‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 69 sur 122 · LES FORMES INFERIEURES DE L 'IMAGINATION IQI · texte numérisé non relu

LES FORMES INFERIEURES DE L 'IMAGINATION IQI

plein développement, produire le maximum d'illusion chez les esprits sans critique. La vie des images suit, comme un fleuve, son cours naturel, d'autant plus large, plus tumultueux qu'il n'est point endigué et contenu dans les bornes étroites de la raison raisonnante. Il y a dans les âmes un premier feu que l'expérience éteint, un élan spontané vers la foi et l'action que le bon sens réprime. C'est à cette forme primitive de l'imagination qu'il faut remonter ; d'ailleurs elle ne disparait jamais entièrement ; elle renaît, reprend vie et vigueur, quand l'attention se relâche et que l'esprit s'oublie.

Une dernière question se pose : celle de savoir si c'est lorsqu'elle est livrée à elle-même, lorsqu'elle se déroule suivant ses lois naturelles et sa logique propre, lorsqu'elle est la puissance d'illusion, la « maîtresse d'erreur et de fausseté » dont parle Pascal, que l'imagination atteint vraiment, du point de vue psychologique, son maximum d'intensité.

A ne tenir compte que des apparences, les images toutes spontanées, sur lesquelles ne s'exerce point le contrôle de la raison, excitent le plus brûlant enthousiasme et produisent les actions les plus énergiques. Combien par exemple est pâle la conduite des hommes qui, à toute image, assaillant leur esprit, demandent le mot du guet : qu'es-tu pour venir me troubler ? que représentes-tu? (Epictète) à côté de celle des hommes que l'éclat fulgurant de leurs images éblouit et entraîne ? Les premiers ne sortent pas du cercle des actions ordinaires et communes, les seconds se signalent par des actions d'éclat, criminelles ou su-

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blimes, et, par exemple, sont, ou les héros de la nui du 4 Août, ou les monstres souillés des massacre de septembre.

Pour considérer un cas plus simple, qui, se pr' tant mieux à l'analyse, paraîtra peut-être par là mêm plus probant et plus net, les sujets hypnotisés exé cutent de véritables tours de force, prennent et garde longtemps les attitudes, les poses les plus inco modes, sans en éprouA^er, à ce qu'il semble, I moindre fatigue. Il ne paraît cependant pas nécessai de leur attribuer une surexcitation de force musc laire et nerveuse ; il faut voir simplement là les effe du monoïdéisme, de cet état particulier où « le ce veau concentre toute son action sur une idée uniqu dominante, qui n'est contre-balancée par aucun autre ^ » . L'imagination peut donc paraître la pl " forte, alors qu'elle est seulement la plus diminué Par suite, il n'y a rien de plus trompeur, de plu équivoque que les termes : imagination et volon fortes. Ce qu'on désigne ainsi pourrait aussi bien, aussi justement, s'appeler faiblesse d'esprit et de ca ractère.

C'est ce que nous montre encore un exempï familier, celui des enfants. Voyons-les jouer, excité l'œil en feu, le geste prom|)t, la parole vive. Leu bruit nous étourdit, leur animation nous fatigue ; eu se dépensent sans s'épuiser. Ils sont le ressort lâché nous, le ressort tendu. Ils font légèrement, san appuyer, ce que nous faisons avec application

I. OcBOROWicz, cité par Janet. Automatisme psychologîq p. 65.

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sérieux. Ils jouent où nous peinons. Leur imagination paraît ardente; elle n'est qu'effrénée. C'est ce dont il faut tenir compte pour apprécier l'effort qu'ils peuvent fournir, et ne pas les croire surmenés quand nous le serions à leur place.

On en peut dire autant des femmes qui ont une telle force de résistance jointe à tant de fragilité.

Ce qui est vrai de l'imagination au point de vue moteur l'est aussi de Fimagination entendue comme principe de croyance. Si la violence des actes n'est pas l'indice d'une volonté forte, la violence des affirmations n'est pas non plus la preuve d'une conviction robuste. Les images auxquelles l'esprit se rend sans résistance, sans examen ni contrôle, n'obtiennent pas vraiment son adhésion ; elles restent en lui comme un corps étranger, parasitaire ; elles ne forment pas sa nourriture, sa substance. Il n'y a pas proprement croyance où il n'y a pas entendement ; il n'y a pas jugement où il n'y a pas idées ; les pseudo-idées ou images vagues et confuses engendrent des pseudoopinions, des entraînements, non des convictions. Les esprits emballés ont en réalité plus d'empressement et de bonne volonté à croire que de foi proprement dite ; ils sont des sceptiques qui s'ignorent et qu'on ignore. Les peuples, les enfants sont dans ce cas ; ils ont une foi candide, superficielle et légère. D'une façon générale, l'imagination forte, au sens que Malebranche donne à ce mot, est en réalité une faiblesse déchaînée qui fait illusion.

Mais alors quelle est l'imagination vraiment forte ? 11 semble que ce soit la plus assise, la mieux équili-

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brée. La force d'une représentation se mesure à sa persistance et à sa durée. Une idée qui résiste aux assauts de la critique, qui subit, comme une crise passagère, les désenchantements ou désillusions, qui en sort, comme d'une épreuve, fortifiée et renouvelée, qui se maintient devant l'esprit comme une fin toujours présente, comme un centre de perspective, — cette idée fût-elle mal dégagée, inaperçue et latente, — est en réalité plus forte qu'un tourbillon d'images qui met momentanément le jugement en déroute et bouleverse la conduite. C'est en ce sens que le génie est une longue patience ou, selon le mot du poète, qu'une grande vie est une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. La force de l'imagination pourrait donc se définir la fidélité à ses propres idées.

On ne l'entend pourtant pas d'ordinaire ainsi. Une imagination fixée, mais éteinte, ne , s'appelle plus de l'imagination. Ce n'est pas que la poésie, l'imagination ne puissent s'ignorer elles-mêmes. Mais dans ce qu'on appelle la force de l'imagination doit entrer, non seulement l'attachement de l'esprit à ses idées, mais encore la fécondité ou richesse d'invention. Dans « Un cœur simple», Flaubert montre l'intensité jointe à la pauvreté d'imagination : deux ou trois souvenirs, pieusement entretenus et vivants, illuminent et remplissent l'existence d'une humble servante. Nous ne pouvons voir là une imagination forte. L'équilibre est stable, mais le mouvement a disparu. De fortes images possèdent l'esprit, mais ces images ne sont pas un centre de vie spirituelle intense et féconde ; elles n'éveillent pas, ne groupent pas autour d'elles d'autres images qui les prolongent,

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les renforcent et les soutiennent ; au lieu de commander, elles arrêtent le mouvement de la pensée. Or deux conditions sont requises pour que l'imagination soit : une idée maîtresse, un principe d'unité, un centre de gravité, et un riche développement d'idées autour de cette idée maîtresse. Que l'idée maîtresse subsiste seule, ou l'éclosion débordante des images, l'imagination périt également ou perd de son pouvoir. Dans le premier cas, nous avons l'imagination étriquée, raidie ; dans le second, l'imagination lâchée; toutes les deux usurpent le nom d'imagination forte. L'imagination vraiment forte, à la fois une et variée, se rencontre, non dans le rêve, l'hypnotisme et autres états morbides, mais dans la science, dans Fart, dans la poésie d'une vie harmonieuse. C'est là qu'il faudra l'étudier.

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