L'IMAGINATION ET LE SENTIMENT
L'imagination fixée, survivant aux actes qu'elle inspire et aux habitudes qu'elle forme. — Le parti pris imaginatif.
L'imagination mobile, dépassant le présent, anticipant l'avenir. — Principe de l'instabilité imaginative : l'ignorance ou mépris des faits, la méconnaissance des lois de la réalité. — Sa loi : le rythme émotif, alternative d'exaltation et de dépression, d'enthousiasme et de dédain. — Exemples : le caractère fantasque. Rousseau, Musset, etc.
Phase d'exaltation du sentiment : l'imagination constructive, la cristallisation (Stendhal). — Phase de dépression : l'imagination destructive. — Fait typique : l'engouement. — Procédés secondaires de l'imagination emphatique et dénigrante: l'agrandissement et le rapetissement.
Toute imagination décrit la courbe qui rejoint l'enthousiasme au dégoiit. — Conclusion pratique : la tolérance se fonde sur la connaissance de la mobilité inhérente au tempérament imaginatif.
Selon ce qui a été dit au chapitre précédent, on peut distinguer trois degrés ou trois formes d'imagination : l'imagination qui engendre les actes, et dont la formule poétique est la foi soulevant les montagnes, — l'imagination qui n'engendre plus que des croyances, ou la foi sans les œuvres, — l'imagination qui n'implique ni la croyance ni l'action, ou imagination pure. La première est celle de l'homme d'action, la
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seconde, celle du croyant, la troisième celle du contemplatif, de l'artiste et du savant. Il n'y a pas de relation constante et nécessaire entre la croyance et l'action : on a opposé souvent la foi et les œuvres. Il n'y en a pas davantage entre la force des convictions et la netteté des représentations, témoin l'empire des préjugés. On est donc tenté de dissocier l'imagination et de considérer comme des états distincts les phases successives de son développement. C'est là une erreur, d'ailleurs en quelque sorte naturelle, et qu'on pourrait définir une interprétation simpliste de la réalité des faits.
Après qu'on a évité cette erreur, il reste encore à choisir entre deux conceptions qui s'excluent : celle de l'imagination toute formée, et de l'imagination en voie de formation. Car, de même que la volonté cesse d'être, la décision prise et l'acte accompli, l'imagination se retire, ses représentations étant fixées. On ne peut donc la concevoir qu'en mouvement et en marche, autrement dit à l'œuvre ; dans ses œuvres, elle n'apparaît plus, ou n'apparaît que raidie, pétrifiée, et comme morte. Ce n'est pas qu'à vrai dire Fimagination cesse d'être, par une sorte d'épuisement, du seul fait d'avoir été. De même que la volonté n'est pas véritablement absente des décisions qu'elle a prises, tant qu'elle continue de s'y tenir, l'imagination ne peut être dite détachée de ses représentations tant qu'elle ne les a pas rejetées ou remplacées par d'autres. De quelle manière faut-il donc entendre qu'elle s'affaibUt et s'éteint.^ C'est ce qu'on va montrer par des exemples.
En premier lieu, l'imagination se retire d'actes qu'elle a d'abord inspirés, et cesse d'en être le principe. Ainsi la majeure partie peut-être de nos actes, et
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j'entends de ceux qui intéressent notre moralité, s'exécutent en dehors de toute idée, de tout sentiment, par l'impulsion d'un motif adopté jadis, mais qui n'apparaît plus, et qui, s'il apparaissait, peut-être ne serait plus approuvé. Notre ligne de conduite est tracée par des habitudes devenues rituelles, sacrées. L'ordre de nos distractions, de nos plaisirs, et aussi de nos devoirs, est commandé par des motifs inconscients, des représentations éteintes.
En dehors des actes, qui survivent ainsi aux croyances dont elles sont issues, nous avons encore les croyances qui subsistent d'elles-mêmes, sans point de contact avec leurs objets. A-t-on pris par exemple le parti d'aimer une personne pour telle qualité reconnue ou supposée en elle? on la dispense désormais de tout mérite, on l'accepte telle qu'elle est, on ne la discute plus, on ne la juge plus, on ne se la représente même plus. On la voit à travers l'image autrefois formée. Bien plus, cette image, à la fin, n'est plus remémorée ; elle se ternit, s'efface ; elle continue d'agir comme principe de foi et d'amour, quand elle a cessé d'être, quand elle ne représente plus rien. Tel est souvent le secret des amours constantes et fidèles.
Il est permis de refuser le nom d'imagination à la représentation ainsi fixée dans les croyances et les actes, qui ne se renouvelle plus, ne vit plus et n'est plus consciente. L'imagination serait alors proprement l'esprit en travail, la pensée agissante, par là même aussi, flottante, qui cherche sa voie, et, l'ayant trouvée, ne s'arrête point, mais la poursuit, l'achève et en cherche une autre.
Quels sont les caractères de Timagination ainsi
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conçue? Tout d'abord elle ne s'installe pas d'emblée et à demeure dans la réalité, elle ne se borne pas à l'enregistrer, à en prendre possession, mais elle la construit ou reconstruit librement, travaille à la refondre. Elle est, « dans l'ordre intellectuel, l'équivalent de ]a A^olonté dans l'ordre das mouvements », elle a « un caractère téléologique » , n'agit « qu'en vue d'un but » et s'oppose par là à « la connaissance qui, elle, se borne à constater » (Ribot). Sans doute elle n'est pas condamnée à se développer dans le monde de la chimère et du rêve ; le vieux mot de fantaisie, par lequel on la désigne, n'est pas nécessairement synonyme de caprice ; elle n'est aucunement incompatible avec le bon sens ; elle a même son entrée dans la réalité, étant créatrice d'actes. Mais elle n'est pas enchaînée à la réalité ; elle s'en échappe et s'en dégage à toute heure. Elle est en deçà ou au delà ; elle plane au-dessus ou reste à côté. Ainsi elle ne s'enferme pas dans le présent, le seul temps qui soit réel. Au contraire, on dirait qu'elle y étoufïe ; elle se transporte plus volontiers dans le passé et dans l'avenir. « Nous errons, dit Pascal, dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient... Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fm ; le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin \ »