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L'imagination et les prodiges. Tome second

L'influence de rimaginalion dépasse le cercle de l’àme, elle rayonne, et pénètre le cor[)8 humain dans toutes ses parties; elle y produit quelquefois des phénomènes extraordinaires qui présentent des analogies frappantes et trompeuses avec les faits préternaturels, œuvres de Dieu ou des démons.

Elle est si étroite, si mystérieuse et si féconde l’union du corps et de TAme dans le composé humain ! Pour nous faire mieux

comprendre, pour faciliter nos explications et nos recherches nous parlons de l’àme et du corps comme s’ils formaient deux entités juxtaposées, ou rapprochées soit par le système nerveux, soit parle fluide vital, mais il n’en n’est pas ainsi dans la réalité; c’est i’àme qui est l’universel principe de tous les mouvements qui se produisent dans le corps: elle préside a la sécrétion des liumeurs et des liquides relie préside aux contractions musculaires. C’est à elle qu’appartiennent aussi les sentiments et les pensées avec les fonctions les plus élevées de l’intelligence et de la liberté: elle est réellement la forme du corps ^

Et cette conception de l’àme nous permet de comprendre les rapports, en apparence si mystérieux et si étranges, du physique et du moral. L’état de nos organes, de notre estomac, de notre cœur, de notre foie, de nos entrailles, exerce une influence réelle sur nos émotions, nos sentiments et nos idées. D’autre part, l’état ou triste ou joyeux, ou paisible ou violent de notre esprit produira des modifications différentes dans l’état de nos organes, dans l’innervation, dans la circulation des humeurs, de la bile et du sang. Que de troubles physiques et de maladies qui |

* Tria sunt quæ causal forma in composilo substanliali; nempe est principium ipsius esse specitici, ; est principium unitaiis quam obtinet, est princi[)iiim operaiionnmi\\M}iS elicit; insuper hæc omnia præstat per causalitatein omnino intrinsecam qua seij)sam i intime communicat suo subjecto. i

n’ont que des causes morales, et que d’aflections morales dont il faut attribuer l’origine à quelque maladie!

On Ta dit avec raison, les relations anatomicjues qui existent entre le grand sympathique et le système cérébro-spinal nous permettent de comprendre pourquoi la peur, la colère ou une violente émotion morale déterminent quelquefois instantanément la jaunisse, tandis que l’inquiétude et la frayeur produiront la diarrhée.

Le grand sympathique envoie ses petits filets nerveux, ses vaso-moteuî's sur les plus petites veines et sur les artères; ces (ilets contractent les fibres musculaires des veines et déterminent un resserrement qui modifie la circulation du sang. D’autres filets nerveux partis de certains autres nerfs du grand sympathique frapperont d'inhibition les fibres musculaires des petits vaisseaux qui se dilatent aussitôt et laissent passer le sang en plus grande abondance. Or, une grande émotion de l’ànie, une commotion profonde de l’imagination ébranlera le grand sympathique, modifiera l’état des nerfs ou vaso-constricteurs ou vaso-dilatateurs, et provoquera dans la circulation sanguine des troubles, des phénomènes que les esprits superficiels sont tentés d’attribuer à un agent surnaturel.

L’opium, le haschisch, le protoxyde d’azote, le machamore y le somniferum, la pommade des sorciers, la stramoine, la belladone, la jusquiame, les soporifiques à l’usage des

magiciens et des initiés qui se rendaient au sabbat, déterminaient dansTàme, et plus particulièrement dansl’imagination, des troubles (|ui nous révèlent d’une manière saisissante, rinlluence du corps sur Tàme, du physique sur le moral, des nerfs sur l’imagination et sur les centres sensoriels.

Nous choisissons comme type de cette influence l’exemple suivant cité dans l’intéressant ouvrage de Moreau, de Tours, sur les elFets intellectuels ou psychiques du haschisch :

« J'avais prisdu haschisch, raconte le sujet, j’en connaissais les effets, non par expérience, mais parce qu’une personne qui avait visité rOrient m’en avait dit, et j’attendais, tranquille, l’heureux délire qui devait s’emparer de moi.

