I. Mémoire et Imagination, ch. iv. Paris, Alcan, iSgS
ment originel n'a pu toucher Fàme que par le chemin des sens. Certaines perceptions peuvent ne pas aboutir à l'émotion... Mais l'émotion entraîne toujours de la perception ; la trame en est faite d'états sensoriels et cœnesthésiques qui ont laissé des images. »
La mémoire émotionnelle serait, à ce compte, une mémoire toujours fausse, prenant pour le sentiment les mouvements qui l'expriment, ou du moins elle aurait pour point de départ et pourpoint d'apprù nécessaires la mémoire sensorielle ; le sentiment ne pourrait être évoqué qu'à la suite et par l'intermédiaire des images sensorielles qui l'accompagnent et font corps avec elle.
Cependant est-il vrai que la mémoire sentimentale ne puisse s'établir d'emblée et soit toujours serve et sujette de la mémoire des sens ? On hésite à l'admettre. En fait, ces mémoires sont soUdaires, sans qu'on puisse dire laquelle commande l'autre. Si les sensations, remémorées ou perçues, sont souvent suggestives des émotions passées, l'émotion renaissante est aussi, en d'autres cas, la cause initiale du réveil des souvenirs sensoriels. De même qu'il peut venir à la suite d'images sensorielles, et évoqué par elles, le souvenir émotif peut renaître d'abord spontanément, à l'état pur, intraduisible en paroles, inconvertible en images, et revêtir ensuite une forme sensible, se colorer, s'animer, par cela seul qu'il se reconstitue en entier, qu'il traîne après lui des souvenirs sensoriels, déterminés et précis, qu'il se reflète en eux, et s'exprime par eux.
Dans les deux cas, l'image émotive est distincte, quoique inséparable en fait, de l'image sensorielle.
Elle est à l'image sensorielle ce que celle-ci est ellemême à la sensation. On a vu en effet que toute image (sensorielle) a une sensation pour centre ou pour point cFappui ; toute image émotive aura de même une image sensorielle pour point de départ ou pour base. On a vu que la sensation, qui sert de support à une image, n'a souvent avec celle-ci qu'un rapport éloigné, voire même tout accidentel et fortuit ; l'image sensorielle sera plus distincte encore de l'image émotive qu'elle évoque.
Les images des divers sens sont autant d'idiomes différents entre lesquels nous avons le choix pour traduire nos émotions. Or le fait qu'une même émotion peut être indifféremment évoquée par le geste ou le chant ou la parole, indique déjà que cette émotion n'est nécessairement liée à aucun de ces actes, qu'elle existe ou peut exister en dehors de chacun d'eux pris à part et n'a ainsi qu'un rapport accidentel ^vec tous. Entre la représentation d'un lieu par exemple et le souvenir d'un amour dont ce lieu fut témoin il n'y a qu'une concomitance fortuite. Mais il n'en faut pas plus pour produire ces magiques évocations du sentiment : le Lac, le Souvenir, la Tristesse d'Olympia.
Pour naturelle qu'elle soit, en un sens, l'association * entre Fémotion et les images ne laisse pas ici d'être accidentelle. Ce qui le prouve, c'est d'abord la singularité des images : « l'étang' près de la source, — le vieux frêne plié, — la borne du chemin
Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir. » C'est encore ce fait que les images, dites évocatrices
d'un sentiment, sont de simples allusions à ce sentiment, allusions tantôt perdues, tantôt comprises. — Il n'est pas en effet au pouvoir des images sensorielles d'exprimer les émotions ; elles ne font que les suggérer, et elles ne les suggèrent pas sûrement et toujours. Ainsi il est des descriptions exactes, minutieuses, précises, que vainement on présente comme le cadre d'une passion ; la passion a beau s'être développée dans les sites décrits, elle ne s'en est point pénétrée, ne s'y est point fondue, et ainsi ne peut être évoquée par eux.
A quoi tient donc l'évocation du sentiment par les images ? Il est difficile de le dire : à mille liens subtils, quand ce n'est pas à des rencontres heureuses, à des analogies lointaines, insaisissables et fuyantes. Il existe, en effet, en dehors des images qui ne sont que le concomitant accidentel d'une émotion donnée, des images qui semblent plus naturellement liées à cette éiAotion, qui en sont regardées comme le symbole vivant, l'incarnation ou l'emblème. Ce sont celles qui ont avec le sentiment cette « similitude imparfaite » , pouvant exister a entre des choses d'ordre différent w , qu'on appelle analogie.
L'analogie . repose sur ce principe : chaque sensation, partant chaque image, existe en tant que telle ou telle, et en tant que liée à un état émotif général ; en se réveillant, elle réveille cet état. Deux sensations hétérogènes, étant associées à un même état émotif, sont équivalentes ou analogues, pour qui les considère comme fonction de cet état, comme n'ayant pas de valeur par elles-mêmes et ne servant qu'à l'exprimer.
L'analogie, ainsi définie, existe entre les odeurs et
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les contacts, les couleurs et les sons ; c'est ce que Baudelaire appelle les « correspondances » :
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants.
Elle existe entre les goûts divers d'une même personne, entre ses goûts en art, en toilette, en femmes et en sonnets. Ce dernier rapprochement est de Pascal. « Rien ne fait mieux entendre, dit-il, combien un faux sonnet est ridicule )> que de « s'imaginer une femme ou une maison » , faites dans le même goût ou sur le même modèle. Il est des sonnets appelés « reines de village », parce qu'avec leurs colifichets poétiques : « siècle d'or, merveille de nos jours, fatal, » etc., ils font pensar à « une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes ^ » .
L'analogie existe entre les différents arts : « Tel genre de poésie, tel genre de sculpture nous causent des impressions analogues et nous mettent dans le même état d'âme ; la cathédrale de Reims nous fait l'effet d'un poème ; nous découvrons sans peine quelque ressemblance entre les tragédies de Racine et les paysages historiques de Poussin, entre une statue de Jean Goujon, un tableau du CoRRÈiiE, et une symphonie de Haydn ; nous retrouvons dans les chœurs de Sophocle quelque chose du Parthénon, et, si nous avons une préférence marquée pour un certain genre d'architecture, il est facile à un bon juge d'en inférer quelle musique et quelle peinture nous aimons. La parenté secrète qui unit tous les arts est attestée par le langage usuel : nous disons qu'un drame est bien bâti, qu'un peintre compose