‹ L'imagination et les prodiges. Tome secondChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l’imagination et la sueur de sang

Entrons plus avant clans l’étude de cette ([uestion des stigmates et de la sueur de sang.

Quand on voit si clairement l’imagination exercer son influence sur les nerfs vasomoteurs, sur les nerfs sécréteurs, sur les nerfs trophicjues et produire les phénomènes étranges dont nous avons parlé au commencement de cette étude, on ne s’étonne plus de reconnaître encore celte action sur les nerfs cjui déterminent les hémorragies.

M. Maurice Arthiis, professeur de philosopliie à rUniversité catholiciue de Fribourg et le D'’ Victor Chanson ont cité, dans la Revue Thomiste, des cas très intéressants à'hématidrose, ou sueur de sang; ils concluent ainsi :

«Nous avons montré c}ue dans la majorité des cas, ces sueurs sanguines ne sont pas les seules hémorragies constatées, que souvent au contraire elles ne sont qu’accessoires et

comme noyées dans la multiplicité des accidents hémorragiques.

« Nous avons montré que des hémorragies peuvent être produites expérimentalement par des excitations diverses du système nerveux : qu’en clini(|ue on observe de nombreux exemples d’hémorragies réflexes ; qu’eniin, il est des cas où les hémorragies succèdent à des perturbations psychiques (sentiments et émotions).

(1 Sans doute nous n’avons pas explicpié le mécanisme intime des sueurs de sang; nous n’avons pas montré comment le système nerveux pouvait déterminer des ruptures capillaires; pourquoi des sueurs sanguines se produisent chez un malade et non pas chez un autre, en un mot, nous ne connaissons ni le déterminisme exact, ni le mécanisme du phénomène.

« Mais, est-ce-là une raison suffisante pour affirmer que la cause de ce phénomène n’est pas naturelle? Connaissons-nous mieux les causes immédiates de l’évolution de fœuf, de la diiréreiiciation des cellules? Connaissonsnous mieux les phénomènes intimes de la nutrition?Et supposons-nous pour cela qu’ils ont une cause surnaturelle?

« Cette étude établit clairement que les sueurs de sang ne se présentent pas avec le caractère merveilleux et surnaturel qu’elles ont pour les personnes mal renseignées.

Nous ne prétendons point d’ailleurs qu’une sueur de sang ne peut pas avoir dans certains

cas une cause surnaturelle ; tout phénomène naturel peut avoir exceptionnellement une cause surnaturelle, mais nous disons que les sueurs de sang se rattachent nettement aux hémorragies névropathiques, phénomènes de cause naturelle, et comme ces dernières ont une cause naturelle »

Dans un livre fort étudié, etdii à un savant médecin qui ne fut pas seulement un professeur distingué, mais encore un maître aussi religieux que savant, écrit le Ferrand, le professeur Fabre a passé en revue les troubles de nutrition qui peuvent se produire en relation avec des troubles nerveux et comme consé([uence de ceux-ci. H décrit dans un chapitre de ce livre des affections inllammatoires, des gangrènes, des œdèmes ou hydropisies locales et des hémorragies.

L’épistaxis ou saignement de nez peut se rattacher à trois lésions différentes du système nerveux : lésion du nerf sympathique cervical, lésion du nerf trijumeau, lésion delà portion cervicale de la moelle, et il ajoute : « C’est là. Messieurs, un fait singulier et tout d’abord étonnant qu’un état morbide du système nerveux puisse produire une hémorragie :

c’est là cependantun fait positif, plus fréquent que vous ne le pensez peut-être, et que la physiologie et la clinique démontrent sura-

‘ Revue Thomiste, janvier 1899. On peut consulter aussi sur cette question un très remarquable article du D** Ferrand, de l’Acadéniie de médecine, dans le journal Le Monde, 7 janvier 1896.

bondammcnt, c’est de [)lusun fait scientifique dont il est aisé de vous donner l’explication. »

Et il montre comment cette inlïiience pathogénique du système nerveux sur les hémorragies, admise de tout temps et depuis Hippocrate, est aujourd’hui prouvée et rapportées une perturbation du système vasomoteur.