Je me mis à table, je ne dirai pas comme quelques personnes, après avoirsavouré cette pâtée délicieuse, car elle me parut détestable, mais après l’avoir avalée avec quelques elforts.

En mangeant des huîtres, il me prit un accès de fou rire qui se calma bientôt, lorsque je reportai mon attention sur deux autres personnes qui, comme moi, avaient voulu goûter de la substance orientale, et qui voyaientdéjàune tètedeliondansleurassiette.

Je fus assez calme jusqu’à la lin du diner:

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alors je pris une cuiller et Je me mis en garde contre un compotier de fruits confits avec lequel je me supposais un duel, et je quittai la salle à manger en éclatant de rire.

Bientôt j’éprouvai le besoin d’entendre, de faire de la musique ; je me mis au piano, et je commençai à jouer un air du Domino noir ; je m’interrompis au bout de quelques mesures, car un spectacle vraiment diaboli(iue s’olfrit à mes yeux.

Je crus voir le portrait de mon frère qui était au-dessus du piano, s’animer et me présenter une queue fourchue, toute noire, et terminée par trois lanternes, une rouge, une verte et une blanche. Cette apparition se présenta plusieurs fois à mon esprit dans le courant de la soirée.

J’étais assise sur un canapé. c< Pourquoi, m’écriai-je tout à coup, me clouez-vous les membres? Je sens que je deviens de plomb.

Ah ! comme je suis lourde! »

On me prit les mains pour me faire lever, et je tombai lourdement par terre, je me prosternai à la manière des musulmans en disant:«Monpère, je m’accuse )>,etc., comme si je commençais une confession. On me releva et il se lit en moi un changement subit.

Je pris une chaulîerette pour danser la polka ; j’invitai par le geste et la voix quelques acteurs, et entre autres Havel et Grassot que j’avais vus peu de jours auparavant dans VEtourneaii, Du théâtre, ma pensée me transporta au bal de l’Opéra; le monde, le bruit,

les lumières m’exaltèrent au plus haut point, Ai)rès mille discours incohérents, en gesticulant, criant, comme tous les masques que je croyais voir, je me dirigeai vers la porte d’une chambre voisine qui n’était pas éclairée.

Alors il se passa en moi (juelque chose d’aflreux : j’étouirais, je sutToquais, je tombais dans un puits immense, sans lin. Comme un noyé qui cherche son salut dans un faible roseau qu’il voit lui écliapper, de même je voulais m’attaclier aux pierres qui entouraient le puits, mais elles tombaient avec moi dans cet abîme sans fond.

Cette sensation fut pénible, mais elle dura peu, carjecriai : «Je tombe dans un puits », et l’on me ramena dans la pièce que j’avais quittée.

Ma première parole fut celle-ci : « Suis-je sotte! je prends cela pour un puits, et je suis au bal de rO[)éra. » Je lieurtai contre un tabouret: il me sembla que c’était un masque ((ui, couché par terre, dansait d'une façon inconvenante, et je priai un sergent de ville de l’arrêter. Je demandai à boire, on (il chercher un citron pour faire de la limonade, et je recommandai à la bonne de ne pas le prendre aussi jaune que sa ligure qui me paraissait couleur orange.

Je passai subitement ma main dans mes cheveux : je sentais des milliers d’insectes me dévorer la tête; j'envoyai chercher mon accoucheur, qui était en ce moment près de M"^® B..., pour délivrer la femelle d’uii de ces

insectes qui était en mal d’enfant et avait choisi pour lit de douleur le troisième cheveu^ à gauche, de mon front.

Je parlai de personnes que je n’avais pas vues depuis plusieurs années, je rappelai un dîner où j’assistais, il y a cinq ans, en Champagne; j’apercevais les personnages, et, chose inouïe, je sentais que j’étais chez moi, que tout ce que je voyais s’était passé dans un temps éloigné ; cependant, ils me paraissaient là.

Mais ce fut un bonheur enivrant, un délire lorsque je découvris mon fils bien-aimé, dans un ciel bleu et argent. Il avait des ailes blanches bordées de rose; il me souriait et me montrait deux jolies dents dont je guettais la naissance avec tant de sollicitude; il était environné de beaucoup d’enfants qui, comme lui, avaient des ailes, et voltigeaient dans ce beau ciel bleu.

