LES FORMES INFÉRIEURES DE L'IMAGINATION
L'imagination est la plus vlvace de nos facultés : on ne l'éteint pas ; si elle ne peut s'appliquer à des objets réels, elle enfante le romanesque.
L'imagination, par là même qu'elle est lâchée et sans frein, parait forte. — Circonstances favorables à l'intensité des images : faiblesse physique, anémie cérébrale, — misère psychologique, obtusion sensorielle, inhibition intellectuelle. — Ex. : le rêve, la rêverie, la flânerie. Il est donc vain de laisser l'imagination sans emploi, livrée à elle-même, quand on veut l'amortir. — Illusions produites par l'imagination lâchée : fausse excitation du fou, fausse hyperesthésie de l'hystérique, fausse rapidité des images du rêve. — Exemple d'imagination lâchée : celle des foules. — Les foules sont impulsives, suggestibles ou impressionnables, violentes dans leurs actes, extrêmes dans leurs opinions et leurs sentiments, et, d'autre part, faibles, inconsistantes et légères.
Par le seul fait de l'ignorance, l'imagination s'exalte. — Prestige de l'inconnu, du mystère. — Là-dessus repose l'empire souverain de la coutume (Pascal). — Credo quia absurdum. — Principe de croyance en dehors de la raison.
Conclusion. — Qu'est-ce qu'une imagination vraiment forte ? Ce n'est ni l'imagination lâchée, ni l'imagination fixée, ni l'imagination mobile, mais l'imagination à la fois une, constante et souple, riche, variée.
LES FORMES INFERIEURES DE l'iMAGINATION
Il n'y a pas d'objets auxquels l'imagination ne s'applique : « toutes les conceptions, de quelque ordre qu'elles soient, sensibles, psychologiques, abstraites et générales, lui servent également de matière ^ )) Il n'y a pas non plus de moments où l'imagination ne s'exerce ; elle peut changer de forme, d'objet, elle ne peut cesser d'être. « Ce qu'il y a dans l'homme de plus vivant, de plus élémentaire, de plus inséparable de lui-même, c'est l'imagination ^ » C'est en vain qu'on s'efforce de l'éteindre, de l'amortir ou de la mater : elle s'exalte soit en raison des contraintes et des violences qu'elle subit, soit par le fait même du régime d'inanition et de jeûne auquel on la condamne. Contre cette « superbe puissance, ennemie de la raison » , se trouvent parfois exceptionnellement ligués les sages et le vulgaire ; le principal effort de l'éducation parait être de la combattre, et, sinon de la détruire, au moins de la modérer et de la contenir. Mais les préjugés et les systèmes ne triomphent point ici de la nature ; ils ne servent qu'à la faire éclater ; ils lui fournissent l'occasion de se montrer telle qu'elle est, réduite à ses propres ressources et livrée à elle-même.
L'imagination est si vivace que, lorsqu'on ne lui fournit point une matière, elle s'en crée une. A dé-
1. Rabier, Leçons de philosophie, Psych., p. 201. Paris, Hachette, i884, m-80.
2. Cité par M'^^^ Decker de S avssvre. Education progressive, liv. m, ch. V,
faut de nourriture, Tesprit, comme le corps, vit de sa propre substance, se ronge, se dévore : c'est là Forigine du romanesque. En outre, l'imagination la plus pauvre, j'entends celle qui est réduite au plus petit nombre d'objets, est en même temps et par là même la plus ardente, la plus âpre, la plus portée à l'excès. Aussi les cas les plus saillants et, en un sens, les plus typiques de Fimagination se rencontrent-ils dans V imagination inférieure, c'est-à-dire bornée et lâchée. C'est celle que nous allons maintenant étudier.
Entendons-nous d'abord sur les mots. Rien de plus trompeur qu'une épithète. Les esprits forts, dit La Bruyère, ne savent pas qu'on pourrait les aj^peler ainsi par ironie. Les hommes à imagination forte se doutent encore moins qu'on les tient bien souvent pour des têtes faibles. Rien pourtant de plus certain, ni même, en un sens, de mieux fondé.
(( J'entends par imagination forte et vigoureuse, dit Malebranche, cette constitution du cerveau qui le rend capable de vestiges et de traces extrêmement profondes et qui remplissent tellement !a capacité de l'âme qu'elles l'empêchent d'apporter quelque attention à d'autres choses qu'à celles que ces images représentent^ )), autrement dit, Fimagination forte serait Une étroitesse d'esprit, unmonoïdéisme. Cette définition est-elle exacte? Pour le savoir, rappelons-nous ce qui fait l'imagination forte : c'est la surabondance, la rapidité, la vivacité des représentations, leur nature hallucinatoire, leur énergie motrice, autrement dit l'ardeur des croyances, la
I. Rech. de la vérité, liv. II. De l'Imagination, 3^ part., ch. i.
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violence des actes. Or tous ces caractères, comme nous allons voir, peuvent, sinon doivent, se rencontrer unis à la faiblesse physique et mentale.
Tout d'abord c'est un fait remarquable que, dans l'ordre physique, on signale comme circonstances favorables à l'éclosion la plus débordante des images les plus fortes, c'est-à-dire des hallucinations, la fatigue, la dépression causée par une émotion vive, le surmenage, l'ivresse, le jeune, les saignées, les hémorragies abondantes, et, en général, toutes les causes produisant l'anémie cérébrale.
D'autre part, la faiblesse physique entraîne la « misère psychologique », le « rétrécissement du champ de la conscience », l'obtusion sensorielle, l'inhibition intellectuelle, et ce sont là précisément, dans l'ordre mental, les traits caractéristiques du tempérament imaginatif.
