LE PRINCIPE D^UNITÉ DE LA VIE IMAGINATIVE
ni même en général, une éblouissante clarté. Ils sont plutôt familiers, intimes ; partant ils revêtent une forme reposante et douce, presque terne et effacée, a Est-ce que j'aime mon doigt? dit un mari à sa femme dans un roman de Tolstoï. Non, je n'aime pas mon doigt ; pourtant, si on me le coupait, je souffrirais atrocement. Toi non plus, je ne t'aime pas, je ne peux pas dire que je t'aime ; mais, si je te perdais, je ne pourrais plus vivre. » L'idéal est un de ces sentiments qu'on ne sent pas, parce qu'ils font partie de la vie, parce qu'ils sont la vie même. Il provoque, il dirige le cours des images, il n'est pas lui-même, à l'ordinaire, une image. On ne peut mieux le comparer qu'à « la force vitale, qui, dirigeant les propriétés physico-chimiques, modèle la forme des êtres et conduit leur évolution, en travailleur invisible dont nous ne voyons que l'œuvre matérielle^ ».
L'idéal est donc un sentiment plutôt qu'une idée. Il n'est pas même un sentiment nécessairement conscient ; il peut être un entraînement plutôt qu'un attrait, un élan ou une tendance plutôt qu'un désir. Il ne promet pas, il apporte encore moins le bonheur à celui qui le poursuit. On souffre de le manquer; jouit-on de l'atteindre ? L'idéal expose à de cruelles déceptions, dont la moindre peut-être est de le poursuivre en vain, et la pire, de le réaliser et d'en mesurer le néant. On constate en tous cas qu'un âpre désir, dénué d'attrait sensible, qu'un pur effort de volonté constitue souvent le plus clair des éléments
I. BiNET, la Pensée sans images, Rev. phil.^ fév. igoS. DUGAS. 9
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qui entrent dans ce qu'on appelle la recherche de ridéal. Est-ce qu'un homme qui se voue à une tâche est heureux? Est-ce qu'il songe à l'être? Non, il fait son œuvre, sans en rien attendre, sans s'en rien promettre, « comme la vigne donne sa grappe » (Marg- Aurèle). Il est ce qu'il est, il \it sa vie.
Qu'est-ce donc, au total, que l'idéal? C'est la synthèse des aspirations, conscientes ou non, claires ou confuses d'une personnalité donnée. C'est une idée fixe (sous les réserves qu'il convient d'apporter au sens de ce mot), un sentiment inaltérable et profond, une volonté immuable et orientée dans un sens unique. C'est l'individualité tout entière, s'imprimant dans les pensées et les actes, et s'exprimant par les pensées et les actes. C'est le moteur invisible et présent de l'imagination, ce qu'on en pourrait appeler l'âme. Ce n'est point cependant un concept abstrait, une entité ; c'est la vie même des images, considérée dans son unité de direction et d'ensemble, dans son évolution ou continuité. L'idéal est à la fois inséparable et distinct des représentations ; il s'en dégage et il les suscite ; il en est l'expression généralisée ou la résultante, et il en est le principe ; il en émane et il les inspire. Il déconcerte et défie la pensée par les contrastes qu'il présente. Ainsi, il est, en un sens, préformé, préexistant en nous, et, en un autre, il est une conception ultérieure et dérivée ; il est fixe et sujet à changement ; il est une loi qui s'impose à nous, et il est notre œuvre. Il est l'expression de notre nature, et, comme telle, il est une prédisposition à telle forme de pensées ou d'images ; mais il est aussi notre création ; il est notre nature, prenant
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conscience d'elle-même, se jugeant, se réformant, se prenant comme matière à ordonner et à régler. Il est ce qu'il y a à la fois de fatal et de spontané en nous. De même il représente ce qu'il y a dans notre nature de plus général et de plus individuel, de plus complexe, de plus concret, et pourtant de plus simple, de plus vraiment un. Il est la loi la plus générale de notre esprit, empreinte dans le plus menu détail de nos pensées et de nos actes. Il est le moi pesant de tout son poids sur nos représentations et subissant luimême le contre-coup des représentations qu'il évoque et dirige. Il fournit l'explication dernière de l'imagination ; on ne doit pas s'étonner qu'il se laisse luimême malaisément saisir, qu'il se dérobe aux prises de l'imagination.
Au reste, il faut distinguer plusieurs sortes d'idéal, précisément autant qu'il y a de personnalités différentes. Toute personnalité en effet a son idéal, voire la plus pauvre et la plus dénuée. Une nature étriquée et sèche, un esprit borné, sans invention, ne laisse pas d'avoir sa conception de vie, sa forme de pensée, souvent inébranlable et ferme, et, à ce titre, possède une imagination forte. Ce n'est pas exclusivement à Fétendue, à la richesse des matériaux qu'elle met en œuvre ni à la fertilité de l'invention que l'imagination se mesure. Ce n'est pas non plus à l'initiative personnelle : celle-ci peut se réduire à embrasser avec ardeur l'idéal ambiant, celui dont l'opinion publique est la loi ; l'imagination la plus forte se rencontre souvent chez les êtres de reflet, suggestibles, soumis à l'instinct d'imitation. Au sens général du mot, l'idéal est toute forme de pensée constante, qui règle
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et dirige les conceptions de détail, que cette forme de pensée soit elle-même riche ou pauvre, originale ou non. Il n'est pas nécessaire qu'un tel idéal soit nettement dégagé ou pleinement conscient ; il suffit qu'on y soit attaché et fidèle. Il n'est pas non plus nécessaire qu'il soit immuable ; les esprits vraiment unifiés sont rares ; il suffit qu'il reflète, au moment présent, la personnalité intégrale. Toutefois on appelle idéal, au sens propre, les aspirations, relativement fixes, de l'individualité, dégagées sous forme de pensée suffisamment distincte ; la pensée qui traduit ces aspirations est, d'une part, assez large pour s'accommoder d'une variété indéfinie de formes particulières qui la réalisent, et d'autre part, assez une pour relier toutes ces formes particulières entre elles. Elle réunit ainsi les conditions essentielles, en apparence contradictoires, de l'imagination : la plasticité et la fixité, la variété et l'unité.