Cependant cette douce vision s’évanouit comme les autres, et je tombai du haut du ciel que le haschisch m’avait fait entrevoir, dans le pays des lanternes.

C’était un pays où les Iiomines, tes maisons, les arbres, les rues étaient des lanternes exactement pareilles aux verres de couleur qui éclairaient les Champs-Elysées, un jour de fête. Ces lanternes marchaient, dansaient, s’agitaient sans cesse, et au milieu apparaissaient plus brillantes que les autres les trois lanternes qui terminaient la prétendue queue de mon frère.

Je voyais snrfoul une lumière qui dansait sans cesse devant mes yeux (elle était causée par la llamme du charbon de terre qui brûlait dans la cheminée). Ou couvrit le feu avec de la cendre. « Oh! dis-je, vous voulez éteindre ma lanterne, mais elle va revenir. » En elfet, la flamme vacilla de nouveau, et je vis danser ma lumière qui devint verte, de blanche qu’elle était.

Mes yeux étaient toujours fermés par une sorte de contraction nerveuse ; ils me cuisaient beaucoup ; j’en cherchai la cause, et je ne tardai pas à découvrir que mon domestique m’avait ciré les yeux avec de l’encaustique et qu’il me les frottait avec une brosse ; c’était un motif, plus que suffisant pour expliquer le malaise que j’éprouvais à cet endroit.

Je buvais un verre de limonade, puis tout à coup, je ne saurais dire à propos de quoi, l’imagination me transporta en pleine Seine, aux bains Ouarnier. Je voulus nager et j’éprouvais encore un moment de cruelle émotion, en me sentant enfoncer sous l’eau; plus je voulais crier plus j’avalais de l’eau, lors- ([u’une amie vint à mon secours et me ramena à lasurface; j’entrevis, par les toiles du bain, mon frère qui se promenait sur le pont des Arts.

Vingt fois je fus sur le point de commettre des indiscrétions, je m’arrêtais, en disant : « J’allais parler, mais il faut que je me taise. » Je ne puis décrire les mille idées fantastiques qui traversèrent mon cerveau pendant trois

heures ciue je fus sous la dépendance du liascliiscli. Elles paraîtraient trop bizarres pour qu’on les croie sincères. I^es personnes présentes doutaient parfois, et je me demandais si je me jouais (Telles, car j’avais ma raison au milieu de cette étrange folie.

Mes cris, mes chants réveillèrent mon enfant qui dormait sur les genoux de ma mère.

8a petite voix cpie j’entendis pleurer, me rappela à moi-méme, et je m’approchai de lui : je Tembrassai comme si j’eusse été dans mon état naturel.

Craignant quehjue crise, on m’éloigna de lui, et je dis alors (pi’il ne m’appartenait pas, que c’était l’enfant d'une dame que je connais qui n’en a pas et qui me l’envie toujours.

Puis j’allais faire des visites; je causais, je faisais les demandes et les réponses; j’allais au café, je demandais une glace ; puis je rentrai chez moi en disant : « Oh! voyez donc ce gros rat qui court dans la tète de B... »

Au même instant, le rat se gonlle et devient aussi énorme (jue le rat qui ligure dans la féerie des Sept Châteaux du Diable, Je le voyais, j’aurais jure que ce rat se promenait sur la tète où je Tavais si singulièrement placé, et je regardais le bonnet d’une dame présente. Je savais qu’elle était là réellement, tandis que B... n’était (ju’un être imaginaire, mais, cependant, je puis affirmer que je Tai vu b »

‘ Moreau, Du haschisch et de Valiénaiion mentale^

T. Il* I ‘

SousTinfluence du haschisch, la volonté est frappée de paralysie, Tàme affolée n’obéit plus à sa souveraineté et à sa direction, Tiniagination entre, au contraire, dans unepériode d’excitation extraordinaire qui rappelle le désordre delà folie. Là encore, elle n’est pas créatrice, elle travaille sur un fond acquis. Les objets extérieurs agissent avec une intensité singulière et bizarre sur les yeux, les oreilles, l’odorat et le toucher; le sujet voit les personnages, il entend leur voix, reconnaît les sons, il reçoit Timpression de la lampe qui brille et du feuquibrûle danslacheminée.

