‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 8 sur 122 · I. Nouveaux Essais, II, xxi · texte numérisé non relu

I. Nouveaux Essais, II, xxi

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voir im sens encore trop restreint. Il désigne en effet exclusivement les représentations des choses sensibles. Or, il est une réalité qui ne tombe pas sous les sens, et qui ne laisse pas de se représenter à l'esprit sous une forme aussi concrète et aussi vivante que la réalité matérielle et sensible ; c'est la réalité psychologique, le monde du sentiment et de la passion. Les grands peintres de l'âme humaine, n'eussent-ils pas par ailleurs le don des images, au sens étroit du mot, fussent-ils incapables de rendre les émotions dans la langue pittoresque des couleurs et des formes ou dans la langue harmonieuse des sons, fussent-ils, en un mot, de secs analystes, mériteraient encore le nom d'imaginatifs.

Enfin ce nom, il n'y a pas lieu de le refuser à d'autres analystes, aux mathématiciens, aux géomètres, aux philosophes. L'imagination s'exerce dans le domaine des idées pures ou des abstractions aussi bien que dans celui des réalités concrètes, d'ordre spirituel ou matériel, psychologique ou physique. Tout d'abord la classique distinction de l'entendement et de l'imagination, de la conception et de l'image paraît appelée à disparaître. Quand bien même elle serait fondée, quand les idées abstraites et générales ne seraient pas le produit de l'imagination, ces idées sont au moins une matière sur laquelle l'imagination s'exerce et, à ce titre, elles ne se distinguent pas des représentations sensibles, lesquelles doivent être considérées avant tout comme les éléments qui entrent dans les constructions ou combinaisons de l'esprit.

Ainsi donc, l'imagination n'est pas sulFisamment caractérisée par la nature, l'origine ou la spécificité

INTRODUCTION

des représentations; elle ne doit pas être simplement considérée comme Tensemble des représentations ou « l'imagerie mentale )). Elle est encore et surtout l'art, spontané ou réfléchi, de former des synthèses ou combinaisons mentales, ce que Bain appelle d'un mot la « constructivité )>.

Mais n'est-elle que celaP Non, elle est aussi la force avec laquelle l'esprit fait revivre des objets absents ou disparus ou donne la vie à des objets mêmes qui n'ont jamais existé et sont ainsi, au sens propre, ses créations. Alors que l'esprit n'invente rien, mais saisit fortement, soit la réalité présente, soit le passé évanoui, il porte déjà le nom d'imagination. On dit communément l'imagination reproductrice ou la mémoire imaginative pour désigner la mémoire vive.

Toutefois, il serait abusif de réduire l'imagination à n'être que le don de vie, le pouvoir d'évoquer, d'animer et de personnifier toutes choses; elle est ce pouvoir joint à (( la fonction constructive, plastique ou poétique, au sens étymologique du mot ». Elle est essentiellement créatrice. Elle l'est en ce sens qu'elle forme des combinaisons originales, des représentations nouvelles, et en ce sens qu'elle donne l'être, qu'elle communique la vie aux représentations ainsi formées.

Il suit de là qu'elle a deux caractères essentiels, mais d'ailleurs distincts, pouvant se rencontrer à part ou être inégalement développés : l'originalité et la puissance. C'est bien ainsi qu'on l'entend d'ordinaire : on la dit en effet tantôt brillante et forte, tantôt souple et féconde. Alors que l'esprit est peu inventif, mais vivant, il paraît doué d'imagination. Alors qu'il est ingénieux, plein de ressources, mais d'ailleurs peu

ardent ou même sceptique, il est dit imaginatif encore. En général, sans doute, un esprit inventif est ardent, passionné, et ses conceptions ont du relief et de la g force. Inversement, la passion donne de l'esprit, rend pénétrant, subtil. Il y a cependant des imaginations plus souples que puissantes, plus ingénieuses en leurs combinaisons qu'animées et vives dans leurs représentations. L'imagination est donc, pour conclure, le concours, difficilement réalisé, de deux qualités dis^ tinctes : la puissance d'objectivation et la force com- i binatrice.