Après avoir rappelé les expériences significatives de Claude Bernard à ce sujet, il montre quelle influence peuvent avoir sur les hémorragies les émotions morales. « Sur la peau, dit-il encore, on peut voir de ces sueurs de sang dont l’origine névropathique a été surtout démontrée par Parrot. »

Le Dr Ferrand explique ainsi le phénomène :

L’activité des petits vaisseaux est surbordonnée aux nerfs vaso-moteurs. Privés de la tonicité que les nerfs leur donnent, ils se dilatent, d’où la fluxion. Dilatés, ils se rompent, d’où l’hémorragie.

L’influence nerveuse est capable de déterminer un purpura, c’est-à-dire une affection caractérisée par de petites hémorragies de la peau, qui, bornées en général à de petites taches ecchymotiques, peuvent quelquefois atteindre la proportion de vastes épanchements de sang.

Le savant écrivain conclut ainsi : « On rencontre ces diverses manifestations de l’in- (luence trophique des nerfs, réunies à la peau dans certains cas de zona, maladie cutanée

d’origine nerveuse, et qui se traduit par des rougeurs, des élevures, des vésicules,' des liémorragies et même de la gangrène. Or, si le système nerveux est capable de provoquer dans les tissus et à leur surface des altérations aussi multiples, on conçoit quelle réserve il convient de mettre dans cette affirmation, qu il lui serait impossible de produire des stigmates. »

Nous verrons plus loin qu’il règne des dillerences profondes entre les stigmates des serviteurs de Dieu et les effets physiques produits par l’imagination. Il ne faut pas can- Ibndre l’analogie et l’identité. Mais, sous prétexte de défendre le caractère surnaturel des stigmates, il n’est pas permis de contester la réalité de certains phénomènes analogues produits par l’imagination et constatés par la science.

C’est Tàme inconsciente qui produit de loin en loin, dans certains sujets, cette sueur de sang. Gomment fait-elle cette opération? Nous n’en savons rien. Quels sont tes nerfs qu’il faut mettre en mouvement pour voir un objet, pour entendre un son, pour respirer une odeur, pour goûter une saveur, pour apprécier la chaleur et le froid? Nous l’ignorons. Mais l’àme inconsciente ne s’y trompe pas, ellë va sûrement et directement aux nerfs intéressés, elle recueille les rayons lumineux et les ondes sonores, nous voyons, nous entendons.

C’est encore elle qui produit en nous les phénomènes obscurs, intimes, continuels de

la vie végétative, comme elle produit les phénomèiiesdela viede relation. Quelle admirable ouvrière! Qui la guide dans ce travail vital où nous ne rencontrons plus l’action intelligente de la raison et de la volonté, tiavail qui se poursuit dans les régions vastes et inexplorées de l’inconscience et de l’inconnu?

Vous me demandez comment se produisent «es sueurs de sang, pourquoi elles sont devenues plus fréquentes dans les temps modernes, pourquoi elles affectent de préférence certains sujets. Pour répondre à ces questions il faudrait connaître le déterminisme du phénomène et ses lois, il faudrait oublier le rôle considérable de l’inconscient dans notre vie.

(^ue ces phénomènes de sang aient été plus rares dans l’Eglise avant saint François (l’Assise, c’est possible, mais je n’en conclus rien. D’abord, il faut tenir compte des dillérences d’organisme physique, de sensibilité, d’iinaginalion et d’activité. Puis, nous ne devons pas oublier ([ue l’histoire n’a pas enregistré le nom des stigmatisés qui cachaient le prodige dans le silence de l’humilité. Enlin, ces phénomènes n’étaient pas l’objet d’une étude générale et scientifique, comme ils le sont aujourd’hui (juand leur réalité parait bien établie.

Nous ne disons pas : toute personne qui pense avec une intensité profonde et prolongée aux blessures de Notre-Seigneur verra se produire ces blessures sanglantes à ses

mains et à ses pieds. Ce sérail un pur sophisme d’attribuer cette importance aux nerfs vasomoteurs; et c’est par milliers qu’il faudrait compter les stigmatisés dans l’Eglise, depuis ses origines, car c’est par milliers que l’on compte les âmes pieuses qui dans le cloître et dans le monde ont médité profondément la Passion du Sauveur.

Telle n’est pas notre argumentation. Nous disons que la sueur de sang n’est pas toujours au-dessus des forces de l’imagination; qu’elle exige seulement certaines conditions physiologiques; que nous retrouvons ces conditions réunies dans quelques sujets névropathes ou hystéri(|ues et (jue c’est principalement dans le caractère du sujet, dans ses vertus, dans sa vie et dans les circonstances (ju’il faut cljercher le signe surnaturel du phénomène, quand ce phénomène appartient réellement, ce qui est incontestable, quelquefois, à l’ordre surnaturel.

