I. RiBOT. Imagination créatrice, p
rapports de l'image et du mom^ement, pouvons-nous en déterminer la nature ou les interpréter ? Il semble que non.
Si nous disons que l'idée suscite l'acte, nous avons raison sans doute, en ce qui concerne par exemple le vertige, dans lequel la chute, conçue « d'abord comme possible, ensuite comme future, enfin comme imminente » \ se produit du fait de cette conception même, laquelle, en se prolongeant, se renforce et se précise. Mais, en d'autres cas, c'est au contraire l'acte qui suscite l'idée. Ainsi l'attitude qu'on fait prendre à un sujet en état d'hypnose suggère les pensées naturellement conformes à cette attitude. Les yeux baissés, les mains jointes, les genoux ployés déterminent par exemple les pensées pieuses, la prière.
Si l'image et le mouvement peuvent ainsi, suivant les cas, être alternativement l'un cause, l'autre effet, s'ils sont en quelque sorte indifféremment l'un et l'autre, c'est donc qu'une seule chose est nécessaire, leur simultanéité, c'est donc qu'ils forment les éléments inséparables d'une même synthèse, et se conditionnent seulement à ce titre.
(( Si l'idée tend à produire le fait, dit Bain, c'est que ridée est déjà le fait sous une forme plus faible. Penser, c'est se retenir de parler ou d'agir". )) Inversement, si l'acte engendre l'idée, c'est que déjà il l'implique, c'est qu'il est Tidée en marche. L'image
1. Sur le vertige si bien analysé et interprété par M. RenouviER, voir Essais de critique générale, Psychologie rationnelle, t. I, p. 874 et suiv.
2. Les Sens et l' Intelligence, tr. fr., p. 298. Paris, Germer- Baillière, 1874, in-8<^.
l^imagi?7ation et l'activité motjriOe g-^
se dresse et se précise à mesure, c'est-à-dire exactement en même temps que l'acte s'accomplit. « On ne peut se faire, dit Cuvier, une idée claire de l'instinct » qu'en regardant les animaux « comme des espèces de somnambules >■) qu'obsède et que guide (( une sorte de rêve ou de vision )) . A fortiori en est-il ainsi de la pensée qui dirige nos acles par un mécanisme, d'ailleurs pour nous-mêmes aussi mystérieux.
En résumé, il est vain de discuter sur l'antériorité de la pensée ou de l'acte, il faut admettre comme une donnée première cette synthèse indécomposable, ce réflexe, non plus physiologique, mais psychique : l'idée-acte.
L'image étant reconnue naturellement motrice, il y a lieu de rechercher si elle Test par sa vertu propre, en tant qu'image, ou en tant que renfermant un élément moteur qui en puisse être distingué.
Tout d'abord il ressort des exemples déjà cités que l'image produit des actes en dehors et à l'encontre de la volonté. Ainsi l'idée du rire fait rire, l'idée du bâillement fait bâiller, alors qu'on veut s'empêcher de bâiller et de rire.
Mais ne pourrait-on pas dire que, dans ce cas, c'est le désir ou la crainte, suscité par l'image, que ce n'est pas l'image même qui provoque les actes. Quand on crie par exemple au petit Jacques du roman de Daudet : Ta vas casser ta cruche ! et qu'il la casse en effet, c'est, pourrait-on dire, la frayeur causée à l'enfant qui produit la résolution de ses muscles et le fait lâcher prise, et ce n'est pas l'idée suggérée de. la maladresse possible qui produit la
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maladresse réelle. De même, dans le vertige, ce qui fait qu'on tombe, ce serait la crainte de tomber, laquelle ôte la force de se soutenir, ce ne serait pas proprement une action fascinatrice ou attirante de l'image de la chute, suggérée par la A^ue du précipice. A défaut de la volonté, ce serait donc l'émotion, mais non l'image, qui serait la force impulsive.
Ne pourrait-on pas encore invoquer ici comme cause des actes involontaires, attribués à la seule représentation, une sorte de volonté contrariante ou par aboulie. De même que le Malin souffle des pensées sacrilèges, des blasphèmes à des personnes pieuses, au moment de l'oraison \ la nature ne nous jouerait-elle le mauvais tour de nous pousser à faire précisément ce que nous voudrions empêcher? En un mot, la loi d'association par contraste ne s'appliquet-elle pas aux actes aussi bien qu'aux idées ?
Il se peut ; il en est même, à coup sûr, souvent ainsi. Mais on n'en constate pas moins qu'à l'encontre de la volonté, sans l'intervention d'une volonté contrariante, et en l'absence de toute émotion, les images ne laissent pas d'entraîner encore des mouvements. Ainsi, dans l'expérience célèbre de Chevreul, un mouvement indifférent, j'entends qu'on n'a aucun sujet de désirer ou de redouter, celui d'un pendule léger qu'on tient à la main, étant conçu, est réalisé aussitôt et par là même, alors que volontairement on s'applique à ne pas le produire, et qu'on ne le pro-
I. Sur ces obsessions de contraste, voir Pitres et Régis, Les Obsessions et les Impulsions, p. 74. Paris, 0. Doin, it)02, in-i8.