Mais, la transmission de ces impressions au cerveau se fait à travers un organe faussé, malade, infidèle; elles se trouvent dénaturées, exagérées, mêlées sans aucun ordre et confondues. L’àme qui n’a pas perdu sa conscience assiste en témoin impuissant à ces orages eî à cette perversion accidentelle, transitoire des impressions ((ui lui viennent du monde extérieur par le canal des sens.

La mémoire sensible intervient à son tour dans ces phénomènes violents. Les innombrables souvenirs qu’elle conserve des lieux, des faits, des personnages, des circonstances, se réveillent avec une extrême puissance, et apparaissent avec l’illusion de la réalité. La raison ne distingue plus, dans les secousses

profondes de ce délire accidenlelet provoqué, ce qui est du passé et cecjui appartient au présent, les phénomènes de mémoire et les phénomènes de perception, ce qui est en nous et ce qui se trouve à l’extérieur, elle se trouve en face d’une succession rapide de scènes et de souvenirs qui la secouent et Taveuglent sans lui laisser le recueillement et la liberté de la réflexion.

Ces scènes empruntent aussi quelquefois à la constitution, aux habitudes acquises, au caractère du sujet un aspect particulier. Le libertin, le joueur, l’avare, le querelleur violent se laissent voir et reconnaître dans ces scènes dramatiques où la dissimulation et la ruse calculée n’ont plus de place, et nous permettent de comprendre l’évolution bizarre des phénomènes qui semblaient livrés au hasard et des épisodes les plus inattendus.

Ici les images agissent avec la violence d'une force irrésistible, car les images sont des forces déterminées par des lois. A l’état de veille et de raison nous pouvons les contenir et les diriger, mais, dans l’état anormal d'hallucinarion et de délire provoqué, l’image agit brutalement sur le cerveau, et elle produit extérieurement, dans la physionomie et dans tout le corps, le mouvement et l’expression de l’envie, de la colère, de la haine et de l’amour. L’image produitinfailliblement, avec une perfection achevée, le geste qui lui est approprié.

Dans ce travail matériel et mécanique dont

on pourrait retrouver l’équivalent parmi les animaux, dans les actes inconscients de l’instinct, les notions de temps et d’espace, les idées abstraites et générales, les opérations qui appartiennent aux facultés élevées de l’intelligence font défaut. Le délirant n’a plus la notion d’espace, il localise ici ou là, sans fidélité, les scènes remémorées, qui le font sourire ou pleurer; il n’a plus la notion de temps, et il voit dans la réalité saisissante du présent, les faits qui appartiennent au passé. Il ramène tout au présent et au point de l’espace où il vit pendant ces heures de folie.

Ce qui me frappe davantage, c’est la persistance du souvenir, quand la crise est finie. Si vous étudiez le sujet hypnotisé, vous remarquerez presque toujours l’abolition de la sensibilité (anesthésie) et l’abolition du souvenir au réveil (amnésie). 11 n*en est pas ainsi du sujet qui vient de se livrer à fivresse du haschisch. Tout ce qu’il a fait pendant son rêve bruyant s’est gravé dans sa mémoire comme dans la mémoire des spectateurs; il se souvient de tout, et c’est avec la plus grande sûreté qu’il raconte dans le calme de la réflexion, ce qu \l a vu et ce qu’il a dit.

C’est donc le même sujet, c’est la même personne que nous avons observé dans ces deux états si profondément différenls, de la raison et de la folie. Quand certains observateurs superficiels nous parlent avec plus d’assurance, que de vérité, d’un être inconscient ou subconscient qui se trouverait en nous et qui

aurait le don (ralterner avec l’ètre que nous voyons, que nous sentons, que nous connaissons par le témoignage des sens extérieurs et par le témoignage intime de la conscience, ils se trompent et ils veulent nous tromper.