Certaines personnes sont douées d’une excitabilité nerveuse et d’une irritation vasomotrice extraordinaire qui donne lieu aux phénomènes connus sous le nom de dermographisme : le siège du phénomène est dans la peau.

Si, par exemple, vous tracez avec une pointe mousse, sur le cou ou sur les épaules

d’un sujet névropathe, une image, des lettres, un dessin, qu’arrive-t-il? Vous voyez naître à la surface du tégument de la peau des saillies œdémateuses rougeâtres qui reproduisent ces images, ces lettres, ce dessin. Quelquefois même la congestion sera assez intense pour produire une déchirure et un épanchement de sang.

Nous trouvons ici l’action de la volonté, rinlluence de l’imagination et un terrain favorable à la sueur du sang. Je n’ai pas besoin de recourir à une cause surnaturelle pour en trouver l’explication.

(( Il résulte d’expériences plusieurs fois répétées sur dilférenls sujets, écrit M. Arceliii, que Ton peut i)rovoquer par suggestion des congestions sanguines sur un point déterminé. Le Bourru trace sur les deux avantbras du sujet Louis V. le nom de ce jeune homme avec une pointe mousse. Puis il le met en somnambulisme et lui dit : « A quatre heures, ce soir, tu t’endormiras et tu saigneras du bras sur cette ligne que je viens de tracer. »

(( A quatre heures, on le vit s’endormir. Au bras gauche, les caractères se dessinent en relief et en rouge vif et quelques gouttes de sang perlent en plusieurs endroits.

« Le Mabille, directeur de l’Asile des aliénés, de Lafond, près de la Rochelle, eut l’occasion d’observer le même sujet quelque temps après. 11 renouvela les mêmes expériences et constata, de plus, que, dans un

accès de somnambulisme, Louis V. se suggéra à lui-même les stigmates hémorragiques, )>

Dans ce dernier cas, l’explication dermographique est insuHisante, il faut recourir nécessairement à rimaginalion, à l’action de Tâme sur le corps.

Dans certains cas il est facile d'observer des différences essentielles entre les stigmates préteFMiaturels et les stigmates naturels. Je ne parle pas des différences dans la qualité du sang, dans la forme de l’évolution de la plaie. De telles observations comparées n’ont pas élé faites assez souvent parles physiologistes, pour autoriser des conclusions définitives.

Aussi bien, les serviteurs de Dieu ont horreur des exhibitions et de ces examens, ils aiment à cacher avec une humilité profonde les faveurs divines qui pourraient appeler sur eux l’attention.

Mais d’autres différences plus sûres, plus sensibles ont été constatées, qui ne permettent pas de méconnaître le caractère divin du prodige : « Les pieds et les mains sont parfois transpercés de part en part... le sang se mantient pur et vermeil quand il devrait dégénérer en purulence... Ces plaies exhalent des parfums exquis, inconnus de la terre, comme on le voit en sainte Jeanne de la Croix, en la bienheureuse Lucie de Narni, et en plusieurs autres. Il en sort des tleurs embaumées, des rayons éclatants, ainsi qu’on le raconte de la lïienheureuse Hélène de Hongrie. En la vénérable mère Agnès de Lanjeac, c étaient

des croix rouges qui perçaient de part en part et avaient une fleur de lis au bout de chaque branche; ces miracles sont de toute sorte et sans nombre »

Très souvent encore, le serviteur de Dieu voit dans une grande clarté la cause externe, objective (jui produit en lui les blessures sanglantes et qui ne lui permet pas de se tromper sur leur nature. Il voit Notre-Seigneur ou les anges, les rayons ou les instruments transfigurés de la Passion qui transpercent son front, son côté, ses mains, ses pieds; il entend des paroles mystiques, il exprime ses propres sentiments, il entre en rapport avec un Etre supérieur dont il subit la domination, il s’entretient avec lui dans un dialogue où sa compassion, son humilité, son ardent amour du sacrifice et de la souffrance éclatent, et ne permettent plus de confondre le miracle avec l’hallucination d’un phénomène subjectif. Je n’ai pas besoin de l’analyse micrographi(jue du sang et d’une observation prolongée de la plaie pour la distinguer d’une hémorragie naturelle ou d’une simple exsudation sanguine. L’ensemble de la scène présente un caractère divin et saisit par sa grandeur.