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duit certainement pas non plus malgré soi, par l'effort même qu'on ferait pour l'empêcher. D'autres expériences, celles de la baguette divinatoire, des tables tournantes, Comportent, quoique d'une façon moins sûre, la même interprétation. Les sorciers de village, découvreurs de sources, tiennent en leurs mains les extrémités d'une baguette flexible de coudrier, terminée enferme de fourche: la baguette s'agite entre leurs doigts, en présence de la source pressentie ou devinée d'après les indices de la végétation spéciale, qui croît sur un sol humide. — Les personnes assises ■ autour d'une table, les doigts posés dessus, attendant qu'elle tourne, produiraient de même, sans le vouloir, et par le seul fait d'y penser, le mouvement attendu, leurs doigts exerçant une pression, soit à l'extrémité de la table, soit dans quelque autre partie (( où la loi du levier la rend efficace » (Renouvier). Remarquons encore que, dans un cas qui pourrait être pris pour type de l'image motrice, celui de Vimpulsion morbide, l'émotion est souvent absente ou réduite au minimum : l'absolu sang-froid, avec lequel un monomaniaque, possédé d'une idée de meurtre ou de suicide, réalise cette idée par des moyens et dans des circonstances souvent atroces, a frappé tous les observateurs. Le pouvoir moteur de l'image apparaît ici comme une force naturelle, déchaînée et sauvage.
En résumé, il y a des cas où, d'une façon certaine, les images, à elles seules, suscitent des mouvements. Il faut dès lors supposer que dans tous les cas, et dans ceux mêmes où le mouvement, à la rigueur, paraîtrait explicable par la seule force que l'émotion
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dégage, l'action dynamique de l'image ne laisse pas de s'exercer, jouant le rôle d'appoint, quand ce n'est pas celui de facteur principal.
Après avoir établi le pouvoir moteur de l'image, il reste à le décomposer, ou plutôt à montrer qu'il est complet, et se présente à la fois, comme la volonté, dont l'imagination serait alors l'équivalent et l'analogue^, sous la forme d'un pouvoir d'impulsion et d'un pouvoir d'arrêt.
On entend par là que l'imagination ne possède 'pas seulement le pouvoir de créer des sensations qui n'existent pas (hallucinations), mais encore celui d'annuler des sensations existantes. Gomme dit Pascal, « elle suspend les sens, elle les fait sentir » ; or, les sensations, ou mieux les perceptions, sont déjà des actes. Ainsi, par exemple, au lieu de suggérer à un sujet en état d'hypnose qu'à son réveil il A^erra, on lui suggère au contraire qu'il ne verra pas tel objet, telle personne, et le sujet réveillé se heurte en effet à cette personne, à cet objet sans les voir. Si la personne, ainsi rendue invisible, prend son chapeau, le met sur sa tête, le sujet est stupéfait et terrifié de voir le chapeau se mouvoir tout seul, rester suspendu en l'air ^. A ce genre de suggestions on a donné le nom d'images ou d'hallucinations négatives.
Au lieu de l'image négative, qui chasse ou exclut des sensations normales, supposons une image négative, qui interdit des actes physiquement exécutables,
1, Sur l'analogie de l'imagination et de la volonté, v. Ribot Imagination créatrice, p. 6 et suiv.
2, BiNET. Psychologie du raisonnement, p. 70.
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qui frappe d'impuissance des muscles sains et intacts, nous avons alors la paralysie psychique, V aboulie. Qu'un malade se persuade qu'il ne peut marcher, remuer le bras, écrire son nom, et il ne pourra en effet réaliser ces actes si simples, quoiqu'il en ait gardé matériellement le pouvoir, et qu'il en accomplisse, dans le même temps, d'autres plus compliqués. L'image est donc, sous une forme élémentaire, une volition complète, inhibitrice en même temps que productrice d'actes.
On pourrait poursuivre plus loin le parallèle de l'imagination et de la volonté, montrer par exemple que l'image impulsive est, comme la volition, passagère ou fixe, intermittente ou chronique, explosive ou non ^, faible ou énergique, etc., mais il vaut mieux insister sur les différences. L'imagination motrice est la volonté spontanée, la volonté sans l'effort ; elle exclut la réflexion et la possession de soi. Ce caractère a dû apparaître déjà et apparaîtra encore dans les analyses qui vont suivre. Il est essentiel et peut servir à diagnostiquer l'imagination.
Mais si l'on admet que l'image est naturellement motrice, une autre difficulté surgit : celle de comprendre comment elle cesse de l'être. C'est un fait qu'elle perd son efficacité. Mais, remarquons-le, elle ne la perd que par degrés et jamais si complètement qu'elle ne la retrouve, les circonstances aidant. Il y a donc ajournement et diminution, non proprement extinction du pouvoir moteur de l'image.
Nous allons chercher comment se produit, en pas-