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Théorie de la concrétion d' Kmphre

L'imagination s'écarte de la réalité, rompt librement avec elle ; elle part néanmoins toujours et nécessairement de la réalité, s'appuie sur elle et reste en contact avec elle. Il suit de là que l'idéalisme et le réalisme sont, à le bien prendre, également vrais, peuvent se concilier et se complètent . l'un l'autre.

Le point de vue réaliste est cependant, en un sens, le plus naturel et le plus sûr ; c'est celui auquel il convient de se placer d'abord. La vérité du réalisme ne peut être contestée par cela seul qu'il se fonde sur ce principe que l'imagination suppose une matière sur laquelle elle s'exerce et ainsi ne saurait vivre que d'emprunts faits à la réalité, ne saurait être qu'une mise en œuvre ou combinaison de sensations et de souvenirs. Le réalisme est en outre fécond si on l'entend bien, si on lui attribue la valeur d'une méthode et non celle d'un système : c'est en effet lorsqu'on observe l'imagination aux prises avec la réalité, au contact des faits, qu'on saisit le mieux ses procédés élémentaires, ses lois essentielles.

Etudions donc les rapports de l'imagination avec la réalité, autrement dit de l'image avec la sensation.

§ I. — Tout d'abord l'imagination emprunte nécessairement aux sens sa matière et ses formes, ses données et ses lois. C'est ce que Descartes démontre incidemment, mais avec une rigueur parfaite, aux 6 et 7 de la i'*^ Méditation. Poussons aussi loin

que possible les divagations de la fantaisie ; nous verrons qu'elles rencontrent une limite dans la nature des choses. Les visions du rêve, les hallucinations de la folie « sont comme des tableaux et des peintures qui ne peuvent être formées qu'à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable ; et ainsi, pour le moins, ces choses générales, à savoir des yeux, une tête, des mains, et tout le reste du corps, ne sont pas choses imaginaires, mais vraies et existantes )>. S'il était besoin de chercher la confirmation par les faits de cette assertion évidente, on la trouverait dans le témoignage de ceux mêmes qui ont cru former des images sans modèles réels, par exemple celles de Dieu, de la Vierge et des Saints. « S*® Thérèse, un jour qu'elle a une vision de la Vierge, trouve à la céleste apparition une ressemblance avec une certaine image qu'elle tient de la comtesse d'Aragon. Pour S^Epiphane (la Vierge) a un type oriental, pour Marie d'Agreda un visage d'Espagnole, pour S' Emmerich ce sera une blonde AllemandeV » En d'autres termes, il n'y a point, il ne peut y avoir de visions surnaturelles. Comme le disait déjà, aux premiers temps du polythéisme, le poète-philosophe Xénophane :

« Ce sont les hommes qui semblent avoir produit les dieux, et leur avoir donné leurs sentiments, leur voix et leur aii... Si les bœufs et les lions avaient des mains, s'ils savaient peindre avec les mains et faire des ouvrages comme les hommes, les chevaux se

I. Bos. Psychologie de la croyance, ch. iv. Paris, F. Alcan, 1902, in-i8.

L IMAGmATION ET LES SENS

serviraient des chevaux et les bœufs des bœufs, pour représenter leurs idées des dieux, et ils leur donneraient des corps tels que ceux qu'ils ont eux-mêmes ^ >)

Quand l'imagination n'emprunte pas directement les formes du réel, quand elle ne les copie pas, elle s'en inspire ; tout ce qu'elle peut faire est de modifier ces formes prises comme des touts, et de combiner leurs éléments d'une façon nouvelle. Enfin quand ses créations n'ont plus une forme sensible, au moins connue, elles ne laissent pas d'avoir nécessairement encore une matière sensible.

(( De vrai, les peintres, comme dit Descartes, lors même qu'ils s'étudient avec le plus d'artifice à représenter des Sirènes et des Satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne leur peuvent pas toutefois attribuer des formes, et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux ; ou bien, si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau que jamais nous n'ayons rien vu de semblable, et qu'ainsi leur ouvrage nous représente une chose purement feinte et absolument fausse, certes, à tout le moins, les couleurs dont ils les composent doivent-elles être véritables. ^ »

Si loin que l'imagination puisse aller, et il semble que sa nature soit d'aller toujours plus loin, dans la décomposition du réel et la composition de formes

1. Cité par Fouillée, Histoire de la philosophie, p. 5o. Paris, Delagrave, 1879, in 8°.

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