* Abbé Riuet, La Mystique, etc., t. II, p. 490.

Nous pouvons comparer deux faits remarquables de sueur de sang, Tun appartient à Tordre naturel, le second est manifestement divin. Cette étude comparée jettera quelque lumière sur le problème dont nous cherchons la solution.

Le savant M. Myers nous a laissé le récit suivant dans le journal de la Société des recherches psychiques, de Londres, du mois de mai 1887 :

« C’était à Sainte-Barbe en Californie.

J’habitais cette ville en i8;79 avec un ami, M. G., chimiste, qui y résidait depuis lonf?temps. Sa femme avait avec elle une jeune tille d’environ dix-huit ans, moitié servante, moitié amie, qui se plaignit à moi un jour d’une douleur dans la poitrine. Sans qu’elle sut ce que je voulais faire, j’essayai du magnétisme, elle tomba en un sommeil profond en , quelques minutes. J’essayai avec ce sujet diverses expériences intéressantes dont je ne parlerai pas.

<( Un jour, je la magnétisai comme d’ordinaire, et je lui dis tout bas : « Chaque vendredi, vous aurez une croix rouge qui paraîtra sur la poitrine, en haut. Au bout de quelque temps les mots sancta en dessous et crux en dessus, appararaîtront aussi. En même temps un peu de sang sortira de la croix. )>

J’avais dans ma poche une croix de cristal de roche. Je déboutonnai le premier bouton de sa robe et je plaçai cette croix en haut du nianiibriunij endroit cju’elle ne pouvait voir sans glace, et je lui dis : « Voilà l’endroit où la croix apparaîtra. »

<( C’était un mardi. Je demandai à G.

(lô surveiller la jeune fille et de me dire si (fuelque chose la gênait. Le lendemain G.

me dit qu*elle avait vu plusieurs fois la jeune fille mettre son poignet gauche sur le liaut de sa poitrine, par-dessus ses vêtements, comme si elle sentait quelque chatouillement ou irritation, mais qu’elle n’avait remarqué rien d autre; elle semblait mettre sa main là, inconsciemment.

« Le vendredi, je dis, après déjeuner :

« Allons, laissez-moi vous magnétiser un peu. » Elle acceptait volontiers, car elle disait toujours qu’elle allait mieux après la magnétisation.

« Quel((ue minutes après elle dormait profondément. Je déboutonnai le haut de la robe et, à ma profonde stupéfaction, je vis une croix rose exactement à l’endroit où j’avais posé celle de cristal. Elle apparut chaque vendredi, et fut visible les autres jours. Elle fut vue par M. et g. et par mon vieil ami et collègue, le D*’B., qui avait pris un grand intérêt à mes expériences.

« Six semaines environ après l’apparition delà première croix, j’eus l’occasion de faire un voyage aux îles Sandwich. Avant de partir.

je magnétisai la jeune lille et lui disque la croix continuerait à seniontrercliaque vendredipendant environ quatre mois. Je comptais (jue mon voyage durerait environ trois mois, et cette suggestion avait pour but d’empôcher que la jeune fille’ ne lYit ailligée toute sa vie peut-être de ce stigmate, si je ne la revoyais plus.

« Je demandai au I)** B. et à M. G. de m'écrire par chaque courrier, de me dire si la croix apparaissait régulièrement chaciue vendredi, et de noter les changements s’il y eu avait, tels que les exsudations du sang, ou l’apparition des mots sancta criix. J’élais curieux de savoir si la distance qui me séparait du sujet, plus de 2.000 milles, produirait quelque dillérence dans l’apparition de la croix.

(( Pendant mon absence je reçus deux lettres de M. G. et une du R., chacune inc disant que la croix avait toujours la même apparence : on avait vu du sang une fois et aussi une partie de la lettre S au-dessous de la croix.

