I . Tolstoï : Qu'est-ce que l'art
différente de la leur. Par exemple cela ne signifierait rien pour moi qu'une personne très sage vînt m'accabter sous les preuves que les vues de Rousseau sur la vie, la religion, la politique sont pitoyablement fausses et qu'il s'est rendu coupable des pires bassesses qui aient dégradé l'homme civilisé. Je puis admettre tout cela; et il ne serait pas moins vrai que le génie de Rousseau a feit passer à travers mon être intellectuel et moral ce courant électrique qui m'a éveillé à de nouvelles perceptions, qui afaitpourmoideriiomme et de la nature un monde nouveau de pensées et de sentiments, et ceci sans m'enseigner aucune croyance nouvelle K » Il y a en effet une sympathie plus profonde que celle des idées et qui se fait jour à travers la divergence même des idées, c'est celle des sentiments et du vouloir, ou mieux des formes et des aspirations du vouloir, du tour, du ton et de l'accent des sentiments.
Cette sympathie des sentiments, cet unisson des âmes, est-il besoin de le dire? n'est pas nécessairement distincte de l'accord des esprits. Au contraire, elle peut être cimentée par cet accord, et inversement elle peut servir à le fonder. Il est des vérités qu'on ne comprend, selon le mot de Platon, qu' (( avec l'âme tout entière ». Le sentiment conduit à l'intelligence de ces vérités. Si donc on suppose deux personnes unies de sentiment, elles tendront par là même à se pénétrer tout entières, à s'unir par la pensée. L'union des âmes produira l'entente des esprits.