Si précise et restreinte que soit la définition qu'on en donne, l'imagination est d'une étude singulièrement ardue et complexe. On est écrasé par l'abondance des matériaux qu'elle emploie, ébloui par la variété des combinaisons qu'elle forme. On ne peut en limiter les applications dans la vie psychique ; d'autre part, il faudrait l'étudier toute à la fois, on ne peut en décomposer les opérations, en analyser les procédés sans avoir l'air d'en méconnaître l'étroite solidarité, d'en détruire l'unité et l'harmonie.

Le moins qu'on risque est d'être incomplet. En effet, considérons par exemple sa matière. L'expérience tout entière, et sous toutes ses formes, alimente nos conceptions, en fournit, en renouvelle la sub- ■ stance. Toutes les sensations des divers sens, toutes les émotions, depuis celles qui touchent au fond obs^ cur de la vie organique jusqu'aux plus élevées, tous les souvenirs (et on a récemment montré que la mémoire est coextensive à l'expérience, qu'elle est affective aussi bien qu'intellectuelle et sensible), tous les

I?JTRODLCTION

états de l'âme et du corps entrent dans l'imagination à titre d'éléments, contribuent à sa formation et à son développement. Bien plus, les produits de l'imagination servent eux-mêmes à produire des combinaisons nouvelles : l'imagination va ainsi s'étendant, s'enrichissant sans cesse. La matière Imaginative comprend donc les données les plus diverses : des produits bruts ou élaborés des sens, de la mémoire, des éléments moteurs, affectifs. Il faut passer en revue toutes les fonctions de l'esprit pour définir l'imagination quant à son objet, si par là on entend sa matière première.

Mais l'objet de l'imagination est proprement de défaire l'œuvre des sens, de la mémoire, de l'expérience brute en général, et d'en construire une autre avec les mêmes éléments, mais sur un plan nouveau. La variété des formes ou combinaisons de l'esprit n'est pas moindre que celle des matériaux que l'esprit emploie dans ses constructions. Elle dépend du but qu'on poursuit, du point de vue qu'on adopte, des moyens ^ou matériaux dont on dispose. La science, l'art, la technique peuvent être considérés comme autant de domaines différents où l'imagination s'exerce et autant d'œuvres ou de constructions différentes de l'imagination. On a depuis longtemps abandonné cette opinion étroite que l'imagination ne se déploierait que dans les beaux-arts. On a reconnu que le savant est, à sa manière, un poète. « Seul, un homme, dit Liebig, aussi éminemment doué de facultés poétiques que Képler, a pu découvrir les trois belles lois astronomiques désignées par son nom. Aussi, tout en tenant compte de la différence des directions respectives, Homère, Shakespeare, Schiller et Gœthe sont vrai-

ment les égaux des plus éminents explorateurs de la nature, en ce sens que la faculté intellectuelle qui fait le poète ou l'artiste est la même faculté dont dérivent les inventions et les progrès dans la science^ » Il faut aller plus loin ; il n'y a pas d'aristocratie intellectuelle, ou du moins, si elle existe, elle n'est pas où l'on a coutume de la placer ; c'est un préjugé de croire que l'imagination ne se manifeste que « dans la création esthétique et dans les sciences », elle est partout, et particulièrement, pour ne pas dire principalement, « dans la vie pratique, dans les inventions mécaniques, militaires, industrielles, commerciales, etc., dans les institutions religieuses, politiques^ ». Ce n'est donc pas assez d'égaler, sous le rapport de l'imagination, Archimède à Homère (Voltaire), il faut encore reconnaître ce qu'il y a de juste et de profond dans « l'intuition des civilisations primitives qui ont mis de pair les grands poètes et les grands inventeurs, qui ont érigé en dieux ou demi-dieux, personnages historiques ou légendaires » tous ceux (( en qui s'incarne le génie de la découverte ; chez les Hindous, Viçvakarma ; chez les Grecs, Héphaïstos, Prométhée, Triptolème, Dédale et Icare ^ ». Enfin, l'imagination ne produit pas seulement les inventions utiles et glorieuses, elle n'est pas seulement le génie triomphant et heureux ; elle porte encore la responsabilité des rêves, des chimères, des illusions de tout ordre. Il est même naturel

1. Cité par Séailles : Léonard de Vinci, p. 4o5. — Paris, Perrin 1892, in-8'^.

2. RiBOT, L'Imafjination créatrice. Préf. VI, l^aris, F. Alcan, 1900, in 8°..

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