« Je revins peu de temps avant les trois mois. La croix apparaissait encore tous les vendredis. Il en fut encore ainsi pendant un mois environ : la croix finit par disparaître. Le phénomène avait duré quatre mois. »

On ne peut pas s'y tromper; personne ne verra une intervention surnaturelle, divine, un miracle dans le cas de cette jeune lille magnétisée. C’est une névropathe, habituée

aux effets de l’hypnose et dont le physique et le moral sont déjà détra(|ués, elle est plongée dans le sommeil de l’hypnose, elle reçoit une suggestion à échéance fixe, elle exalte son imagination, substituée à la raison dans le gouvernement de son organisme: elle provoque une congestion sur sa poitrine, elle y porte sa main, elle fait naitre un de ces effets de dermographisme dont nous avons parlé, nous retracerons tout cela dans les expériences des docteurs Buret, Bourru, Focachon, et je n’ai pas besoin d’analyser les gouttes de sang qui s’échappent en forme de croix, ni d’examiner la forme de la plaie. Rien, ni dans ce fait ni dans les faits de ce genre affirmés par quelques expérimentateurs, ne rappelle, meme de loin, le phénomène surnaturel, saisissant, de la stigmatisation de quelques serviteurs de Dieu.

Comparez les phénomènes que nous venons de ra[>porter à ce récit de la stigmatisation de la Sœur Marguerite du Saint-Sacrement. C’est une des belles pages de la mystique chrétienne, écrite par un homme convaincu :

« Aux approches du carême de l’année 1682, Marguerite fut d’abord transportée en esprit au désert où Notre-Seigneur se prépara par le jeûne à racheter les hommes.

Comme lui, elle y passa également quarante

T. II

jours, pendaiil lesquels elle ne sortit pas un instant de son ravissement et vécut sans prendre aucune nourriture.

« Ces quarante jours étaient à peine écoulés, qu’elle fut, dans un autre ravissement, transportée au jardin des Oliviers où Notre-Seigneur lui communiqua la tristesse de son âme divine, ses craintes, sa sueur de sang, son agonie, et les imprima en elle autant qu’elle fut capable de les supporter.

Ci Pendant les deux premières heures, Marguerite demeura le visage collé contre terre, versant des larmes, avec tant d’abondance que toute la communauté en était vivement émue. Elle se releva ensuite, se tint droite pendant un quart d’heure les yeux élevés au ciel, tremblante et paraissant fort elfrayée, après quoi elle se prosterna de nouveau.

Insensiblement, on vit son corps se courber et sa tête se pencher à terre avec une indicible expression de terreur, jusqu’à ce que ne pouvant soutenir le spectacle déchirant de l’agonie et des douleurs iniinies de son Sauveur, elle retombât la face contre terre.

« La nuit suivante, elle fut appliquée à l’impression qu’éprouva Notre-Seigneur lorsque les Juifs l’arrêtèrent au jardin des Oliviers et l’emmenèrent devant les juges. Au moment où elle aperçut en esprit la troupe conduite par Judas, elle se leva, comme avait dù faire Notre-Seigneur, calme, sereine, avec un port plein de majesté, dans une paix et une douceur surnaturelles.

« Peu d’instants après, ses mains se fixèrent l’une sur l’autre, comme si elles eussent été liées avec des cordes, dont les marques s’imprimèrent si fortement dans les chairs, que les Sœurs apercevaient très distinctement deux longues enflures qui semblaient suivre toutes les sinuosités de la corde. Ses bras étaient si rudement garrottés par ces liens invisibles, que plusieurs Sœurs essayèrent inutilement de les soulever.

(( Le matin ce ravissement fut suspendu pendant une heure environ après laquelle elle parut encore resserrée par les liens invisibles dont nous avons parlé. Les meurtrissures noires et livides et l’enflure causée par les cordes augmentèrent sensiblement; néanmoins, sa figure qu’elle tenait baissée conservait une douceur et une majesté célestes.

Marguerite passa une journée entière en cet état.

<( Le soir, son état était si pitoyable qu’elle faisait mal à voir. Son visage noir et flétri était défiguré comme s’il eut reçu les coups les plus violents, son front si enflé qu’elle ne pouvaitouvrir lesycux, le nez écrasé, leslèvres déchirées, et au menton une tumeur noire et sanguinolente.

« Au moment où elle fut appliquée au supplice de la flagellation, Marguerite parut revêtue d’une grâce surnaturelle, elle se leva, se tint droite, immobile, puis elle courba légèrement la tête et les épaules, et croisa ses mains sur le dos, comme avait du le faire

Noire-Seigneur quand il fulatlaclié au poteau. Elle était à peine depuis (pielques secondes dans celle position, quand la puissance divine fit tomber sur elle une grêle de coups de verges dont les marques s’imprimèrent sur son corps meurtri et sillonné d’innombrables cicatrices.

(( Elle fut ainsi appliquée pendant cinq heures à la flagellation de Notre-Scigneur, puis son supplice cessa, et son corps ne conserva aucune trace des coups qu’elle avait reçus.

