‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 26 sur 122 · L^IMAGINATION ET LA MEMOIRE · texte numérisé non relu

L^IMAGINATION ET LA MEMOIRE

de nos actes, chacune de nos perceptions acquiert de l'importance, sinon comme tels ou tels, au moins comme représentatifs de notre être même, de notre état général. A tête reposée et de sang-froid, nous jugeons autrement; nous considérons les faits en euxmêmes et détachés de nous ; nous les retenons en raison de leur valeur propre, non de l'émotion qu'ils nous causent. Il y a donc, comme nous l'avons dit ailleurs, « deux sortes de mémoire : l'une, affective, rêveuse, restauration intégrale du passé ; l'autre, intellectuelle, utilitaire, procédant par choix dans ses évocations et impersonnelle. L'une est la hantise du passé retrouvé, ou reviviscence, l'autre est le détachement du passé revenu ou réminiscence ».

Loin de s'exclure, ces deux mémoires s'appellent et normalement se complètent. Si la première existait seule, elle périrait par excès, elle succomberait sous la charge, elle serait le moi replié tout entier sur luimême, subissant l'obsession du passé, elle serait la mémoire fixée, immobilisée des vieillards, ou encore celle des personnes dont la vie est brisée, qui s'abîment dans le chagrin et le deuil, et ne veulent pas être consolées et distraites. D'autre part, la mémoire intellectuelle, supposée pure, serait une simple machine à représentations et à images, comme un trésor de connaissances que l'esprit ne posséderait pas en propre, n'utihserait pas pour des fms personnelles. Telle est la mémoire de ceux qui se consument à apprendre et négligent de vivre, qui savent tout, retiennent tout, comprennent tout, et sont incapables dejouir et de tirer parti de rien, outil perfectionné, souvent admirable, mais qui reste pratiquement sans emploi, faute

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d'une personnalité qui s'en empare et d'un sentiment qui le dirige.

Ainsi, au fond de la question de la mémoire affective et de la mémoire intellectuelle, se retrouve celle de la mémoire concrète et de la mémoire abstraite, de l'imagination et de l'entendement.

Pour justifier les distinctions et développements psychologiques qui précèdent, nous allons montrer les conséquences morales qui s'en tirent.

§ 4- — L'humanité n'est presque composée que de deux sortes d'esprits : les sensitifs et les intellectuels, les réalistes et les nominalistes, les uns péchant par excès, les autres par défaut d'imagination.

L'imagination, si par là on entend l'imagination reproductrice ou mémoire, plus spécialement la mémoire du cœur, l'imagination tournée avec attendrissement vers le passé « est, remarque M. Pillon, une grande force conservatrice , grâce à laquelle les croyances religieuses (et aussi politiques, morales, sociales, etc.) résistent longtemps, j'allais dire indéfiniment, à l'assaut que leur livrent les démonstrations logiques et scientifiques )). Ce ne sont pas en effet les idées, du moins les idées pures, ce sont les idées sensibles ou images qui mènent le monde. « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses » (Pascal). Ce serait là ce qui rend vain tout espoir de réforme radicale et complète dans les opinions et surtout dans les mœurs, ce serait là ce qui remet en question les réformes qui semblaient accomplies, en annule les effets, en change la direction ou les tendances. Ce serait là, en un mot, le principe de l'instinct conserva-

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teur. Mais l'esprit de même peut se détourner avec horreur du passé, en raison des impressions douloureuses et amères qu'il en a gardées, et l'esprit destructeur et anarchiste peut dès lors être rattaché à la mémoire affective au même titre que l'instinct conservateur. En général, de quelque côté qu'elle se tourne et qu'elle soit dirigée par l'amour ou la haine, l'imagination, alors que par là on n'entend rien de plus que la mémoire affective, peut tenir la raison en échec.

Le défaut d'imagination n'est d'ailleurs ni moins fâcheux ni moins grave en ses conséquences que l'excès. Il peut annuler les plus brillantes qualités de l'esprit, j'entends les facultés de raisonnement les plus étendues et les plus puissantes.

C'est un fait que les grands raisonneurs sont souvent, à leur manière, des esprits superficiels et légers. Ou ils partent de principes admis sans contrôle, donnant ainsi une base fragile à leurs constructions savantes, ou ils n'embrassent pas avec force la vérité à laquelle le raisonnement les conduit ; cette vérité ne se dresse pas devant eux comme une réalité vivante, leur créant des obligations pratiques ou des devoirs ; ils se donnent la satisfaction vaine de l'entendre et de la démontrer, ils ne l'adoptent pas comme une foi, il ne s'y dévouent pas. La déduction, simple instrument logique, devient pour eux rme fm. Ils ressemblent à ces chasseurs dont parle Pascal, courant après un lièvre dont ils ne voudraient pas s'il était offert ; ils s'intéressent à la chasse, non à la prise. On les appelle des idéologues, des rêveurs. Ce sont des machines intelligentes, non des hommes sentants et vivants ;

Fintuition leur manque, j'entends l'intuition concrète, la vive impression de la réalité présente. Par là ils sont frappés d'infériorité intellectuelle, convaincus d'impuissance, sans autorité, sans action.

