U Imagination créatrice, 2^ partie, ch. II
l'imagination ESTHETIQUE 29 1
manière, elle peut créer un art véritable, sorte de langue spéciale, impénétrable à quelques-uns, mais fort claire pour d'autres : cet art affectif, cette langue spéciale du sentiment, c'est la musique.
La musique ainsi définie est celle qui n'évoque pas d'images à coté, divergentes, hétérogènes (d'ordre visuel, etc.), la musique pure, dont Taine a dit, protestant d'avance contre la musique pittoresque : Elle a « cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en nous des formes, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel événement oa situation distincte, mais les états de l'âme, telle nuance d'allégresse ou de mélancolie, tel degré de tension ou d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de jouir et de souffrir, les soulèvements et les apaisements de la créature nerveuse et sentante, les variations et les harmonies innombrables de son agitation et de son calme. C'est comme si l'on ôtaitd'un pays les habitants et qu'on effaçât les démarcations, les cultures ; il resterait le sol, sa structure, avec les creux, les hauteurs, le bruissement du vent et des fleuves, et l'éternelle poésie changeante du jour et de Fombre ^ » .
M^is c'est lorsqu'elle est aux prises avec une ma-
I. Thomas Gvaindorge, p. 822. Sur la musique considérée comme ayant le pouvoir de suggérer, non des sentiments, mais des sensations autres que celles de l'ouïe, v. Riboï : l'Imagination créatrice affective in Revue philosophique (juin 1902) et Dauriac : Des images suggérées par l'audition musicale, même recueil (novembre 1902).
tière rebelle, c'est lorsqu'elle se développe dans une langue qui n'est pas la sienne propre, lorsqu'elle emprunte ses moyens d'expression à des arts plastiques, comme la peinture, la poésie, que l'imagination affective laisse peut-être le mieux saisir son originalité. Elle fait alors violence à l'imagination sensorielle ou proprement dite, elle la déforme, l'oriente dans son sens, l'asservit à ses lois. Elle est avec cette imagination dans un contraste absolu.
Tout d'abord, en effet, les images sensibles, qui se développent dans l'espace, sont impropres à exprimer les sentiments, phénomènes internes. Aussi ne les expriment-elles point directement, mais elles les évoquent, les suggèrent. Encore n'est-ce qu'à la condition de se transformer elles-mêmes, de se simplifier, de cesser d'être des représentations des objets, de devenir de simples traits, « spontanément et arbitrairement choisis, en relation directe avec la disposition de notre sensibilité, sans autre préoccupation ^ » (Ribot), traits qui n'expriment poin4. la nature des choses, et ne font que rendre notre impression en face dos choses. Les images ainsi formées sont flottantes, vaporeuses, comme détachées des objets. Il faut les saisir au ^o\ comme des allusions, les interpréter librement, et ne point leur attribuer une valeur propre, littérale. « Elles laissent entrevoir, transparaître ; on j)eut les appeler à juste titre des idées crépusculaires'^ )) Elles sont le voile léger qu'il faut soulever pour arriver au sentiment. Elles ne sauraient donc être trop