‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 106 sur 122 · LET · texte numérisé non relu

LET

Considérons d'abord l'art à son apogée, supposons réalisé l'accord parfait de la sensibilité la plus vive et de la représentation la plus brillante, autrement dit de l'imagination affective et sensorielle, portées au plus haut degré.

Les représentations seront alors des images sensibles, non des idées abstraites, et des images sensibles, pleines de relief et d'éclat, saisissantes, vives, emportées dans un mouvement fougueux, ne laissant pas à l'esprit le temps de se reprendre pour les discuter et les juger, mais le captivant, le subjuguant, le tenant sous le charme, en un mot des « métaphores accompagnées d'une sorte de folie impétueuse )> (Taine), non des comparaisons simplement justes, calculées et froidement déduites.

(( Voyez par exemple ces vers :

Regrettez-A'ous le temps où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or plus fertile et plus beau? Où le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau.'^ Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde encbanté? Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité? Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître? Où le palais du prince et la maison du prêtre, Portant la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les cicux?

}. h' Imagination créatrice, p. ibli.

l'imagoation

Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre. Sur l'orgue universel des peuples prosternés, Entonnaient l'hosannah des siècles nouveau-nés! Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire, Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache, et blancs comme du lait? Où la vie était jeune, — où la mort espérait?

« Il y a évidemment dans tout ce passage une sorte à' hallucination admirable. De là une puissante cause d'émotions. Car la puissance émouvante d'une idée ou d'une image est en raison, non seulement de la grandeur de l'objet qu'elle représente, mais de l'intensité avec laquelle elle se produit, et dé la force de l'attention qu'elle excite \ »

Les images qui se déroulent dans cette page poétique n'ont pas seulement la splendeur, la force et l'éclat, toutes beautés sensibles. Elles dégagent encore le charme souverain de l'émotion. Elles surgissent toutes à l'appel d'un même sentiment : le pieux et mélancolique regret que cause à nos âmes désenchantées la vision éblouissante et ravie des siècles de grandeur et de foi. C'est ce sentiment qui commande le cours des images, qui en détermine la nature et le choix. Mais, au fait, est-ce l'exaltation du sentiment qui produit la magnificence des images ? Est-ce la magnificence des images qui soulève l'âme et suscite l'émotion ? On ne sait, tant la fusion est intime. Ce qui est certain, c'est qu'à l'illusion ou hallucination continue, engendrée par le mouvement rapide et

I. Taine. De la Volonté, fragm. inédits. Revue phil., 1900, XI, p. 45o.

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l'éclat des images, répond une émotion grandissante, qui, pour être d'ordre purement poétique ou lyrique, ne laisse pas d'être réelle et poignante, et qui, aussi bien que l'émotion tragique, quoique d'une autre sorte, « vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine, dans tout son progrès, la liberté de respirer et le temps de vous remettre )) (La Bruyère), ou ne s'apaise un moment que pour reparaître plus forte.

En résumé, l'imagination infuse à toutes ses créations ou représentations la vie sensible et la vie du sentiment. Elle c( matérialise l'abstraction, lui donne un corps, la fait chair et os » et au corps ainsi formé elle prêle, non seulement (( la vie », mais encore « les désirs et les passions » (Ribot). Elle est le souffle divin, l'âme au sens complet du mot, le principe de la vie et de la pensée, anima et animas.

Mais l'union intime et harmonieuse de l'imagination esthétique et de l'imagination sensorielle, caractéristique de l'art parfait, ne se rencontre guère. Presque toujours il y a prédominance de l'une sur l'autre. Deux cas donc se présentent : celui de la prédominance de l'image sur le sentiment, celui de la prédominance du sentiment sur l'image.

Examinons le premier. Il constitue une forme . d'art particulière, la virtuosité, et vient à l'appui d'une théorie particulière de l'art, la théorie du jeu. Dire que l'image l'emporte sur le sentiment, c'est

dire qu'elle est recherchée pour elle-même, pour sa beauté sensible, en dehors du sentiment ou de la pensée qu'elle exprime, et n'en exprimât-elle point. Poussons jusqu'au bout cette tendance, érigeons-la en loi, nous avons « la doctrine des Parnassiens qui se résume dans la formule : forme impeccable et impassibilité ». Cette doctrine, Gautier la développe ainsi : « Les mots ont, en eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils oppriment, une beauté et une valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas encore taillées et montées en bracelets, en colliers et en bagues ; ils charment le connaisseur qui les regarde et les tire du doigt dans la petite coupe où ils sont mis en réserve \ » Qu'est-ce à dire, sinon que l'imagination sensorielle peut bien se suffire à ellemême, et ne tire point uniquement sa valeur du sentiment qu'elle exprime? Car « les mots », ici, sont pour les images sensibles, langage naturel du sentiment. Sur ces images, il convient que l'admiration se pose ; les Parnassiens disent : il est permis, il est juste qu'elle s'y arrête et s'y fixe.

La théorie parnassienne, heureusement, n'est pas applicable à la rigueur. Elle évite ainsi d'être poussée à l'absurde. Il est, en effet, dans la nature des images sensibles d'éA^eiller toujours des sentiments. L'art le plus froid, le plus impassible, par là même qu'il est de l'art, produit l'impression de la réalité, et, si fort qu'elle parle aux sens, la réalité arrive toujours jusqu'à l'âme. Une émotion s'en dégage, sans qu'on le veuille, et quand on ne le voudrait pas.

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