‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 68 sur 122 · I. Pascal. Pensées, édit. Havet, t. I, art. VI, /jo · texte numérisé non relu

I. Pascal. Pensées, édit. Havet, t. I, art. VI, /jo

rejette comme brutale, non comme fausse ; on s'y rallie sans l'avouer. Ceux qui se réclament de la raison et prétendent ne parler qu'en son nom se rendent compte tout les premiers et font clairement entendre que la raison elle-même doit, pour s'imposer, cesser d'être la raison, que ses enseignements doivent être présentés comme un dogme intangible, absolu, élevé au-dessus de la discussion et de l'examen. C'est ainsi que les prescriptions morales sont données par eux comme des impératifs catégoriques, autant dire des oracles ; — c'est ainsi que la Révolution, cette œuvre de la raison humaine, doit être acceptée « en bloc » ; c'est ainsi qu'on doit admirer Shakespeare (( comme une bête » .

Pour les laïques comme poiir les clercs, pour les civilisés comme pour les sauvages, le principe de la croyance est donc en dehors de la raison pure. On se demande même s'il ne faut pas généraliser, ériger en loi les faits d'aveuglement systématique que nous regardons comme scandaleux, exceptionnels et anormaux en dépit de leur fréquence. Souvent, en effet, la raison, comme on sait, se voit « réduite au silence par des croyances qu'elle réprouve, mais qui se montrent plus fortes qu'elle, imposées à elle par le sentiment ou la volonté ». Dans le cas des croyances raisonnables, ou plutôt raisonnées, n'en est-il pas de même Un motif invoqué pour justifier une croyance n'est, a-t-on dit, « que le retentissement et la synthèse de mille activités sourdes. C'est le député d'une foule de tendances élémentaires qui Fappuient et le poussent » .

En d'autres termes, « le moment où nous formu-

LES FORMES INFÉRIEURES DE l'iMAGINATION iSq

Ions notre croyance a toujours été précédé d'un travail automatique, d'une gestation accomplie dans notre subconscience ; notTe raison raisonnante n'en a rien su et c'est sa seule excuse à revendiquer l'enfantement d'une croyance qui, au fond, lui a forcé la main et lui a arraché a posteriori un simple acte de reconnaissance. Notre intelligence, dit Max Nor- DAu, n'a que la tâche ingrate d'im^enter des motifs pour justifier les actes de notre personnalité inconsciente )) .

11 faudrait donc dire : « nous puisons nos motifs de croire ailleurs que dans notre raison ^ »

Cependant, qu'il en soit toujours et nécessairement ainsi, nous n'avons garde de le prétendre. La raison n'a pas uniquement pour rôle d'enregistrer et de consacrer les suggestions aveugles de l'imagination ; c'est un fait seulement qu'elle n'inspire pas toutes les croyances, qu'elle ne fait qu'apporter l'appoint de son autorité à la majorité d'entre elles, qu'elle n'engendre point les plus fortes et les plus persuasives, qu'elle ne suffit peut-être, à elle seule, pour en déterminer aucune qui soit viable et assurée de durer, qu'elle est enfin plutôt inhibitrice que productrice de croyance. Par conséquent, où elle fait défaut, la croyance ne laissera pas de s'établir, elle ne s'établira même que plus aisément et sur des bases plus solides, — je dis, bien entendu, psychologiquement et non logiquement.

De là vient que les imaginatifs, en langage trivial,

I. G. Bos. Psych. de la croyance, p. 128. Paris, Alcan, 1901, in-i8.

I QO l'imaginatio>'

s'appellent des naïfs et des gobeurs. L'ignorance d'une part, le manque de réflexion et de sens critique de l'autre, sont des prédispositions à croire. L'esprit s'incline respectueusement devant ce qui le surpasse, et y donne sans marchander son adhésion. Le sauvage éprouve un respect mêlé de crainte pour l'écriture, le paysan, pour la lettre imprimée, le commun des hommes pour tout grimoire indéchiffré, pour le jargon de l'homme de loi^ du notaire, pour celui du médecin', pour les formules du savant, pour les métaphores du poète et de l'orateur. On écoute bouche bée ce qu'on n'entend pas, ce qu'on entrevoit confusément et mal ; on Fadmire de confiance ; le désir de comprendre devient une raison de croire.

Aussi, lorsqu'il ne s'agit que d'emporter l'adhésion, vaut-il mieux frapper les imaginations qu'éclairer les esprits. L'éloquence agit par surprise ; elle nous étourdit et nous endort ; elle ne nous laisse point ie temps de réfléchir, de nous reprendre ; elle substitue à l'action lente des raisons la fascination rapide des images ; elle obsède l'esprit, le tient sous le charme, l'éblouit. Les métaphores, les formules emportent la conviction, sont prises pour des preuves ; les définitions, les déclarations de principes, pour des démonstrations. Et si l'on remonte à l'origine des métaphores, des formules, on trouve qu'elles sont pour la plupart des conceptions naïves, banales, surannées, subsistant par la force d'inertie mentale, mais qui n'ont point épuisé leur crédit, et dont l'action sur les âmes est peut-être d'autant plus puissante qu'elle est plus aveugle.

En résumé, l'imagination parait atteindre son plus

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