ils ne se chassent jamais entièrement ; ils ne se rencontrent point à l'état pur, ils empiètent à quelque degré l'un sur l'autre.

Supposons cependant que le premier existe seul ou d'une façon prépondérante, et essayons de le définir.

Le tour d'imagination esthétique semble être le plus naturel à l'homme ; il apparaît le premier, et il se montre le plus envahissant. Pascal parle de géomètres qui ne sont que géomètres, gens à vous

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(( prendre pour une proposition » ; Fespèce n'en est pas sans doute inconnue ; elle est plus rare pourtant que celle des poètes toujours poètes, des hommes éloquents toujours éloquents, des personnes vouées au langage tragique ou comique, ou, plus simplement, des personnes sentimentales, incapables de s'abstraire de leur passion dominante.

L'imagination esthétique (et par là on entend, au sens étymologique et propre, celle qui consiste à projeter sur toutes choses les sentiments humains) a pris à l'origine des sociétés un développement extraordinaire, que nous allons étudier dès l'abord, à titre de phénomène grossissant ou d'échantillon typique.

L'homme primitif « anime tout, suppose dans tout ce qui vit et même dans l'inanimé des désirs, passions et volontés, analogues aux nôtres, agissant comme nous en vue de certaines fins ». C'est là, dit M. RiBOT, un état d'esprit « incompréhensible pour l'homme adulte et civilisé » . Faut-il donc attribuer à l'humanité primitive un éclat, une naïveté et une fraîcheur d'imagination aujourd'hui perdus ? C'est l'hypothèse de Renan, retour à l'antique conception de l'âge d'or : novitas florida mundi 1 Mais de même qu'on n'explique plus les faits géologiques anciens que par les lois qui régissent les phénomènes actuels, on ne peut scientifiquement expliquer l'imagination humaine aux premiers âges que par analogie avec celle qui fleurit aujourd'hui.

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C'est parce que Thomme se borne à sentir, et ne s'applique pas véritablement à connaître les choses, qu'il les absorbe en lui ou qu'il se . fond en elles, qu'il ne s'en sépare pas, au moins nettement. Intellectuellement, aussi bien que moralement, il a un égoïsme inconscient et naïf, il est plein de luimême, il se mire dans les choses, il y cherche, il y croit retrouver son image. Il prête aux forces de la nature, aux éléments ses sympathies et antipathies, ses appétits, ses désirs, ses répulsions. Il peuple ainsi le monde de volontés bienfaisantes ou redoutables, de divinités, de génies, d'âmes, d'esprits, d'êtres, en un mot, formés à sa ressemblance. Cette projection de l'âme humaine sur les choses n'est pas si extraordinaire qu'on ne la retrouve aujourd'hui par exception, à l'état constant, prolongé et suivi, sous une forme cultivée et développée, chez des poètes, comme Hugo (elle s'appelle alors la faculté mythologique^) et à l'état transitoire, sous une forme atténuée et élémentaire, chez tout le monde. (( Le moins poétique des hommes dit (en effet) qu'une campagne est riante ou sévère, triste ou gaie, qu'il faut hâter des fruits trop paresseux et faire la guerre aux branches gourmandes, que l'aiguille d'une boussole est affolée, que le feu lèche et dévore, que le vent gronde ou soupire, que la terre est en amour ou la mer en fureur ^ » Encore ne sont-ce là que des images consacrées, qui pourraient être regardées à la rigueur comme des phénomènes de survivance ou d'imita-

I'. Voir Renouvier : V. Hugo.

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