Ce défaut d'imagination n'est pas seulement une infirmité ou débilité mentale ; il est encore un principe de déformation morale ou de vice. L'homme, en effet, au lieu de s'éloigner simplement des choses qu'il est incapable d'imaginer, est attiré au contraire vers ces choses par un désir d'autant plus violent qu'il ne sait où s'arrêter et se poser ; ce désir d'une espèce particulière, vain et impuissant, fait d'ignorance et de préjugé, a reçu un nom spécial, celui de convoitise.

L'être le plus dénué d'imagination, en ce sens, et le plus dévoré de convoitise est Tavare. Il a nécessairement en vue les jouissances matérielles, les seules que puisse donner la richesse. Or ces jouissances lui sont interdites par son organisation même, il est à leur égard frappé d'inhibition et de stupeur. Il a juste l'imagination qui fait vivre et soutient le désir, mais cette imagination est bien pauvre à côté de celle qui réalise le désir et nous fait jouir des choses. Il y a entre l'avare et le voluptueux la distance du critique au poète. L'avare est exclu, par le défaut d'imagination, des seules jouissances qu'il conçoive et admette, comme le critique, paria aussi, en un sens, de l'imagination, est exclu de l'art dont il a l'intelligence et le goût. Il est un voluptueux sans tempérament, ajournant indéfiniment la jouissance, attendant il ne sait quoi, l'invasion brusque de la passion dans son cœur desséché, le coup de foudre ou l'état de grâce, en termes psychologiques, la substitution de l'image

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concrète à l'idée abstraite des plaisirs, dont ses richesses accumulées sont l'expression imparfaite et l'annonce ou la promesse vaine.

L'avare est le type le plus remarquable de l'esprit raisonneur et abstrait, pour lequel on dirait que le nominalisme a été inventé, s'il ne fallait pas dire simplement qu'il a été inventé par des représentants de cet esprit, concevant tous les hommes à leur image. Jusqu'à quel point l'idée abstraite des jouissances matérielles, — renforcée, il est vrai, par la vue, par la possession delà richesse, symbole de ces jouissances, — peut-elle être tenue pour l'équivalent des jouissances matérielles, rendues sensibles et vivantes par l'imagination ? C'est ce que L'exemple de l'avare peut nous apprendre d'une façon frappante ; mais il nous révèle aussi, et avec autant de force, les lacunes irréparables de l'esprit abstrait. En effet, si l'avare se montre aussi ardent, aussi passionné, voire même plus âpre que le voluptueux dans la recherche de la jouissance, il ne fait cependant qu'entrevoir cette jouissance, il ne V imagine pas, il ne peut que la concevoir, et c'est pourquoi il s'attache exclusivement aux signes qui la représentent et aux moyens qui la procurent. Il ne fait que blesser et irriter sa passion, il va contre sa fin qui est la volupté, faute de pouvoir se représenter d'une façon concrète cette fin qu'il pose comme désirable et bonne, mais qu'il ne désire pas vraiment, dont il ne sent pas la bonté, car elle se dérobe à son imagination, elle fuit son esprit comme l'eau fuit les lèvres de Tantale altéré \

I. En face de noire théorie de l'avarice, il convient de mettre cette autre diamétralement opposée : « Quel poète que l'avare !

L'avarice est donc avant tout un défaut d'imagination, entraînant une inhibition ou aboulie de nature spéciale et nettement circonscrite, aboulie qui contraste fortement aA^ec la sauvage énergie et la passion ardente dont l'avare se montre par ailleurs capable. Le même défaut d'imagination, produisant les mêmes effets, se rencontre chez l'homme de devoir, tel que Kant Fa conçu, impassible, froid, incapable d'un élan du cœur, d'un mouvement de charité ; l'honnête homme, ainsi défini, si grand que soit son attachement au bien, n'a pas la vocation du bien ; préoccupé de la règle, il méconnaît le fait moral ; n'ayant pas l'intuition ou l'image concrète du deA^oir, il reste en deçà du devoir effectif ou réel, il se rejette dans l'à-côté, dans la bonne volonté ou l'intention pure, dans le formalisme. Il peut être un fanatique du bien, il n'est jamais un saint.

Quel idéaliste ! Il se prive de tout, il a froid, il est afifamé, son existence est misérable et il répand la tristesse autour de lui. Mais il possède en puissance, là, dans ses coffres, luxe, pouvoir, flatterie, amour, amis, iout ce que l'argent peut donner à rhomme. Aucun rêve n'est trop beau, aucune fantaisie trop j coûteuse. Il achète des châteaux, des provinces, il achète le monde entier en imagination, il le tient dans sa main lorsqu'il tient son or. Avec quelle justice il méprise l'homme qui se croit sage parce qu'il a acquis un champ ou une maison, et qui est content de dire : Ceci est à moi ! L'avare, tout est à lui, puiscju'il peut tout avoir; et tant que son trésor est dans sa maison, personne ne peut rien lui ôter, puisque ses joies sont en luimême )) (Arvide Barine, Princesses et Grandes Dames, la marquise de Bajreiith, p. 3o5. Paris, Hachette). S'il est permis de supposer chez l'avare un idéal qui le console de la réalité, il l'est aussi de lui attribuer un défaut d'imagination qui l'empêche de goûter les jouissances réelles et lui en laisse le regret.