S’il y avait en nous ces deux moi dont il est si souvent parlé aujourd’hui dans les phénomènes merveilleux, le moi (jui raisonne et le moi qui déraisonne, deux moi distincts (|ui auraient chacun leurs propriétés, leur substance et leur vie, c'est bien dans ces phénomènes bizarres de riiallucination provoquée qu’on devrait les trouver et les reconnailre. Etrangers l’un à l’autre, comme le prétendent ces psychologues physiologistes, ils n’échangeraient entre eux aucune communication, et le moi éveillé devrait ignorer les actions du moi endormi un instant dans les distractions de la folie.

Il n’en est rien, et quand les furbées délirantes du rêve se sont évanouies, le sujet, en pleine possession de lui-même, affirme avec la plus grande sincérité qu’il se souvient de tout, qu’il est toujours substantiellement le même et que c’est bien le meme moi (jue nous voyons dans la paix de la raison, après l’avoir vu dans la tempête de la folie; et la véracité de son témoignage est confirmée par l’exactitude de son récit.

Mais ces observations qui font voir le néant des hypothèses en vogue sur l’inconscient et le subconscient, nous rappellent aussi la nécessité de tenir compte de l’étroite union

de l’aine et da corps, de l’action considérable du physicjue sur le moral.

Sans doute, le corps n’exerce aucune action directe et immédiate sur la volonté humaine, celte puissance n’appartient (ju'à Dieu; il ne peut exercer sur elle qu’une action extérieure et indirecte , et entraver (juelquefois son exercice ou troubler la régularité de ses mouvements, mais ce corps est pénétré de toutes parts, et dans toutes ses profondeurs par l’àme qui le saisit, dès son origine, et qui fait de lui un être réel, corporel, vivantet sentants elle ne l’abandonne qu’au moment de la mort, après avoir eu une existence unique avec lui pendant toute la durée de la vie.

« Si l’àme, dit Albert le Grand, une dans sa substance quoi(jue multiple dans ses puissances, est par elle-même l’acte de notre corps en tant qu’il est à la fois réalité organique et physique, il n’y a rien dans notre corps qui soit totalement étranger et qui ne soit soumis en quelque manière aux mouvements, aux émotions de l’àme dont elle tient la vie*. »

]‘]n quoi consiste cette action de l’àme sur le corps humain? Comment peut-elle donner naissance à des phénomènes merveilleux que l’on pourrait confondre, par ignorance, avec les phénomènes préternaturels qui sont l’œuvre ou de Dieu ou des démons? Quelles sont les limites de sa puissance sur le corps?

* Saint Thomas, Somm. theolog., i,q. a. 6 , ad. I, et I, II, q. Il 7 , a. 3, ad. 3.

2 De Somno et Vigilia^ lib. 1, tract, i, c. 7 .

L’esprit humain se pose ces queslions difficiles en présence des miracles dont le caractère divin et l’origine préternaturelle sont d’ailleurs incontestables pour tout homme (jui cherche sincèrement la vérité. Il se les pose encore quandil assiste aux manifestations extraordinaires de l’imagination et du système nerveux sous l’influence d’une conviction ardente, ou d’un désir violent, ou d’une concentration puissante de l’attention sur un même objet.

Nous avons reconnu l’influence extraordinaire du corps sur l’imagination et sur l’aine, dans certaines dispositions particulières et dans certaines maladies, mais rinfluence de l’àme sur le corps est plus pénétrante et plus profonde, et elle fait mieux paraître l’unité substantielle du corps humain.

Que de faits nous pourrions apporter en faveur de celte thèse! Diagoras mourut de joie en apprenant que ses trois fils avaient été vainqueurs aux jeux olympiques. Le iils de Grésus qui était muet recouvra subitement la voix, en voyant l’ennemi qui allait frapperson père : « Soldat, s’écria-t-il, épargne Grésus! » Un négociant gravement malade parce qu’il avait été forcé de suspendre ses paiements, fut guéri subitement par le Bouvart qui lui laissa celte ordonnance : Bon pour

— lü ~

3o.ooo francs à prendre chez mon notaire.

L’hcrilière de Leibniz mourut subitement en ouvrant un vieux coffre qui se trouva plein d’argent.