« Quand elle fut appliquée au couronnement d’épines, son corps fut ployé par une vertu secrète qui la (ît asseoir sur un siège; son visage se pencha sur sa poitrine, et l’on entendit comme un petit bruit d’épines qui entraient violemmentdanssa tête, et Ton ville sang suinter sur son front, à travers une quantité de piqûres rouges. En ce moment on remarqua en elle un violent frisson qui parcourait tous ses membres, et elle raconta depuis que, dans cet instant, son àme fut remplie de tant d'amertume, ((u’clle fût morte si Dieu ne l’eût soutenue.

« Lors du dernier de ces ravissements qui eut lieu le vendredi saint, elle ne marcha plus qu’à genoux, s’a|q)uyant à terre avec une main, et tenant l’autre élevée, comme pour soutenir sa croix. Vers trois heures, elle demeura prosternée contre terre, les lèvres colléessur les|)iedsd’un crucifix, sansqu’ilfàt

possible de la faire sortir de sa position : son corps devint raide et glacé, sa tète s'inclina légèrement, tont son corps n’était plus qu’un cadavre, et pendant un quart d’heure, ses sœurs la crurent morte. Puis elle revint à la vie, et après la communion du jour de Pâques, comme cela était déjà souvent arrivé, elle lut surnaturellement guérie, et vit disparaitre instantanément toutes les traces de ses soulfrances »

Ne voyez-vous pas que ces phénomènes surnaturels de stigmatisation observés dans les serviteurs de Dieu dilfèrent essentiellementdel’exsudation sanguine, naturelle, constatée dans (juel(|ues sujets névrosés? Nous ne rencontrons ici, ni magnétiseur, ni magnétisée, ni action ,mystérieuse de l’un sur l’imagination de l’autre, ni frottement sur la partie choisie d’avance pour le pliénoinène, ni long intervalle de temps rpii permette au sujet de se suggestionner lui-mème, ni écoulenient sanguin lié à la putréfaction, ni lenteur dans la guérison des plaies. Tout ici élève l’ame au-dessus de la terre et rappelle l’inlervenlion souveraine de Dieu.

C’est ainsi (pie nous voyons apparaitre dans l'Eglise des âmes privilégiées et pures que Dieu choisit pour nous rappeler, par

^ Louis DE Gissey, Vie de Marguerite du Sainte Sacrement,

T. II

une reproduction douloureuse, le mystère de sa Passion. Et en présence de ce spectacle, les témoins ne se tronpent pas, ils se sentent troublés, ils s’inclinent devant le surnaturel. Le sang qui s’écoule pur et dégagé de tout alliage, ces plaies qui se ferment instantanémentetqui disparaissent sans laisser de traces, ces manifestations localisées au front, au cœur, aux mains, aux pieds oùellescausentd’elfroyables souffrances, l’état moral de la stigmatisée, l’elfet ({u’elle produit autour d’elle, tout rappelle ici que nous sortons de la sphère de l’imagination et des choses naturelles, il faut remonter à Dieu.

Voici nos conclusions :

L’exsudation sanguine que l’on observe quelquefois dans certains sujets, à l’état de veille ou à l’état de sommeil provoqué, estelle naturelle? Oui. Ce ([ue nous savons de l’action du moral sur le physique, de l’ànie sur le corps, de l'imagination sur les nerfs vaso-moteurs; des faits nombreux, sérieusement observés et constatés autorisent notre aflîrmation.

Les grands phénomènes décrits dans la vie de quelques serviteurs de Dieu, sous le nom de stigmatisation, sont-ils naturels ? Non, ils appartiennent à l’ordre surnaturel. Entre ces phénomènes et les premiers, nous découvrons des différences profondes, essentielles qui ne permettent pas de les confondre.

Il faut se défier des thèses générales et superficielles, ici plus qu’ailleurs; il faut étu-

dier les phénomènes d’une manière concrète, dans les cas particuliers, sans négliger aucune circonstance; il faut observer le sujet, l’évolution du stigmate, le caractère du sang. Tétât delà plaie, les conditions de sa guérison, les phénomènes physiques qui accompagnent et suivent son apparition, les manifestations divines, paroles, apparitions, prédictions, que Ton peut quelquefois constater, et ne se défier ni des forces de la nature, ni de l’intervention miraculeuse et surnaturelle de la bonté de Dieu.

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