Les hallucinations du rêve, lessemi-halluciriationsde la rêverie se développent à la faveur de l'engourdissement de la vie cérébrale, du relâchement de l'attention, de la suspension totale ou partielle des sens et du jugement ; elles envahissent la conscience, prenant la place des sensations évanouies ou non perçues ; la raison éteinte, ou assoupie n'en remarque pas, ou en laisse passer l'extravagance ; elles régnent sans contrôle ; l'iJlusion qu'elles engendrent est irrésistible et totale. De même les pratiques de l'hypnotisme (occlusion des paupières, fixation persistante d'un objet brillant, etc.) ne tendent qu'à produire un état d'assoupissement et de stupeur : l'oblitération des sens, de la mémoire et de l'intelligence étant obtenus,
on compte, et l'effet est sûr, que le déchaînement des images s'opérera de lui-même. L'imagination, non pas seulement reproductrice, mais créatrice, est donc si profondément ancrée en nous que le ralentissement le plus complet des fonctions cérébrales se produit sans l'atteindre, qu'elle déborde d'intensité et de vie, alors que la raison est comme anéantie et frappée de mort, qu'on dirait même alors une prisonnière ayant rompu ses chaînes, lâchée en liberté.
Des faits analogues s'observent à l'état normal. Une relation existe entre l'inaction de la pensée et l'explosion spontanée des images, entre l'étroitesse d'esprit et la fougue, l'emportement de l'imagination.
Comme une terre en jachères se couvre de végétations folles, un esprit oisif s'échappe en rêveries, utopies et chimères. La flânerie est favorable au développement des pensées et des images. C'est elle, a-t-on dit, qui fait les philosophes et les poètes. (( SocRATE flâna des années, Rousseau jusqu'à quarante ans, La Fontaine toute sa vie » (Tôppfer). C'est chez les races flâneuses, les plus étrangères à la vie intellectuelle, qu'éclosent souvent les natures imaginatives. Renan dit en ce sens qu'il a bénéficié des économies de pensée réalisées par ses ancêtres. Il prouve également, et par surcroît, par cette impertinence, qu'il a pris sa revanche des habitudes de respect et de gravité de sa race. Si pourtant il demeure hypothétique et douteux que l'individu recueille le fruit de la flânerie ancestrale, il est du moins assuré qu'en mainte occasion il tire parti de la sienne propre. Ainsi, pour mener à bonne fin un travail devenu fastidieux et ingrat, il n'est rien de tel souvent que de le plan-
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ter là, de n'y plus penser : dans le repos de l'esprit, ce travail s'achève tout seul, les idées, longtemps cherchées en vain, se présentent d'elles-mêmes.
De là découlent des préceptes d' « hygiène cérébrale » , pourparler comme Aug. Comte. Dans l'intérêt même de la pensée, il faut savoir se détendre, ne pas forcer son talent, tourmenter sa Minerve. « La flânerie, dit Amiel, est le dimanche de la pensée ». L'esprit fait fête à qui ne l'agace point, à qui laisse aller et ne prétend pas diriger le mécanisme mental, à qui respecte le travail de la « cérébration inconsciente », c'est-à-dire Téclosion spontanée des images.
De là se tirent encore d'autres conséquences pratiques. Si l'on tient l'imagination pour dangereuse, si on en redoute les excès, le meilleur moyen delà combattre n'est pas de l'amortir, de lui couper les ailes, de la maintenir sur des riens, de l'enfermer dans un horizon étroit. On ne refoule pas en effet le besoin de vie et d'expansion imaginative : en voulant contenir ce besoin, on l'exaspère, on le rend à la fois plus ardent et plus ingénieux en un sens à se satisfaire. C'est donc une discipline à tous égards détestable, et du point de vue même de ses propres principes, que l'abêtissement. « L'éducation sèche et abstraite, qu'on croit prudente, est une des plus mauvaises pour le gouvernement de l'imagination... Outre qu'exercer innocemment (cette faculté) vaut mieux que la contenir, peut-être ne la contient-on que lorsqu'on l'exerce \ » C'est en assurant le fonctionnement normal
I. M'^^'^ Negker de Saussure. L'Education progressive, liv. IV, ch. VIII.
de l'imagination, c'est en la développant et en l'enrichissant qu'on en prévient les écarts, les élans désordonnés. L'imagination se discipline d'elle-même par l'usage ; laissée sans emploi, elle devient digressive et divagante.
On vient de voir que l'imagination subsiste toujours, qu'elle subsiste dans le vide de la pensée, bien plus qu'elle fleurit dans les conditions où languissent et meurent les autres opérations de l'esprit, qu'elle subsiste enfin en dépit des efforts qu'on fait pour l'enrayer et la détruire.
Mais est-elle alors vraiment riche, énergique et forte ? On l'a contesté. On a dit qu'elle peut fort bien paraître riche quand elle n'est que lâchée, quand elle s'abandonne, ne se soumet à aucun contrôle, ne subit aucun frein. C'est ainsi que des prodigues aussi paraissent riches qui dépensent à mesure toutes les ressources d'un maigre budget. « C'est une illusion naturelle, dit M. Pierre Janet, en entendant un fou crier et une hystérique babiller que de les croire excités. Mais cette rapidité de leurs idées vient de leur impuissance à les coordonner, de la faiblesse avec laquelle ils se laissent aller à toutes leurs impressions et laissent s'exprimer toutes les images que le jeu automatique de l'association amène successivement dans leur esprit \ »
Pour expliquer les expériences d'hypnotisme, on est tenté aussi de faire appel à des facultés anormales, ou du moins à une tension exceptionnelle des facultés communes. Rien n'est plus arbitraire et moins