L^IMAGINATION ET LA. SYMPATHIE
C'est ainsi que la femme pénètre Fintelligence de l'homme. « Pour nous rendre compréhensives au même degré que les hommes, dit une femme dans un roman de Maupassant ÇNotre cœur^ il faut faire appel à notre nature de femme avant de faire appel à notre intelligence. » Notre nature est de « regarder tout à travers le sentiment. Je ne dis pas à travers l'amour, — non — à travers le sentiment, qui a toutes sortes déformes, de manifestations, de nuances. Le sentiment est quelque chose qui nous appartient, que vous ne comprenez pas bien, vous autres (hommes), car il vous obscurcit tandis qu'il nous éclaire. Oh 1 je sens bien que cela est vague pour vous, tant pis I Enfin si un homme nous aime et nous est agréable, car il est indispensable que nous nous sentions aimées pour devenir capables de cet effort-là, et si cet homme est un être supérieur, il peut, en s'en donnant la peine, nous faire tout sentir, tout entrevoir, tout pénétrer, et nous communiquer par moments et par morceaux toute son intelligence. »
Est-ce à dire que le sentiment ait des lumières spéciales? Peut-être. Mais la sympathie opère encore par une raison simple : elle élève le ton intellectuel, imprime un élan aux esprits ; elle est une source d'intérêt, et par là élargit le champ de l'attention. Par sympathie pour les autres, nous sommes capables de nous intéresser à des choses qui ne nous intéressent plus nous-mêmes. Ainsi un livre a épuisé notre curiosité ; nous le lisons à un autre et nous jouissons de son plaisir. La passion de l'enseignement n'a pas d'autre principe ; nous prenons plaisir à révéler (c'est
le mot) des vérités élémentaires et rebattues à des intelligences neuves et vierges.
Si la sympathie humaine, entendue comme l'accord des sensibilités et des intelligences, a une telle portée et est pour nous d'un tel prix, si l'art et la science sont comptés avant tout par quelques-uns de leurs représentants, et non des moindres, comme un lien spirituel, si la vérité est ce qui rencontre l'adhésion, ^ et la beauté, l'admiration universelles, il ne faudra pas s'étonner, d'une part, que la sympathie soit visée directement comme fin, de l'autre, que l'accord des esprits puisse être interprété à lui seul comme une preuve de vérité et de beauté.
« Rien ne nous plaît tant, dit Ad. Smith, que de trouver de la sympathie dans les autres à notre égard, et rien ne nous choque plus que de les en voir manquer. )) Et si nous sommes heureux d'être l'objet de la sympathie, nous jouissons autant, sinon plus, d'en être le sujet. Nous en voulons aux autres d'éprouver des sentiments dans lesquels nous ne pouvons entrer. (( Le triste privilège de ne point sympathiser avec un être souffrant, loin de nous paraître un avantage,' nous rend mécontents de nous-mêmes ^ . »
Par suite, la recherche de là sympathie en vient naturellement à se substituer à la poursuite des objets mêmes qui servent de base à la sympathie. La sympathie est regardée par nous comme un bien. De plus elle est la confirmation de nos opinions sur la valeur des autres biens. La vérité se laisse parfois difficile-
1. Théorie des sentiments moraux, part. I, sect, I, ch. ii. Du
plaisir d'une mutuelle sympathie.
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ment saisir, la beauté n'est pas toujours sentie. On cherche donc un critérium ou signe extérieur pour juger de l'une et de l'autre, et ce critérium est l'approbation des autres. Cette approbation nous est particulièrement précieuse, pour ne pas dire nécessaire, lorsqu'il s'agit de choses très délicates (choses d'art, de sentiment) dans lesquelles nous nous défions de notre sens propre. L'imagination est une croyance mêlée de doute, et qui cherche à se rassurer sur l'existence de son objet. Si grande que soit la foi qu'un homme a en lui-même et dans sa raison, il ne laisse pas d'être touché de l'assentiment des autres aux opinions qu'il énonce ; il voit dans cet assentiment la confirmation el la preuve de la vérité rencontrée ; de là vient que nous supportons tous mal la contradiction, et les imaginatifs plus mal que tous les autres ; les poètes sont plus chatouilleux sur l'amour-propre que les mathématiciens ; de là vient encore que nous recherchons tous l'approbation ou la gloire. Les philosophes et les savants eux-mêmes ne sont pas exempts d'un certain esprit de prosélytisme et veulent être (( admirés et crus ». Inversement, si faibles que soient nos raisons de croire, notre croyance devient ferme et inébranlable, si nous voyons qu'elle rencontre l'adhésion des esprits. Nous nous croyons toujours assez forts quand nous sommes portés par un courant d'opinion. Une idée qui soulève les âmes, meut les volontés, se reflète dans tous les actes de la vie courante, s'incarne dans les traditions, les coutumes, d'abord s'empare de nous par sa force obsédante, triomphe de la résistance de notre esprit par la continuité de son action, ensuite tire autorité de son DuGAs. 10
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succès même, et paraît être établie par le seul fait de l'unanimité qu'elle obtient. De là la force toute-puissante de la mode, de l'opinion, des préjugés. La plupart des hommes n'ont qu'une imagination de reflet, des opinions de crédit. L'esprit de secte, de cabale et de parti, fût-il poussé jusqu'au fanatisme, doit être interprété comme une faiblesse de convictions personnelles, compensée et déguisée par l'audace et la confiance, que donne la mise en faisceau d'idées et de sentiments communs, d'ailleurs vagues et confus. Ceux mêmes qui échappent à la servitude générale des esprits songent à établir leur crédit et se soutiennent en partie par l'opinion qu'ils parviennent à inspirer aux autres. Ainsi l'imagination fait appel à la sympathie comme à un appui extérieur, et, au besoin, se soutient par cet appui seul.
En résumé, l'imagination, d'une part, crée la sympathie, de l'autre, se réalise par la sympathie. Elle crée la sympathie, en ce sens que, comme une seconde vue, elle pénètre le cœur des autres hommes, découvre leurs sentiments, et jusqu'à leurs pensées intimes, pudiques et cachées; elle nous fait sortir de nous-mêmes, entrer dans la vie des autres, participer à cette vie. Elle se réalise par la sympathie, en ce sens qu'elle est la tendance des images à s'objectiver, à s'affirmer au dehors, partant à se communiquer, à se refléter en d'autres consciences. De plus, elle doit à la sympathie une partie de sa force : elle est soutenue dans sa foi, dans ses adorations, dans ses amours et ses haines par « l'assurance )) que donne (f la conformité des pensées ». Enfin elle se soutient parfois et s'établit par cette conformité seule. L'imagi-
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nation et la sympathie mêlent si bien leurs effets qu'à la fin on a peine à les distinguer. L'imagination est notre esprit tantôt se projetant dans l'âme d'autrui, et la façonnant à son image, tantôt reflétant l'esprit d'autrui, se modelant sur lui et se perdant en lui. En I un mot, l'imagination suscite la sympathie, et vit de sympathie.