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I. RiBOT. L'Imagination créatrice, préf. VI

l'imagination et la mémoire

d'équilibre psychique, la mémoire a pour contrepoids ou pour condition l'oubli ; l'évocation de certaines images suppose le refrènement d'autres images, ou incompatibles ou .seulement différentes. En d'autres termes, l'imagination a un double aspect, positif et négatif: elle est, à l'égard de certaines choses, une possession, une hantise, et un détachement absolu vis-à-vis de tout le reste. Inhibition et action, cécité psychique et acuité de vision, telle est sa formule complète.

Si des sensations sont toujours refoulées, écartées ou négligées par l'esprit, elles ne laisseront point de traces, s'effaceront de la mémoire, et ne pourront plus être évoquées. Au contraire des sensations, ou qui s'imposent par leur intensité, leur fréquence, ou sur lesquelles l'esprit s'arrête et revient avec complaisance, se gravent à jamais, se réveillent d'elles-mêmes et reparaissent à notre appel.

Or les sensations que notre esprit enregistre sont celles qui nous intéressent soit en raison de notre genre de vie, de nos habitudes, de notre profession, de nos besoins, soit par l'effet de notre constitution propre, de nos goûts ou prédispositions natives. Les images répondant à ces sensations seront, dans les deux cas, nettes, précises, directement évocables, mais, dans le premier, relativement courtes, bornées, réduites au nécessaire, et, dans le second, nuancées, développées, ou, d'un mot, seront, dans le premier cas, génériques, dans le second, individuelles.

Inversement les sensations que notre esprit laisse tomber sont celles qui n'ont pas pour nous d'intérêt pratique, positif ou utilitaire, et qui n'ont pas non

plus d'intérêt affectif ou esthétique. Le souvenir de telles sensations sera, dans les deux cas, effacé, difficilement évocable, moins toutefois dans le premier que dans le second.

Ces principes élémentaires commandent la théorie de l'évocation des images que nous allons maintenant exposer.

Nous distinguerons d'abord les espèces et les degrés de l'évocation.

§ 2. — L'évocation se distingue de la simple restauration des souvenirs. Cette restauration ou réviviscence est soumise à deux lois: l'une, « idéale », (( platonique » , en vertu de laquelle une perception passée entraîne à sa suite la série entière des perceptions dont elle fait partie, cette série elle-même, le groupe plus vaste auquel elle appartient, et ainsi de suite : c'est la loi de réintégration ou de totalisation (Hamilton) ; — l'autre, « réelle et pratique », dite « loi d'intérêt », qui s'énonce ainsi: l'esjjrit fait un choix entre les perceptions, il ne retient et ne rappelle que celles qui le touchent en quelque manière et à quelque degré. Si la première loi existait seule, non seulement l'imagination créatrice disparaîtrait, (( l'invention nous serait à jamais interdite, nous ne pourrions sortir de la répétition » (Rirot), mais encore l'imagination reproductrice ou la mémoire elle-même serait impossible ; nous serions submergés sous le flot des images, ou bien c'est la perception qui serait com-

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promise : hypnotisés par le passé, nous ne pourrions plus aborder le présent, nous serions éternellement en extase, comme sont, dit-on, les mourants, devant la vision panoramique de notre vie écoulée. Dans ce cas, il y aurait hantise, encombrement et conhision d'images, il n'y aurait pas évocation. Les images, en effet, ne peuvent être dites évoquées qu'autant qu'elles reviennent à l'appel de notre volonté ou répondent à nos sentiments, à nos désirs, à nos besoins présents.

L'évocation, ainsi définie, a lieu de deux manières : l'une directe, l'autre, indirecte, et est facile ou difficile (Ribot).

Les images à réviviscence directe et facile sont, d'après M. Ribot, les images visuelles, auditives, tactiles-motrices, avec des réserves pour ces dernières. C'est là un fait ordinaire, non proprement une loi. Il reste à l'expliquer, et par là à en déterminer l'étendue ou la portée.

Une première raison, pour laquelle les images précitées sont aisément et directement évocables, est qu'elles sont d'une vitalité élevée, riches en nuances, développées, complexes. Les images simples, élémentaires, comme celles de l'odorat, sont au contraire peu ou point évocables.

Mais en outre un état de conscience a d'autant plus de chances d'être retenu et rappelé qu'il peut coexister avec un plus grand nombre d'autres états, soit de même espèce, soit d'espèces différentes, et qu'il peut s'associer à ces autres états, former avec eux une série, un agrégat ; il offre alors plus de prises à l'esprit ; s'il ne peut être directement" évoqué, il pourra

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l'être à la suite et par Fintermédiaire de l'un quelconque des états de son groupe. Ainsi deux odeurs ne peuvent exister ni être perçues ensemble, ou elles fusionnent ou l'une masque l'autre, tandis que des couleurs et des formes, étant juxtaposées, restent spécifiquement distinctes et s'associent entre elles. Les images olfactives sont donc plus difficilement évocables que les images visuelles par la raison que les premières s'excluent quand les autres s'appellent.

En résumé, les sensations visuelles, auditives, tactiles sont plus susceptibles que les odeurs, saveurs d'être évoquées, soit directement, soit indirectement : directement, parce qu'elles sont plus complexes, indirectement, parce qu'elles sont associées à un plus grand nombre d'autres états.

L'évocation des images dépend encore d'une autre condition, à savoir de l'exercice ou de l'expérience. Les images que nous évoquons le plus aisément et le mieux sont celles qui nous sont le plus familières, qu'ayant trouvées associées aux sensations les plus diverses, nous avons appris à isoler, à distinguer de ces sensations (car en vertu de « ce qu'on pourrait appeler une loi de dissociation par variations concomitaiites,... ce qui a été associé tantôt à une chose, tantôt à une autre, tend à se dissocier des deux » ^) que nous avons été amenés ainsi à concevoir comme des éléments prêts à entrer dans toutes les combinaisons, que nous avons en effet maintes fois employées comme telles, que nous avons transportées d'un ordre

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