Loc. cit
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idéales ou encore inconnues, elle ne peut cependant jamais quitter terre. Ainsi elle forme des notions de plus en plus simples, mais toujours sensibles. Au lieu de prendre comme éléments de combinaison « ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables », elle peut prendre (( des choses encore plus simples et plus universelles » , comme « la nature corporelle en général et son étendue ; ensemble la figure des choses étendues, leur quantité ou grandeur et leur nombre, comme aussi le lieu où elles sont, le temps, qui mesure leur durée, et autres semblables ». « Du mélange » de ces choses « ni plus ni moins que de celui de quelques véritables couleurs » on peut dire 'que le géomètre forme sciemment ses figures, et que nous formons tous plus ou moins, sans nous en douter, « toutes les images des choses qui résident en notre pensée, soit vraies et réelles, soit feintes et fantastiques » K
Une illustration remarquable de ce principe nous est fournie par les élucubrations si étranges du sujet médiumique observé par M. Flournoy. Ce sujet a promené son imagination vagabonde « des Indes à la planète Mars ». Contentons-nous d'analyser, à notre point de vue, le « roman martien ». Ce roman atteste une imagination d'une fécondité prodigieuse. L'auteur ne nous peint pas seulement un monde différent du nôtre, avec d'autres paysages, d'autres habitants ; il prête à ces habitants une langue, parlée et écrite, formée de signes inconnus, cabalistiques, sans analogue dans aucune langue existante.
I, Desgartes, ibid.
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Or ce roman, bâti de toutes pièces, et sans modèle, par un « esprit désincarné'», diraient les spirites, ne laisse pas d'être ou l'imitation ou le contre-pied de la réalité terrestre. Il porte^ « à travers de fantaisistes et un peu puériles innovations, une rrîarque très terrienne, même européenne et civilisée ». On remarque, dit M. Flournoy, « une identité foncière du monde martien, pris dans ses grands traits, avec le monde qui nous entoure, et son originalité puérile dans une foule de détails secondaires ». Le sujet évidemment vise à nous dépayser avec son miza, -véhicule qui « roule sans moteur visible, sur un chapelet de boules » avec « ses globes colorés placés dans l'épaisseur des murs des maisons pour éclairer les rues », avec sa « machine à voler », ses « ponts qui disparaissent sous Feau pour laisser passer les bateaux », ses personnages qui mangent « dans des assiettes carrées avec une rigole pour le jus », son allaitement « des bébés » à l'aide de « tuyaux allant directement aux mamelles d'animaux pareils à des biches », etc. Mais on n'a pas de peine à saisir le procédé et le point de départ de ces inventions bizarres. Aller à l'encontre des faits terrestres, c'est encore s'inspirer de ces faits.
Quant à la langue martienne, cette création stupéfiante de M^^^ Smiïh, m. Flournoy a démontré, avec beaucoup de pénétration et de sens, qu'elle n'est ellemême « qu'un travestissement enfantin du français » . En effet, elle « se compose de sons qui tous, tant consonnes que voyelles, existent en français », autrement dit, elle n'a pas de sons qui lui soient propres, comme l'allemand a le ch, l'anglais, le fÀ,
etc. De même si « la forme graphique des caractères est nouvelle,. . . d'aspect exotique, néanmoins chaque signe martien répond à un signe français » . — Mais (( c'est dans la valeur phonétique des lettres, c'est-àdire dans la correspondance des signes articulés et des signes graphiques qu'on voit percer le mieux la nature essentiellement française du martien ». — Enfin « l'ordre des mots est absolument le même en martien qu'en français ». — Le vocabulaire seul diffère ; encore beaucoup de mots du martien ont-ils le même « nombre de syllabes ou de lettres que leurs équivalents français » \
Ces analogies inattendues montrent assez que le martien est un français démarqué, pas assez démarqué cependant pour que des yeux pénétrants ne puissent découvrir le modèle dans la contrefaçon, ou, plus exactement, la matière première dans la façon.
Ainsi, si loin qu'on aille dans les créations de la fantaisie, et alors même qu'on fait appel au surnaturel, aux prodiges de l'imagination « subliminale », on se heurte toujours aux murs de la « prison » des sens, on constate l'impossibilité pour l'homme de s'affranchir de la réalité, et de rien créer que sur le modèle et à l'aide d'éléments empruntés à cette réalité.
§ 2. — Nous allons maintenant montrer que les sensations ne sont pas seulement la matière dont les images sont formées, mais figurent parmi les condi-
I. Tu. Flouruov : Des Indes à la planète Mars, passini. 2^ édit. Paris, F. Alcan, 1900, in-80.
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tions dans lesquelles elles se forment, autrement dit, ne sont pas seulement les éléments constituants, mais les causes occasionnelles des images.
Tout d'abord il faut tenir^compte de ce que Taine appelle « le voisinage immédiat de la sensation » et de l'image. L'image rejoint la sensation de deux manières : elle en est l'anticipation ou le prolongement. L'image par laquelle la sensation se prolonge a paru si importante qu'on lui a donné un nom spécial, celui d^image consécutive (^af ter-sensation, cf., en français, arrière-goût^. Mais celle qui devance la sensation (disons la présensation comme on dit le pressentiment) n'est ni moins remarquable ni moins fréquente. Toutes les deux ont ce caractère commun de se fondre avec la sensation et de n'en pouvoir être que malaisément distinguées.
Aussi peut-on contester le droit de les appeler des images. Elles sont des faits limitrophes, particulièrement instructifs, éclairant le problème de l'origine des images, montrant leur étroite parenté avec les sensations ; elles sont des sensations mêlées d'images ; elles ne sont pas des images proprement dites. Ainsi les images consécutives de la vue ont beau, en certains cas, différer légèrement des sensations, être par exemple des images colorées faisant suite à des images objectives incolores, elles ont beau même se produire, assez longtemps parfois, après les sensations (c'est le cas de Pouchet qui voyait, « en se promenant dans Paris, les images de ses préparations au microscope se superposer aux objets extérieurs », — c'est le cas des 06^^55/0/15 musicales, verbales, etc.), elles sont soit trop contiguës; soit trop semblables aux
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sensations pour mériter le nom d'images, si l'image est autre chose qu'une simple reproduction de la sensation ou souvenir, si elle est une invention de l'esprit suggérée par la sensation.
Le voisinage trop immédiat de la sensation et de l'image produit donc l'empiétement de l'une sur l'autre, ou la coalescence des deux. La réalité trop présente exclut le rêve. Il faut un certain recul, un certain éloignement dans le temps et dans l'espace pour que les objets réels perdent leur caractère sensible, se transforment dans notre esprit, revêtent la forme images.
Mais le mot image a deux sens : il désigne un fait d'invention et un phénomène de croyance. Plus simplement, l'image a deux caractères : la nouveauté et l'intensité. Si le voisinage des sensations tient en échec ou réduit l'imagination entendue comme le pouvoir créateur de l'esprit, en revanche elle contribue à accroître la foi que l'esprit a naturellement en ses propres conceptions, et elle donne à celles-ci plus d'intensité et de relief. D'autre part, la sensation imnriédiate ou prochaine n'absorbe pas toujours et nécessairement l'esprit tout entier, elle peut laisser le champ libre aux images, bien mieux en provoquer l'apparition, en déterminer les formes, en diriger le cours.
Même la sensation est toujours à quelque degré suggestive d'images. Mais deux cas se présentent : ou la sensation ne suggère que les images, qui en sont le complément naturel, qui y ont été toujours et nécessairement associées dans les expériences antérieures, et il y a alors perception ; ou elle suggère des images et des souvenirs de tout ordre, sans rapports
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avec elle, ou sans autres rapports qu'accidentels et bizarres, et il y a alors illusion. Ainsi il y a perception quand je reconnais par exemple, à l'aspect, qu'un fruit est mûr, qu'une étoffe est moelleuse, et il y a illusion quand je vois des figures dans le feu, un visage dans la lune, des formes d'animaux dans les rochers, les nuages, etc. La perception est un cortège d'images qui accompagne de droit une sensation donnée et ne tend qu'à la compléter ; V illusion est une ou plusieurs nuages parasitaires, entées sur une sensation et qui l'étouffent et la supplantent.
Au reste la perception et l'illusion ne diffèrent pas essentiellement. Elles sont toutes les deux une série d'images suggérées par une sensation. Elles donnent toutes les deux le sentiment de la réalité présente, de V objectivité. Expliquer l'une serait expliquer l'autre. Taine ramenait la perception à l'illusion, et la définissait une illusion fondée ou « hallucination vraie » , mais il est plus naturel et plus juste d'expliquer l'illusion par la perception.