Une fillette regarde, tout émue, saigner un cochon, on lui dit qu’on va la saigner, elle veut se cacher, et tombe morte en se précipitant dans les bras d’une jeune fille assise un peu plus loin.

Sous l’influence de la peur on a vu des cheveux blanchir subitement et tomber, et la sueur prendre une coloration plus ou moins intense, jaune, verte, noire ou bleue. Paulini a observé la sueur de sang sous l’influence de la peur, chez un marin, pendant un orage.

Le pilote de la frégate VEUsa, pris de peur dans une tempête où sombra son vaisseau, vit en moins d’une heure des pustules couvrir toute la surface de son corps.

Une jeune mère, écrit Richet, esl occupée à ranger dans une armoire les porcelaines dont elle a les mains pleines ; son petit enfant joue par terre à l’autre extrémité de la chambre, près du foyer sans feu.

A force de toucher au mécanisme, l’enfant finit par décrocher la crémaillère, et le rideau de la cheminée menace de tomber sur le cou de l’enfant qui se trouve à genoux, et dans la position du guillotiné, le rideau de la cheminée jouant le rôle de couperet.

(rest, à ce moment, précédant immédiatement la chute du rideau métallique, que la mère se retourne. Subitement, elle voit le

danger que court son enfant. Sons rinfliienee du saisissement, deTémotion, son sang, selon l’expressiôn consacrée, ne fait qu’un tour.

Comme celle femme était très impressionnable et nerveuse sans être bystéri(|ue, pourtant, il se forma, paraît-il, sur-le-champ, un cercle érythémateux et saillant autour du cou, dans le point même où l’enfant allait êire frappé. Celte empreinte dermograpl)i(pie au premier chef persista assez intense et assez durable pour qu’un médecin venu (pielques heures apres, ])ùt encore laconstaler.

« Toute émotion, écrit le Ménard, qui reproduit ces exemples bizarres de dermographisme, s’accompagne de modifications de l’organisme, qui en sont la condition. ^

Le pouls d’un homme en colère ne bat pas de la même manière (jue celui d’un homme triste, effrayé ou découragé, ou content.

Lorsque les émotions sont vives, les troubles physiques qu’elles provoquent, se traduisent aux yeux les moins exercés.

La rapidité des mouvements du cœur chez un homme en proie à une vive émotion donne lieu à une sensation spéciale (jui se traduit dans le langage populaire, par l’expression : tout mon sang n’a fait qu’un tour.

Cette augmentation de tension vasculaire se produit dans les parties où les vaisseaux sont facilement dilatables et superficiels, par la rougeur de la peau qui se manifeste surtout à la face. La turgescence des vaisseaux de la face entraine la saillie et la congestion des

yeux, et une sécrétion lacrymale qui donne au globe oculaire un éclat particulier: on dit que le regard est enflammé par la colère. »

c< L’accélération des mouvements du cœur, l’excès de tension qui se produit dans les petits vaisseaux peuvent, quand ces vaisseaux sont altérés et devenus friables, amener des ruptures et des liémorragies graves, parfois mortelles ^ »

Dans son livre si documenté, Le Corps et rEsprit, Hack Tuke rapporte, après le Marmisse, de Bordeaux, qu’une servante ayant vu saigner sa maîtresse à laquelle, depuis longtemps, elle donnait des soins assidus, éprouva une émotion si puissante au moment où le cliirurgien enfonça la lancette dans le bras de la malade, qu’elle ressentit au pli du coude une sensation de piqûre, et que bientôt après une.ecchymose apparut en ce point.

Plus loin, il rappelle avec le D»* Tissot, qu’un homme qui avait cru voir un spectre le saisir, en fut si terriblement eflVayé (ju’il se produisit de la rougeur, du gonflement, et bientôt après de la suppuration à l’un de ses pieds.

Nous pouvons conclure de ces observations que l’inlluence de rimagination, toujours limitée, est cependant très étendue : elle peut rendre quelquefois la parole aux muets, amener la mort par la violence d’une émotion, former un cercle érythémateux et saillant sur

* D'* Fkré, Palhologie défi émotions; D** Grasset, Influence du moral sur Véclosion des maladies; D‘‘ TissiÉ, La fatigue et Ventrainement physique,

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