Ibid., p
2. Voir un développement remarquable de ce point de vu dans F. HoussAY : la Forme et la Vie, introduction et passim Paris, Schleicher, 1900.
IMAGINATION SCIENTIFIQUE llx']
La conception scientifique, ainsi substituée à la connaissance brute, empirique des faits, paraît être un appauvrissement de l'expérience, une représentation étriquée et sèche de la réalité. De là le préjugé que la science tue l'imagination, préjugé qui n'est pas sans quelque apparence de vérité, et qui même s'impose de quelque manière et dans une certaine mesure à tous ceux qui admettent et posent en principe que l'imagination ne peut être que la représentation du concret. En se plaçant à ce point de vue, M. Ribot, qui rattache avec Beaucoup de pénétration et de sens l'imagination scientifique à l'imagination plastique, celle-ci étant définie (abstraction faite de ses formes) l'imagination « dont les matériaux sont des images nettes, quelle qu'en soit la nature », ne croit pas « calomnier » l'imagination scientifique en disant qu'elle « est plutôt un état d'indigence imaginative », à savoir « une imagination plastique, desséchée et simplifiée ^ » .
Du moins M. Ribot admet-il que l'imagination scientifique est une imagination simplement réduite ; d'autres soutiennent qu'elle n'est plus une imagination du tout, et s'appelle entendement ou ^pensée pure. Tenons-nous en à la première opinion, seule compréhensible. Elle conduit à chercher quelle est la nature des notions abstraites, données premières et matériaux de la science.
Or, si on remonte à l'origine d'une notion de cet ordre, on reconnaîtra tout d'abord que celui qui l'a formée a tenu un moment sous son regard tous les
l. Ouv. cit., p. 161-2.
éléments de la perception dont elle est un extrait, car il n'y a qu'une vision approfondie, complète et précise des choses qui rende possible l'acte par lequel l'esprit en dégage et isole les particularités intéressantes, le caractère essentiel ou le genre, l'élément causal ou la loi. Même la première forme, sous laquelle le savant énonce ses théories, reflète cette vision directe des choses ; elle est toute sensible. Les comparaisons, souvent brillantes, heureuses, toujours exactes, abondent dans les traités scientifiques. En veut-on des exemples ? Voici comment Léonard de Vinci décrit le vol : « Comme fait la main du nageur qui heurte l'eau, s'appuie sur elle et fait fuir son corps en sens inverse, ainsi fait l'aile de l'oiseau dans l'air. » Il dit encore de l'air qui se condense qu'il le fait « à la façon des plumes foulées et pressées par le poids du dormeur », et de la poudre qui fait explosion que, prise entre la culasse de la bombarde et le boulet qu'elle projette, elle « agit comme un homme appuyé des reins à un mur et poussant une chose avec les reins ^ ». De semblables images, auxquelles il ne manque, pour être célèbres, que de se prêter à la citation ou d'être banales, éclairent, à tous moments, le style sévère de Descartes, de Pascal.
D'ailleurs, il ne faut pas être dupe des artifices d'exposition ou de style. S'il plaît aux savants, pour des raisons faciles à comprendre et très fondées, de substituer à des images particulières et vivantes une formule générale, notation brève et sèche des faits, ils n'entendent pas par là proscrire l'imagination. La