La perception est une série d'images produisant l'effet de sensations, donnant l'illusion de la réalité. Mais comment les images de la perception s'objectivent-elles ainsi ? Ce ne sera point résoudre le problème que d'en généraliser l'énoncé. Il ne servira point de dire que toute image entraîne naturellement la croyance à la réalité de son objet, est ou tend à devenir hallucinatoire, car il s'agit précisément de savoir d'où provient la puissance d'illusion inhérente aux images. Selon nous, cette puissance ne provient pas de la nature ou de l'intensité des images, mais de la liaison des images avec la sensation.
La sensation seule est objective, je veux dire donne l'indéfinissable impression de la réalité. Mais telle est la force du lien qui existe entre une sensation présente et celles qui lui furent autrefois associées dans l'expérience que non seulement elle les rappelle, mais encore elle les rend présentes, elle leur communique son propre caractère de réalité actuelle, d'objectivité. Ce lien d'association s'établit même entre une sensation et des images d'espèces différentes, par exemple entre une sensation visuelle et des images auditives, tactiles, etc. Ainsi quand je vois le fer, je crois en sentir la dureté ; inversement, je crois voir le fer, quand je ne fais que le toucher ; je revois la cloche rien qu'à l'entendre, et je puis l'entendre rien qu'à la voir, etc. Supprimons par la pensée la sensation initiale, et laissons subsister les images, l'impression de réalité ou V illusion disparaît.
Une comparaison peut faire voir comment les images suggérées par une sensation prennent un caractère hallucinatoire. Je tiens un bâton à la main et je touche le sol ; je crois sentir le sol au bout dux bâton. Je tire à moi un fil tendu, je sens la résistance du fil à l'extrémité la plus éloignée de ma main. L'impression de réalité donnée par la sensation tactile, située effectivement an bout des doigts, se transmet donc de cette sensation à l'image visuelle qui l'accompagne, image de l'extrémité du bâton ou du fil, où ma main n'atteint pas. Si comme, nous le croyons, le sentiment d'objectivité ne peut être donné que par la sensation, il faut donc admettre une objectivation par influence, un courant d'objectivité qui passe de la sensation aux images. Les images, par
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nature subjectives et internes, sont accidentellement douées d'objectivité, d'extériorité, par cela seul qu'elles se trouvent reliées à une sensation. Il y a là un phénomène, non d'association pure et simple, mais de combinaison ou d'affinité entre les sensations et les images. Ce phénomène mériterait un nom spécial. Appelons-le une suggestion et posons cette loi : Les images suggérées par une sensation ont le caractère d'objectivité de cette sensation.
Ainsi (( le voisinage de la sensation » n'est pas uniquement préjudiciable à l'imagination. La sensation entre sans doute en conflit avec l'image, la refrène, la contient, mais elle lui sert aussi de point d'appui, lui donne corps et vie. L'imagination est comme Antée qui réprenait des forces en touchant la Terre sa mère ; elle est fille des sens, elle se ranime et se réveille au contact de la réalité sensible.
Ainsi donc la sensation n'est pas seulement la matière première ou l'étoffe dont les images sont faites ; elle en est encore le point de départ, la cause provocatrice, elle en est enfin le soutien ou l'appui.
§ 3. — Voyons quelles conséquences découlent de là, quels faits s'expliquent par ces principes. , Si, comme le croit M. Ribot, l'attention est un état qui répugne à notre nature, la perception ou adaptation parfaite de l'esprit à la réalité devra être l'exception et Villusion, la règle. C'est bien en effet ce qui parait. La perception rigoureusement exacte est un idéal rarement atteint. Nos sensations, suffisamment vraies pour les besoins de la vie pratique, sont scientifiquement erronées. Elles ne sont point
pures, elles se présentent avec un cortège d'images habituelles, de jugements et de raisonnements tout faits, de préjugés. Ainsi nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont, mais telles que nous les avons vues et que nous nous attendons à les voir. Notre (( imagination ayant été vivement frappée de certains objets, les traces de ces objets se rouvrent par la moindre chose qui y a rapport. C'est pour cette raison que nous imaginons voir des chariots, des hommes, des lions ou d'autres animaux dans les nues, quand il y a quelque peu de rapport entre leurs figures et ces animaux ; et que tout le monde, et principalement ceux qui ont coutume de dessiner, voient quelquefois des têtes d'hommes sur des murailles où, il y a plusieurs taches irrégulières ^ ». Ce genre d'illusion, auquel on donnerait bien le nom de paresthésie, se rencontre en particulier chez les esprits paresseux, portés à la rêverie, chez les déprimés, les malades, lesquels laissent errer leur regard sur les broderies d'un rideau, les dessins d'une tapisserie, s'amusant à y chercher des figures bizarres, comme on s'amuse à suivre l'imprévu des images du kaléidoscope. Ceux mêmes qui ne se complaisent pas à ces jeux de l'imagination automatique ne laissent pas de s'y prêter à leur insu. Nous regardons d'un œil prévenu les objets familiers. Nous posons sur eux des images formées d'avance. De là tant d'erreurs dans la vision des choses réelles, de là tant de pseudoreconnaissances : « Je regarde, dit Sully, un viaduc en briques situé à deux milles ; je le vois en rouge