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On a rapproché maintes fois l'homme de devoir et l'avare. Le rapprochement est fondé; ils sont intellectuellement de même famille, ce sont des esprits abstraits, sans imagination. A l'avare, voluptueux manqué, s'oppose le voluptueux de race, le don Juan idéalisé des poètes ; à l'homme de devoir rigide et étroit, Fhomme de cœur aux inspirations généreuses, à la moralité élevée, qui ne reconnaît souvent aucune doctrine morale et qui n'en a jamais une arrêtée et toute faite. Don Juan et l'homme de cœur sont des esprits à la vision concrète, des Imaginatifs.

La même opposition de l'esprit abstrait et concret se rencontre dans tous les domaines de la pensée, de Fart et de l'action. Ainsi l'histoire religieuse est remplie parla lutte incessante et la prédominance toujours momentanée de l'un et de Tautre. Le christianisme, par exemple, fut, dans le principe, l'avènement de la moralité concrète, directement puisée dans les inspirations du cœur; il fut l'affirmation de la conscience individuelle en face des hypocrisies sociales, de la morale formaliste et sèche des législateurs et des prêtres. Puis il devint à son tour la morale étroite et rigide des théologiens, si contraire à l'esprit évangélique. L'abaissement auquel semblent fatalement vouées les grandes idées morales, religieuses, sociales, semble avoir pour cause leur diffusion même, l'accès de ces idées en des esprits non imaginatifs ou abstraits. Par ce seul fait on peut juger du rôle de l'imagination. Mais, pour mieux déterminer ce rôle, il convient d'étudier une autre forme d'imagination.

§ 5. — Il y cl autant cFimages (au sens où nous avons pris ce mot) que d'états psychiques susceptibles d'être évoqués par l'esprit. Or les sentiments, les passions, les désirs, ce qu'on appelle parfois, d'un mot un peu vague, les états d'âme, peuvent-ils être évoqués, comme les sensations, et non à la suite, mais à part des sensations ? Telle est la question que nous voulons examiner. Elle ne se confond pas avec celle delà mémoire affective, telle du moins que nous l'avons précédemment posée. Il s'agit en effet de savoir, non plus si les sensations peuvent être volontairement remémorées dans leur élément affectif, aussi bien que représentatif, mais si les sentiments, considérés comme distincts des sensations, ne laissent pas d'être aussi évocables.

Partons d'abord de ce fait que, à l'encontre des esprits pour lesquels le monde extérieur existe, et souvent existe seul, esprits à l'imagination sensible ou sensualiste, il en est d'autres, confinés dans le monde intérieur des sentiments et des pensées, étrangers au monde réel, doués d'une imagination qu'on pourrait appeler psychologique, au sens étroit du mot. Tandis que pour les premiers, seuls les faits comptent, considérés dans leur matérialité, et abstraction faite du retentissement qu'ils peuvent avoir sur les âmes, pour les seconds, les événements objectifs, réels, n'existent pas, ou demeurent non avenus, sont négligés, mis en oubli, déformés à plaisir, travestis, non pas tant au gré de la passion ou par mauvaise foi qu'au hasard

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du caprice, par inadvertance, par incapacité de remarquer, de retenir ce qui n'intéresse pas, d'en prendre une idée précise, exacte, ou simplement juste. Les uns et les autres sont également, quoique inversement, bornés : les premiers montrent jusqu'où peut aller le défaut, les seconds l'excès d'imagination sentimentale.

Certes, il n'y a pas d'hommes exempts de passion, de désir, de crainte, de joie, de tristesse, mais il y en a beaucoup qui vivent leurs passions et ne les revivent pas, qui se contentent de les éprouver, d'en subir l'impulsion et le choc, qui ne les intellectualisent pas, ne les transforment pas en objet de pensée, qui ne se les remémorent pas, ne les évoquent pas. Ils ont l'émotion simple, qui disparaît avec sa cause, non l'émotion redoublée, rétrospective, que l'imagination retrouve, ou reconstruit et développe.

Même les sentiments ne sont-ils pas toujours et naturellement tels qu'ils ne puissent être directement évoqués ? Quand nous croyons faire revivre un sentiment en nous, est-ce que nous n'imaginons pas simplement les circonstances dans lesquelles il est né ou les actes qu'il a produits? Ne prenons-nous pas pour l'imagination ou mémoire sentimentale qui nous manque l'imagination sensorielle qui en tient lieu? « Il n'est pas, dit Arréat^^ d'émotion morale qui n'implique et n'évoque des images sensorielles : images de la vue, plaies, grimaces ; de l'ouïe, cris, sanglots, rires ; du toucher, le corps palpitant, la peau brûlante ou fraîche, etc.. L'émotion, à vrai dire, sans ces images, ne laisserait pas de souvenir, et l'événe-

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