I. Malebranche, RecJi. de la Vérité, liv. II, 2^ part., ch, ii.
l'imagination et les sens
vif, alors que sa teinte réelle, à cette distance, est bien moins foncée^ ». De même, cet homme qui venait de loin vers moi, je le reconnais à sa démarche, à sa taille ; il s'approche, je m'aperçois que je ne le connais point et qu'il est réellement tout autre qu'il m'était apparu. La sensation est ainsi le plus souvent une fausse piste sur laquelle notre esprit s'égare, et comme les images qu'elle traîne à sa suite sont emportées dans ce mouvement de vie et de réalité qui lui est propre, Villusion est complète, il y a pseudosensation ou paresthésie.
Nous écarterons ici, comme oiseuse, la distinction des illusions provenant d'une sensation à venir (présensation) et d'une sensation passée (arrière-sensation). En fait, à la base de toute illusion est une sensation actuelle, sans préjudice de celles qui ont précédé ou suivront, et qui peuvent paraître plus importantes. Est-il vraiment, comme le dit Pascal, au pouvoir de l'imagination de susciter, de créer des sensations.^ Peut-être, mais il faut pourtant faire la part qui revient ici aux souvenirs et aux sensations réelles. Celui qui, assis, la serviette déployée, devant une table appétissante, se sent venir l'eau à la bouche, respire en fait la fumée des plats, le parfum des fleurs et des fruits : à l'appel de ces sensations, ses souvenirs de gourmet l'assaillent et le troublent ; une griserie lui vient. Son imagination se monte sur les plaisirs entrevus ; ces plaisirs, il ne les devine pas, il les connaît et les retrouve; il ne les pressent pas,
2. J. Sully, Les illusions des sens et de l'esprit, tr. fr. p. 65, 2^ édit. Paris, F. Alcan, 1889, in-8°.
il les ressent ; bien plus, à vrai dire, il les sent. Mais pour les sentir ainsi, comme pour les pressentir et ressentir, il a dû partir de sensations réelles, à propos desquelles son imagination a pris feu, qu'elle a grossies et surtout amplifiées, développées.
A l'appui de ceci on pourrait citer encore une curieuse remarque faite par Dugald Stewart : « Quoique en général les illusions de l'imagination soient beaucoup plus fortes dans les ténèbres qu'à la lumière du jour où elles sont incessamment corrigées et détruites par la vue d'objets réels, toutefois une obscurité totale est moins alarmante pour un esprit faible, frappé de quelques récits d'apparitions, que la lueur pâle et douteuse du crépuscule, qui offre à ses conceptions un moyen de fixer et de prolonger leur durée, en s^ attachant à quelque objet dont, à travers cette obscurité, l'œil saisit imparfaitement la figure \ »
Les illusions qui viennent d'être mentionnées appartiennent toutes à la vue. Mais les autres sens ont aussi les leurs, et la paresthésie (sensation fausse) pourrait se décomposer en paropsie (vision fausse), paracousie (audition fausse), etc. Citons des exemples de paracousie. Le coq-à-l'âne est souvent un mot mal entendu, suggérant l'idée d'un autre mot vaguement homonyme et pas du tout synonyme. Je ne sais plus qui, en visite chez Hugo, entendant un coq chanter, s'écria : « Tiens I il a dit : Victor Hugo^l »
La transformation des sensations en images est si
1. DuGAi.D Stewart: Philosophie de l'esprit humain, t. I, ch. III, de la Conception, trad. L. Peisse. Paris.